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Une autrice juive explore les ravages des troubles alimentaires

E.J. Schwartz, âgée de 25 ans s'est appuyée, pour son roman, sur sa propre expérience du culte dévastateur de la minceur aggravé par l'influence des réseaux sociaux

Image d'illustration : Dena Rubanowitz décrit sa lutte contre un trouble de l'alimentation avec une légende qui se lit comme suit : « Je ne suis pas mon trouble de l'alimentation ». (Crédit: Autorisation What I Be)
Image d'illustration : Dena Rubanowitz décrit sa lutte contre un trouble de l'alimentation avec une légende qui se lit comme suit : « Je ne suis pas mon trouble de l'alimentation ». (Crédit: Autorisation What I Be)

Lorsque l’autrice E.J. Schwartz a commencé à écrire son roman sur les troubles de l’alimentation juste avant que la pandémie de Covid ne frappe, elle n’avait aucune idée à quel point ce serait d’actualité. Le nombre de nouveaux cas d’enfants et d’adolescents souffrant de troubles de l’alimentation a explosé depuis le début de la pandémie au début de 2020.

Le roman Before We Were Blue se déroule dans Recovery and Relief (RR), un centre de traitement résidentiel américain fictif où la protagoniste Shoshana Winnick se fait traiter pour la première fois contre l’anorexie. L’autre personnage principal, Rowan Parish, anorexique de longue date, est une habituée des centre de convalescence.

Les deux adolescentes se rencontrent en tant que « filles grises » à RR, ce qui signifie qu’elles sont à haut risque et nécessitent une surveillance constante, en particulier aux moments des repas. Ces résidentes sont évaluées chaque semaine pour voir si elles ont suffisamment progressé pour devenir des « filles bleues », qui sont autorisées à s’auto-surveiller à l’heure des repas et à faire des activités physiques telle que la danse.

Le roman commence avec Shoshana, Rowan et d’autres personnes discutant d’une patiente qui était sortie du centre trop tôt ; les autres patients ont ensuite appris qu’elle s’était donné la mort.

« Tu te souviens comment elle a simulé avoir ses règles pour qu’ils réduisent son objectif de poids; elle a pris les cinq derniers kilos en mettant des pièces dans ses sous-vêtements, pour pouvoir enfin sortir ? » dit l’une des filles sur un ton assez neutre.

Schwartz, âgée de 25 ans, s’est inspirée de sa propre expérience d’un trouble de l’alimentation pour écrire Before We Were Blue. Elle s’est servie de ses propres connaissances et de sa proximité avec les communautés en ligne « pro-ana » et « pro-mia », ainsi que le contenu des réseaux  sociaux « thinspiration ».

« Before We Were Blue » roman YA d’E.J. Schwartz (Crédit: éditions North Star)

« Je me suis inspirée de ma propre expérience, des expériences de mes amies et j’ai effectué des recherches pour mon roman. Je n’ai jamais été dans un programme de traitement résidentiel, mais j’ai interviewé des professionnels qui travaillent dans certains de ces endroits », a déclaré Schwartz.

La forte augmentation de l’anorexie, de la boulimie et d’autres troubles de l’alimentation chez les jeunes pendant la pandémie implique que dans la réalité, les programmes de traitement des troubles de l’alimentation en milieu hospitalier, ainsi que ceux en consultation externe, sont actuellement surchargés et les listes d’attente sont très longues.

Le manque de traitement disponible a été mis en évidence en Israël lorsque la Knesset a consacré une journée entière le 15 février sur le sujet et a tout mis en œuvre pour aider quelque 100 000 Israéliens (la grande majorité étant âgés de 15 à 24 ans) qui souffrent de ces troubles alimentaires.

Un rapport préparé par le Centre de recherche et d’information de la Knesset a révélé que la récente augmentation des cas de troubles de l’alimentation a largement dépassé les options de traitement existantes dans le pays – tant dans les secteurs public que privé. Les cas de troubles alimentaires ayant bondi d’environ 56 % entre 2019 et 2021, il n’y a tout simplement pas assez de cliniques, de lits d’hôpitaux et de personnel qualifié.

« La situation est très grave en ce moment », a déclaré le Dr Adi Enoch-Levy, Directrice du service des troubles de l’alimentation pour les enfants et les adolescents, et chef de l’unité d’hospitalisation pour les troubles de l’alimentation, à l’hôpital Sheba à Ramat Gan.

