Une église allemande devant la Haute Cour pour des sculptures antisémites
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Une église allemande devant la Haute Cour pour des sculptures antisémites

Les commissions des monuments protègent les Judensau, des sculptures représentant des Juifs ayant des rapports sexuels avec des truies, dont des dizaines ornent des églises

Cette gravure qui figure sur la façade de l'église St. Marien à Wittenberg, en Allemagne, représente des Juifs tétant une truie. (Crédit : Toni L. Kamins)
Cette gravure qui figure sur la façade de l'église St. Marien à Wittenberg, en Allemagne, représente des Juifs tétant une truie. (Crédit : Toni L. Kamins)

« C’est la première affaire concernant une Judensau qui est traitée par la Cour suprême fédérale », indique l’avocat de Michael Duellmann, Christian Rohnke, à la JTA.

En fait, c’est peut-être même la première affaire de Judensau à être jugée par un tribunal tout court, mais ce n’est certainement pas la première fois qu’une église allemande tente de crever cet abcès. La semaine dernière, une commission des monuments historiques de la ville de Calbe s’est prononcée contre une église locale qui cherchait à retirer sa Judensau, qui avait été temporairement enlevée pour être restaurée. La commission a insisté pour que celle-ci soit remise en place sur la façade de l’église, laquelle n’a pas encore décidé si elle devait faire appel.

Michael Duellmann, au premier plan, dans un tribunal de Naumburg pour une audience de sa demande de retrait de la « Judensau » de l’église de Wittenberg, le 21 janvier 2020. (Crédit : Peter Endig/picture alliance via Getty Images/ via JTA)

On suppose qu’il y a environ 40 Judensaus en Allemagne, la plus ancienne datant du 13e siècle. Destinées à donner des leçons sur le péché et la vertu, elles étaient généralement placées à l’intérieur, là où les Juifs ne les voyaient pas.

Mais à partir du 14e siècle, les églises les plaçaient aussi à l’extérieur, selon le regretté historien israélien Isaiah Shachar. Dans une interview accordée en 2017 au journal Suddeutsche Zeitung, il indiquait que le Portugal, la France, la Pologne et la Suède en abritaient également, mais que la plupart d’entre elles se trouvent dans les pays germanophones.

Destinées à donner des leçons sur le péché et la vertu, elles étaient généralement placées à l’intérieur, là où les Juifs ne les voyaient pas

Les avis sont partagés quant à la manière de traiter les sculptures. L’historien juif allemand Michael Wolffsohn a récemment déclaré à la radio Deutschlandfunk que la Judensau est une « perversité », mais s’oppose à leur démolition, disant qu’il valait mieux aborder la question directement que de la cacher.

« Ce qui est fait est fait et ne peut être défait », selon lui.

Mais le commissaire allemand à l’antisémitisme, Felix Klein, estime que tous les reliefs de Judensau devraient être démontés et mis dans des musées.

Le militant Wolfram Kastner informe un passant au sujet des Judensau. (Autorisation : Wolffram Kastner/ via JTA)

Wolfram Kastner, un artiste et militant, est d’accord.

« Elles doivent être retirées de l’espace public », dit-il.

Wolfram Kastner se bat contre les Judensaus depuis 2002, lorsque lui et un collègue ont défilé devant la cathédrale de Cologne portant des affiches couvertes du mot « Judensau ». Les deux hommes ont attiré les regards et les questions d’un public curieux, dont certains n’avaient jamais remarqué les Judensaus à l’extérieur et à l’intérieur de l’église du 13e siècle.

Les historiens et le clergé devraient « prendre [les sculptures extérieures] à l’intérieur de l’église, les contextualiser et les confronter à leur histoire », juge M. Kastner lors d’un entretien téléphonique depuis son domicile à Munich. « Mais elles ne devraient pas être à l’extérieur. Elles ont le même impact insultant et humiliant aujourd’hui qu’au Moyen-Âge ».

C’est exactement ce que l’église St. Stephani de Calbe espérait faire avec sa Judensau, qui représente un juif avec la tête enfouie dans l’arrière d’un cochon. L’église avait demandé l’autorisation de la placer à l’intérieur dans le cadre d’une exposition sur l’histoire de l’antisémitisme, mais la commission des monuments historiques a refusé. La Judensau, qui avait été démontée pour être rénovée avec d’autres gargouilles, a été remontée la semaine dernière.

