Une artiste libérée des chaînes de Neturei Karta
Sara Erenthal affirme être née trois fois : femme ultra-orthodoxe de Mea Shearim, soldate de Tsahal et aujourd'hui artiste vivant à New York

NEW YORK – Dans le petit livre, les portraits d’encre et de taches de café remplissent presque toutes les pages. Deux d’entre eux se distinguent. L’un est un portrait de l’artiste en tant que jeune fille, ses longues tresses tendues vers le bas. L’autre est un portrait de l’artiste en tant que jeune femme, cheveux courts et pleine de vie.
Contempler l’art de Sara Erenthal, c’est lire son journal intime. Il raconte une histoire et montre comment quitter une vie ouvre la porte à une autre, et comme le dit l’artiste de 33 ans, à une autre encore.
« Je tiens à dire que je suis née trois fois. Une fois quand j’étais bébé, une fois lorsque j’ai rejoint l’armée et une fois en tant qu’artiste à 30 ans », annonce d’emblée Erenthal autour d’une tasse de café à Sullivan Street Bakery à Chelsea.
Erenthal est née dans le quartier de Mea Shearim de Jérusalem dans la communauté Neturei Karta, un petit groupe ultra-orthodoxe dont la doctrine appelle à la fin de l’Etat d’Israël et impose la décence et la soumission aux femmes.
Les Netourei Karta évitent même la plus brève des rencontres avec le monde extérieur, qu’il s’agisse de dialoguer avec des Juifs moins pratiquants ou de feuilleter un magazine.
« Depuis petite, j’ai toujours été curieuse de l’extérieur, mais je ne pensais pas qu’il était possible de partir », raconte Erenthal. « J’étais une bonne petite religieuse, mais je suivais les règles plus parce que j’avais peur d’être punie. »
Parfois, cependant, Erenthal a enfreint ces règles. Une fois, elle et quelques amis se sont faufilés à un concert donné par des jeunes filles religieuses. Et puis il y avait le pantalon de survêtement secret avec lequel elle dormait parfois chez elle, ce qui était un acte résolument rebelle, car les femmes ne doivent pas porter de pantalon – jamais.
Aujourd’hui, vêtue d’un jean bien usé couvert de taches de peinture jaune, bleue et blanche, la Sara de Mea Shearim semble appartenir à une autre époque.