Dr Adi Enoch-Levy, Directrice des services de troubles de l’alimentation pour enfants et adolescents au Chaim Sheba Medical Center, Tel Hashomer (Crédit: Autorisation)

Haaretz a récemment rapporté que dans le programme de Sheba, le plus grand du pays, il y a des centaines d’adolescents (principalement des filles) sur la liste d’attente. En ce moment, cela peut prendre jusqu’à un an pour qu’une place se libère. Des milliers d’autres filles attendent qu’une place se libère dans d’autres établissements.

Les mêmes problèmes sont à déplorer en dehors d’Israël. Devorah Levinson, directrice de la division des troubles de l’alimentation de Relief Resources, une organisation internationale de référence en santé mentale pour les juifs orthodoxes basée aux États-Unis, a eu du mal à répondre à la demande d’aide.

« En 2021, nous avons eu 345 nouveaux cas, dont les deux tiers âgés entre 13 et 25 ans. Avant le Covid, nous avions en moyenne 230 nouveaux cas par an. L’accès à l’aide s’est enlisé, surtout au début de la pandémie », a déclaré Levinson.

Le Dr Enoch-Levy de Sheba a souligné à quel point il est important d’identifier et de traiter les troubles de l’alimentation le plus tôt possible. Il n’y a pas de temps à perdre, car les patients sont incapables de coopérer avec la psychothérapie et les médicaments ne les aideront pas tant qu’ils n’auront pas repris un poids minimum. Mais avec le retard accumulé dû à la pandémie, il est difficile pour la plupart des parents d’enclencher un processus de traitement pour leurs enfants.

Quand chaque homme est une île

« La dysmorphophobie est au cœur de la plupart des troubles de l’alimentation », selon Enoch-Levy. L’isolement imposé aux adolescents par la pandémie a amplifié cette distorsion chez beaucoup d’adolescents.

“Le Covid a été un déclencheur pour les enfants vulnérables aux troubles de l’alimentation et à d’autres maladies psychiatriques », a déclaré le professeur Yoav Kohn, directeur du département de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent Donald Cohen au centre de santé mentale de Jérusalem et à l’hôpital psychiatrique Eitanim.

Être obligé de rester à la maison pendant si longtemps, loin de ses amis et des routines quotidiennes, a fait ressentir aux adolescents une perte de contrôle sur leur vie. Certains se sont tournés vers des restrictions sévères de leur apport alimentaire ou du sport à outrance pour reprendre le contrôle. Dans certains cas, les avertissements bien intentionnés des parents au sujet de la suralimentation et du manque d’activité – dû aux confinements – ont eu des conséquences négatives imprévues sur les enfants.

Professeur Yoav Kohn (Crédit: Autorisation)

Cependant, bien avant l’apparition du Covid, les réseaux sociaux ont joué un rôle dangereux sur les jeunes déjà  vulnérables, à cause de problèmes de santé mentale tels que l’anxiété, la dépression, le suicide, les TOC ou le SSPT, ou à cause d’une prédisposition génétique. (Kohn a cité des études montrant que si le risque d’anorexie dans le grand public est de 1 %, il est de 10 % pour une personne ayant un membre de la famille – au premier degré – souffrant d’anorexie, et de 50 % pour des vrais jumeaux.)

Enoch-Levy a noté que les cas d’anorexie et de boulimie peuvent se chevaucher. « Il y a beaucoup de transition entre les troubles de l’alimentation. Par exemple, 60 % des anorexiques deviennent également boulimiques », a-t-elle déclaré.

Les psychiatres Enoch-Levy et Kohn affirment tous deux que les plateformes de réseaux sociaux comme Instagram et TikTok sont devenues centrales dans la vie des adolescents au cours des deux dernières années, et qu’ils en constatent les effets néfastes.

Un article du New York Times d’octobre 2021 cite Chelsea Kronengold, porte-parole de la National Eating Disorders Association, disant que « les réseaux sociaux en général ne provoquent pas de trouble de l’alimentation. Cependant, ils peuvent y contribuer ». L’article poursuit en disant que « l’association conseille aux réseaux sociaux de supprimer le contenu qui fait explicitement la promotion des troubles liés à l’alimentation ».

Deborah Levinson, directrice de la division des troubles de l’alimentation chez Relief Resouces (Crédit: Autorisation)

Levinson de Relief Resources a souligné que les idéaux d’apparence et même la volonté d’être mince sont répandus dans les communautés juives orthodoxes, qui prétendent s’isoler des influences extérieures.