Elles ont le même impact insultant et humiliant aujourd’hui qu’au Moyen-Âge

« Leur travail consiste à protéger les monuments et à ne pas se plier à l’esprit du jour, à l’esprit du temps », commente le pasteur Jurgen Kohtz.      « [Mais] nous ne voulons rien dans notre église qui soit insultant pour les autres religions et les autres personnes, surtout pas les Juifs. »

Le maire de Calbe, Sven Hause, a déclaré à la JTA qu’il comprenait les deux positions et qu’il était favorable à une rencontre avec les responsables politiques et les chefs religieux pour trouver une solution.

La Judensau de la cathédrale Saint-Martin, à Colmar. (Crédit : Tilman2007 / CC BY-SA 3.0)

« Je pense que personne ne voulait vraiment avoir à revoir cette chimère », dit-il.

L’image est petite et se trouve à côté du visage d’un singe portant le chapeau pointu attribué aux hommes juifs au Moyen-Âge.

La pasteur Johanna Levetzow et des bénévoles de l’église discutent depuis plus de deux ans de la manière de procéder. Ils ont commencé par réaliser un dépliant sur son histoire.

« Nous avons vu combien il était important de faire face à cette situation et d’entendre des opinions différentes sur la question de savoir s’il fallait l’enlever, le recouvrir ou le mettre dans un musée », rapporte-t-elle. « Nous avons décidé de l’affronter, même si c’est difficile pour nous. »

En février, Youri Kadnikov, le grand rabbin de l’État de Mecklembourg-Poméranie occidentale, qui abrite quelque 1 300 Juifs, a visité l’église en compagnie du commissaire d’État à l’antisémitisme, Hansjoerg Schmutzler. Le rabbin a monté deux étages pour voir la sculpture ; il a conclu qu’elle devait être laissée en place.

« Si nous l’enlevons, nous pouvons oublier, et c’est très problématique », estime M. Kadnikov. « Il y a un danger que l’on puisse répéter l’histoire. Mais si elle reste, il est important qu’il y ait une explication ».

À Wittenberg, la Judensau du 14e siècle est plus extrême. Apposée à l’extérieur de l’église où Martin Luther a cloué ses 95 thèses il y a plus de 500 ans, elle représente des Juifs têtant les mamelles d’une truie tandis qu’un rabbin regarde sous sa queue. L’inscription au-dessus – ajoutée plus tard, inspirée d’un des textes anti-juifs de Luther – est une translittération erronée du nom hébreu de Dieu.

Une plaque explicative, installée en 1988, explique que l’inscription est une corruption délibérée du nom de Dieu, ajoutant que « ce nom est mort avec six millions de Juifs sous le signe de la croix ».

Le pasteur Johannes Block a récemment confié au Suddeutsche Zeitung avoir été « choqué et indigné » lorsqu’il a vu le bas-relief.

La Stadtkirche de Wittenberg, en Allemagne. Cette église est ornée d’une sculpture dite « Judensau », ou « truie à juifs ». (Crédit : AP Photo/Jens Meyer)

« Le fait que cette sculpture soit accrochée sur la façade de notre église me remplit également de honte et de douleur », a-t-il confié.

M. Block discute avec le Conseil central des Juifs d’Allemagne de la conception d’une nouvelle plaque. Michael Duellmann a refusé l’invitation à participer à ces discussions.

« C’est une moquerie dégoûtante et obscène des Juifs et du judaïsme et du nom de Dieu », dénonce M. Duellmann.

C’est une moquerie dégoûtante et obscène des Juifs et du judaïsme et du nom de Dieu

En 2017, il s’est joint à une veillée devant l’église avec un groupe de religieuses qui lui ont demandé si, en tant que Juif, il allait intenter un procès pour la faire disparaître. Il s’est attelé à la tâche avec enthousiasme.

Le procès ne consiste pas à directement affronter le passé, mais à déterminer quelque chose de plus simple : en conservant la sculpture, l’église insulte-t-elle Michael Duellmann en tant que juif ? Il fait valoir que les plaques explicatives ne suffisent pas à résoudre ce problème.

« Je ne sais pas si et dans quelle mesure cette affaire est le miroir d’une société en mutation », commente son avocat, Christian Rohnke, qui espère obtenir une date pour la Cour suprême d’ici le début de 2021. « Ce qui est important, c’est que cela rend l’affaire très officielle. La Cour devra prendre une position officielle ».

« Si je perds à nouveau, nous irons devant la Cour européenne des droits de l’homme [CEDH] », assure M. Duellmann. « C’est un test pour toute l’Allemagne. »

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