Deuxième de quatre enfants, Erenthal souvient à peine de son enfance. Elle avait tout juste quatre ans quand ses parents ont décidé de déménager aux États-Unis, et de s’installer à Borough Park, Brooklyn.
Pour une enfant curieuse, vivre dans un immeuble avec des non-Juifs et des Juifs peu pratiquants était une source de tourment. Erenthal mourait d’envie de poser des questions aux voisins qui s’amusaient au coin de la rue. Mais il était entendu qu’elle ne devait se mêler à aucun d’entre eux.
Sa vie tournait autour de la famille et de l’école religieuse. Parfois, elle dessinait ou peignait. « Je me réfugiais dans l’art quand j’avais besoin de m’exprimer », explique Erenthal.
L’art était une façon pour Erenthal d’affronter une enfance de plus en plus malheureuse. Non seulement elle trouvait le mode de vie des Neturei Karta étouffant, mais elle était la cible privilégiée de la violence de son père, dit-elle.
Lorsqu’elle a eu 16 ans, ses parents sont retournés en Israël et lui ont trouvé un emploi dans un orphelinat haredi. Peu de temps après, ils ont annoncé qu’il était temps qu’elle se marie et que, de fait, ils avaient trouvé un candidat compatible.
Erenthal était effarée. Pour elle, le mariage la condamnerait à une vie de respect et de soumission. Et à 17 ans, avec l’aide de quelques parents éloignés, elle s’est enfuie.
Dans les années qui ont suivi, Erenthal avait peu de contacts avec sa mère, qui voyait le travail de sa fille sur Facebook et lui envoyait quelques photos de famille. Cependant, elle a coupé tout lien avec son père ; la seule photo qu’elle a de lui est un cliché pris des deux alors qu’elle était encore une petite fille avec des tresses. Une des premières choses qu’elle a faite après être partie a été de couper ses longs cheveux bruns.
Quelques jours après avoir quitté la maison, elle s’est rendue au centre de recrutement de Tsahal à Jérusalem.
« J’ai pensé que si j’étais en Israël, je devais faire ce que font les Israéliens et m’enrôler », relate Erenthal. « Je ne parlais pas l’hébreu, seulement l’anglais et le yiddish. J’étais vêtue de vêtements religieux. Ils ne savaient pas quoi
faire de moi. »
Erenthal n’ayant pas encore 18 ans, l’armée israélienne l’a envoyée dans un kibboutz où elle a fréquenté une école d’apprentissage intensif de l’hébreu, un oulpan. Finalement, elle a servi dans la brigade Nahal comme soldate seule.
Elle a gardé le silence sur son passé.
Après avoir terminé son service, Erenthal est retournée à New York City. Elle a travaillé dans le quartier des diamants de Manhattan pendant près de neuf ans. Puis elle a perdu son emploi.
La perte d’emploi s’est transformée en opportunité pour l’artiste en herbe. Elle a décidé de voyager, de voir si l’art serait plus qu’un passe-temps.
Erenthal a quitté New York et a parcouru en sac à dos l’Inde et la Thaïlande. Elle confectionnait des T-shirts en sérigraphie et les vendait aux autres voyageurs, ainsi que quelques petits tableaux et dessins. Elle a commencé à signer son nom en sanskrit sur son travail.
Après l’Inde, Erenthal a fait escale en Israël pour quelques mois où elle a inauguré sa toute première exposition d’art, dans un bar. Elle a pris 200 photographies et les a disposées pour montrer l’histoire de sa vie. En 2011, après plus d’un an à l’étranger, Erenthal est retournée dans « la grande ville de brique », déterminée à réussir dans l’un des plus difficiles des marchés de l’art du monde.
Cette fois, elle a décidé qu’elle avait besoin d’aide. Elle a contacté Footsteps, une organisation à but non lucratif qui aide les individus qui abandonnent les communautés ultra-orthodoxes. Là, elle a rencontré Michael Jenkins, un travailleur social qui est aussi un artiste.
Jenkins et Erenthal ont souvent parlé de ce que cela signifierait pour elle d’être une artiste. « Elle explorait tout le concept de l’art, ce que cela signifierait de devenir une artiste et si c’était quelque chose qu’elle voulait vraiment faire, » dit Jenkins.
Erenthal a commencé à assister aux cours de l’Art Students League West 57 Street. Avec presque rien sur son compte bancaire, Erenthal savait qu’elle devait gagner de l’argent. Alors, elle a posé pour des artistes. Pour une jeune femme qui a grandi avec la conviction que le corps de la femme devait être caché, ce fut une expérience à la fois libératrice et pétrifiante.
« Une femme m’a approchée une fois et m’a dit ‘vous étiez la personne nue la plus couverte que j’ai jamais vue’ », raconte Erenthal.
Un jour, elle a décidé de passer derrière l’un des chevalets. Elle a commencé avec des croquis simples à l’encre puis à utiliser toutes sortes de supports, y compris l’acrylique, le café, le feutre, la toile de jute et la corde.
Peu de temps après avoir suivi des cours à l’Art Students League, elle a assisté à son premier « Chulent, » une réunion hebdomadaire de Juifs orthodoxes qui ont soit quitté leurs communautés soit envisagent de le faire.
Erenthal se décrit comme culturellement davantage connectée au judaïsme, même si elle n’est plus pratiquante. Elle cuisine parfois ou invite pour des repas de Shabbat et de fêtes, ou se rend chez un ami.
C’est à Chulent qu’elle a rencontré Elke Reva Sudin, le fondateur et directeur exécutif de Jewish Art Now. On était en 2012 et Sudin entamait l’inauguration d’une exposition. Il a demandé à Erenthal de céder quelques œuvres.
Erenthal a donné un autoportrait inspiré de son expérience en tant que modèle. En acrylique sur toile, « On the Model Stand » révèle l’extrême inconfort de l’auteure.
« Il était très cru et très honnête », déclare Sudin. « C’était un vrai début de ce qu’elle faisait. Je la motivais à sortir de sa zone de confort. »
Hye Yun Park, interprète et cinéaste, a rencontré Erenthal il y a trois ans à un dîner de Shabbat d’un ami commun.
Parc a regardé avec fierté les talents de son amie se développer.
« Elle voit la beauté dans les choses, que la plupart des gens ne verraient pas », observe Park. « Elle regarde la féminité et la beauté d’être une femme. »
Le travail d’Erenthal était exposé à la galerie SoapBox sur Dean Street à Brooklyn. L’exposition, intitulée « Be! » (Sois !) portait sur son passé.

Une pièce, de la taille d’un miroir sur pied, représente une mère juive ultra-orthodoxe qui a des agrafes à la place de la bouche. Sur une autre, une corde compresse les cheveux et la barbe d’un homme orthodoxe. Lui aussi a des agrafes à la place de la bouche et son visage est sur un fond de toile de jute.
Une autre œuvre présente 22 têtes confectionnées de papier mâché recouvertes de perruques en styromousse. Il y a aussi un autoportrait d’Erenthal nue, enveloppée de Téfilines.
Ce one-woman show était un bel accomplissement, dit Jenkins.
« Il y a beaucoup de choses qui sont intimidantes pour d’autres artistes, mais je ne vois pas Sara se laisser intimider » dit-il. « En tant qu’artiste, si vous voulez réussir, vous devez penser au marché. Elle est entrée dans le monde de l’art et du marché de l’art. »
Il est vrai que c’est un combat quotidien. Erenthal se retrouve sur la paille assez souvent, passant parfois quelques nuits dans des appartements d’amis. Mais elle est déterminée à tout donner à son art, plutôt que de le compresser dans un emploi stable.
Cette persévérance impressionne Park.
« C’est tellement rare de trouver un artiste à temps plein qui soit un véritable artiste en lutte », déclare Park. « C’était un grand réveil pour moi de rencontrer quelqu’un d’aussi dévoué à son art et qui travaille si dur pour réussir malgré les défis. »
Tout l’art d’Erenthal ne puise pas dans ses premières années. En acrylique aux couleurs vives, des poupées Barbie démontées et des œuvres d’encre et de taches de café dominent son travail récent.
Si l’art lui permet de canaliser la douleur de son passé, il lui permet aussi d’imaginer un avenir.
« Récemment, j’ai travaillé sur mon passé, mais mon histoire est aussi maintenant – c’est aussi mon présent », conclut Erenthal. « Pour moi, l’art est sur ce que je ressens en ce moment. »
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