USA : débat autour des « camps de concentration » selon Alexandria Ocasio-Cortez
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Analyse

USA : débat autour des « camps de concentration » selon Alexandria Ocasio-Cortez

Ses détracteurs estiment que l'emploi de terminologie associée à la Shoah pour les centres de migrants minimise la souffrance des Juifs

La représentante Démocrate de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, lors d'une audience de la Commission des services financiers de la Chambre, le 10 avril 2019 à Washington, DC. (Alex Wroblewski/Getty Images/AFP)
La représentante Démocrate de New York, Alexandria Ocasio-Cortez, lors d'une audience de la Commission des services financiers de la Chambre, le 10 avril 2019 à Washington, DC. (Alex Wroblewski/Getty Images/AFP)

Alexandria Ocasio-Cortez, membre du Congrès américain, a suscité un tollé quand elle a qualifié les camps de rétention pour migrants érigés à la frontière sud des Etats-Unis de « camps de concentration ».

« Les Etats-Unis gèrent des camps de concentration à la frontière sud, c’est exactement ce qu’ils sont », a déclaré la jeune élue du Congrès lundi soir dans une intervention vidéo en direct sur Instagram.

« C’est extrêmement dérangeant et il faut réagir… Je veux dire aux gens qui se préoccupent assez de l’humanité que ‘plus jamais’ veut dire quelque chose. »

Elle a tweeté le même message mercredi.

« L’administration a établi des camps de concentration à la frontière sud des Etats-Unis pour les migrants, où ils sont brutalisés, dans des conditions déshumanisantes et meurent », a-t-elle écrit. « Ce n’est pas une hyperbole. C’est les conclusions d’une expertise. »

Ocasio-Cortez a ajouté un lien vers un article d’Esquire, qui cite Andera Pitzer, auteur de One Long Night: A Global History of Concentration Camps.

Pitzer affirme, comme elle l’a fait dans une interview accordée à l’agence JTA l’an dernier, que ce que le gouvernement appelle « abris pour migrants » ou « centres de détention » correspond à sa définition des camps de concentration : « une détention de masse de civils sans procès. »

Les détracteurs de la représentante, majoritairement à droite, mais pas uniquement, estiment qu’Ocasio-Cortez doit savoir qu’utiliser le terme « camp de concentration » comprend nécessairement des comparaisons avec les nazis. Et qu’en faisant cela, elle minimise les souffrances endurées par les Juifs quand les nazis ont transformé leurs camps de concentration en camps de la mort.

« Six millions de Juifs ont été tués pendant la Shoah. C’est honteux que la représentante Ocasio-Cortez compare les politiques migratoires de notre pays aux horreurs perpétrées par les nazis », a déclaré la Republican Jewish Coalition dans un communiqué. « Nous aurions espérer qu’Ocasio-Cortez soit plus avisée, mais tristement, ce n’est pas le cas. »

La représentante républicaine Liz Cheney, fille de l’ancien vice-président Dick Cheney, s’est fait l’écho de ces condamnations, et a tweeté à l’adresse d’Ocasio-Cortez : « Rendez-nous service et passez quelques minutes à réviser l’Histoire. Six millions de Juifs ont été exterminés dans l’Holocauste. Vous salissez leur mémoire et vous vous déshonorez avec ce type de commentaires. »

La démocrate, très habituée aux joutes sur les réseaux sociaux, n’a pas tardé à contre-attaquer.

« Hey, républicaine Cheney, si vous êtes si pressées de ‘m’instruire’, je m’interroge : comment est-ce que VOUS appelez la construction de camps de masse ou les gens sont détenus sans procès ? », a tweeté Ocasio-Cortez. « Comment est-ce que vous expliquez la séparation massive de milliers d’enfants et de leurs parents à la frontière par le département de la Sécurité intérieure ? »

Le groupe juif progressiste Bend the Arc: Jewish Action a pris la défense d’Ocasio-Cortez.

« Que nous les appelions camps de concentration, centres de détention de masse ou cages pour enfants, ils sont une abomination morale », a déclaré le président Stoch Cotler dans un communiqué. « La vraie question n’est pas comment nous appelons ces centres de détention de masse qui poussent dans tout le pays, la question c’est : qu’est ce que chaque fonctionnaire et chaque citoyen peut faire pour stopper cette atrocité ? Notre gouvernement accuse, diabolise et terrorise les immigrants. Ces politiques font écho aux pires de l’histoire juive et au pire de l’histoire américaine. Quiconque s’éloigne de ces faits clairs avec un scandale artificiel s’éloigne de l’histoire juive et de ses traumatismes et c’est ce qui est scandaleux. »

Selon un document du département de la Sécurité intérieure, les enfants peuvent être séparés de leurs parents migrants quand « les individus sont susceptibles d’avoir commis un crime, y compris l’entrée illégale » et sont « remis au département de la Justice ». Le département de la Sécurité intérieure transfère ensuite les enfants à l’Office de Relocalisation des réfugiés, où ils sont placés dans un « abri temporaire » le temps qu’un tuteur soit trouvé pour l’enfant.

Les médias suggèrent que ces abris consistent en de grands centres ressemblant à des dortoirs. Parallèlement, les adultes sont détenus dans ce que le gouvernement appelle des « infrastructure de détention » en attente d’une audience.

Un petit garçon du Honduras emmené en détention par des agents d’une patrouille de la police des frontières américaine à proximité de la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique, le 12 juin 2018. (Crédit : John Moore/Getty Images)

Le débat a été obscurci par l’amalgame entre le phénomène des camps de concentration, qui date d’avant la Shoah, et les camps de la mort gérés par les nazis. Les universitaires distinguent les mesures temporaires instituées par les régimes autoritaires et la déshumanisation permanente et l’extermination de classes populaires sous le régime totalitaire nazi.

Pitzer avait également déclaré à JTA l’an dernier que le terme camp de concentration était adapté alors que les responsables de l’administration Trump ont décrit la politique de détention comme dissuasive, et non pas comme une mesure d’urgence pour gérer un nouveau problème d’influx massif de migrants.

« Nous disposons d’informations, datant du mois d’août, qui indiquent que cette politique était destinée à être une mesure punitive, dans l’espoir de dissuader l’immigration clandestine », avait-t-elle écrit dans un e-mail.

Les spécialistes de la Shoah, de leur côté, appellent à la prudence dans la comparaison ou l’usage d’une terminologie classiquement associé à l’ère nazie. Edna Friedberg, historienne de la Shoah au musée mémorial de la Shoah de Washington, a évoqué cette question dans un essai publié au mois de décembre.

« Les analogies imprudentes avec la Shoah peuvent diaboliser, diminuer et intimider les cibles. Mais cela à un coût pour nous tous parce qu’elles nous éloignent des vrais problèmes qui pèsent sur notre société, parce qu’ils étouffent un débat productif et sensé », a-t-elle écrit.

« A une époque où notre pays à besoin de dialogue, plus que jamais, il est particulièrement dangereux d’exploiter la mémoire de la Shoah comme bâton rhétorique. Nous devons aux survivants plus que cela. Et nous nous devons cela à nous-mêmes. »

En mai, plus de 144 000 migrants ont été arrêtés à la frontière sud, dont 57 000 mineurs, contre une moyenne de 20 000 interpellations par mois au début du mandat de Donald Trump.

Le Congrès finance 40 000 places dans des centres de rétention, mais c’est largement insuffisant. De nombreux migrants sont donc remis en liberté, allant gonfler le nombre des sans-papiers, ou sont détenus dans des structures surchargées.

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