« Le monde orthodoxe dispose de plusieurs ‘pare-feux’ contre l’influence de la culture laïque, mais avec l’avènement d’Internet, il est devenu plus difficile de limiter cette exposition. Les enfants ne sont peut-être pas autant sur les réseaux sociaux que dans le monde laïc, mais de nombreux orthodoxes font des achats en ligne, où ils reçoivent des messages négatifs en voyant les modèles minces porter les vêtements », a déclaré Levinson.

« En conséquence, les fabricants de vêtements orthodoxes subissent des pressions de la part des clients pour fabriquer des vêtements dans des tailles plus petites et pour des modèles plus minces. Les magazines orthodoxes ont publié des articles sur les familles et les filles au régime, et ont diffusé des publicités incitant les jeunes femmes à perdre du poids avant de faire des shiddoukhim [rencontres pour le mariage] », a-t-elle déclaré.

Quand l’art imite la vie

Before We Were Blue, le premier livre de Schwartz, est classé dans la littérature jeunesse pour les 13 ans et plus. Cependant, il est plus approprié pour les lycéens et les plus âgés selon elle.

Écrit à partir des perspectives alternées de Shoshana, une jeune fille juive et de Rowan, une jeune fille non juive, il traite non seulement de contenus difficiles liés aux troubles psychiatriques et alimentaires, mais aussi de la codépendance entre les deux protagonistes.

L’autrice de « Before We Were Blue », E.J. Schwartz (Crédit: Lee Lapalucci)

« Il y a une intensité, un désir dans les relations féminines, qui est naturel pour la jeunesse et qui ne nous quitte jamais. C’est le phénomène des meilleures amies contre le monde », a déclaré Schwartz.

Bien que Schwartz ait dit qu’elle avait délibérément mis de la distance entre elle et ses personnages, on retrouve des éléments propre à l’autrice dans le personnage de Shoshana. Comme son personnage fictif, Schwartz a grandi dans le New Jersey dans une famille juive pratiquante et a beaucoup réfléchi à ce en quoi elle croyait et le pourquoi.

Schwartz s’est également inspirée de ses propres années en tant que gymnaste de compétition et de pom-pom girl  pour créer le personnage de Shoshana. Dans le roman, Shoshana se retrouve dans un programme résidentiel après s’être affamée pour arrêter sa poussée de croissance afin de garantir ses compétences exceptionnelles en matière de tumbling – et un corps mince afin de pouvoir répondre aux exigences requises de l’uniforme.

Shoshana a dû faire face aux méthodes cruelles et à l’antisémitisme de bas étages de ses entraîneurs, ainsi qu’aux caméras de télévision constamment braquées sur elle, dans le cadre du tournage d’une émission de téléréalité semblable au hit « Cheer » de Netflix.

Le profil de Shoshana correspond à celui de nombreux jeunes qui succombent à des troubles alimentaires, a expliqué le psychiatre Kohn.

« Les personnes persistantes et compétitives peuvent être plus facilement sujettes à des troubles de l’alimentation, car elles ont la volonté de faire trop d’exercice et de se sous-alimenter», a-t-il expliqué.

E.J. Schwartz au centre, à l’âge de 16 ans, lors du concours « Battle at the Capital » à Washington, DC en 2013. (Crédit: Autorisation)

Levinson a déclaré qu’elle avait constaté une augmentation des TOC chez les adolescents et les jeunes hommes anorexiques dans le monde orthodoxe. Les garçons orthodoxes quittent la maison à l’adolescence pour fréquenter des yeshivot en internat ; les parents ne sont donc pas présents pour s’apercevoir des variations de poids.

« Nous avons besoin de rabbins familiarisés avec les problèmes de santé mentale et avec les troubles de l’alimentation. Nous essayons de sensibiliser la communauté rabbinique », a déclaré Levinson.

D’après son expérience, les rabbins compétents accordent la priorité aux meilleurs soins cliniques pour ceux qui en ont besoin. Par exemple, ils autoriseront un patient à manger des aliments non casher si un centre de traitement ne peut pas fournir de nourriture casher.

Selon Schwartz, ce qu’il faut retenir de Before We Were Blue, c’est qu’il est temps pour les filles et les jeunes femmes de se libérer de ce que la société tente de leur imposer – être plus menues, plus délicates, plus jolies, plus calmes et plus polies.

« Ce sont des comportements acquis, et il est temps pour les filles de s’en défaire », a déclaré Schwartz.

« Ce roman est assez sombre et les lecteurs n’en ressortiront pas avec des solutions, mais je pense que c’est une histoire que les jeunes devraient lire en ce moment », a-t-elle déclaré.

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