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USA: Les Juifs orthodoxes face à la possible remise en cause du droit à l’avortement

Les entités représentatives des Juifs orthodoxes se préparent à un exercice politique délicat en cas de revirement de la Cour suprême sur la jurisprudence Roe v. Wade

Des militants pro-vie et anti-avortement manifestent devant la Cour suprême de Washington, le 25 juin 2018. (Crédit : AP Photo/J. Scott Applewhite, File)
Des militants pro-vie et anti-avortement manifestent devant la Cour suprême de Washington, le 25 juin 2018. (Crédit : AP Photo/J. Scott Applewhite, File)

WASHINGTON (JTA) – Les entités représentatives des Juifs orthodoxes se préparent à une plongée en eaux profondes en matière de législation sur l’avortement, et à un exercice délicat d’équilibre politique.

Les lois qui limitent l’exercice du droit à l’avortement dans 26 États américains pourraient bien ne plus être contestables si la Cour suprême remet en cause la jurisprudence fondée sur l’arrêt Roe v. Wade, comme on s’attend maintenant à ce qu’elle le fasse après la révélation, lundi soir par le site d’information Politico, d’une opinion majoritaire. L’arrêt, qui date de 1973, avait ancré le droit à l’avortement des femmes aux États-Unis.

« L’Union orthodoxe est dans l’incapacité de regretter ou se réjouir de la probable remise en cause, par les juges de la Cour suprême, de l’arrêt Roe v Wade », relève un communiqué rédigé par le groupe représentatif des congrégations orthodoxes modernes.

En effet, la possible remise en cause de cet arrêt pourrait poser des difficultés aux groupes orthodoxes qui comptent toujours plus de soutiens du côté des conservateurs. Beaucoup se sont alignés sur la
« droite religieuse » sur des questions telles que l’éducation, les droits LGBTQ+ et Israël. Mais la halakha, la loi juive sur laquelle s’appuient les Juifs orthodoxes, affirme que la vie de la mère est l’élément au cœur de la question de l’avortement, et qu’une grossesse ne peut être menée à terme si la vie de la future mère est en danger. Cette approche est incompatible avec les idées chrétiennes sur l’avortement qui ont conduit les députés des 26 États à l’interdire ou l’encadrer très strictement.

Toutes ces lois prévoient des exceptions si la vie de la mère est menacée, mais il y a des cas qui ne correspondent pas nécessairement à ce que l’orthodoxie juive considère comme une menace. La loi géorgienne, par exemple, interdit l’avortement au-delà de six semaines sauf « urgence médicale », en excluant explicitement le cas des maladies psychiatriques, que nombre d’autorités rabbiniques considèreraient légitimes. En Alabama, en revanche, les maladies psychiatriques figurent bien dans la liste des exceptions autorisant l’avortement, dans le cadre des « problèmes de santé graves » encourus par une femme enceinte.

Ce numéro d’équilibriste se reflète dans la rédaction du communiqué par lequel les groupes orthodoxes ont réagi, mardi, à cette information concernant la Cour suprême.

L’Union orthodoxe a longuement souligné, dans un communiqué, que son sentiment à l’égard du dossier actuellement examiné par la Cour suprême, Dobbs v. Jackson Women’s Health Organization, était partagé dans la mesure où le groupe s’opposait autant à ce qu’il qualifie « d’avortement sur demande » qu’à son interdiction pure et simple.

Sheila Katz, PDG du Conseil national des femmes juives, prend la parole lors d’un rassemblement sur le droit à l’avortement devant la Cour suprême des États-Unis en décembre 2021. (Autorisation de Danya Ruttenberg)

« La loi juive fait primer la vie de la femme enceinte sur celle du fœtus de telle sorte que lorsqu’une grossesse met gravement en danger la santé physique ou psychologique de la mère, un avortement peut être autorisé, voire imposé par la Halakha et cette option doit être mise à disposition de toutes les femmes, indépendamment de leur statut économique », a fait savoir l’organisation.

« La législation et les décisions de justice – au niveau fédéral ou des États – qui interdisent l’avortement sans égards pour la santé de la mère limiteraient notre capacité à vivre conformément à notre responsabilité qui est la nôtre de préserver la vie », a ajouté le communiqué.

Les courants juifs plus libéraux défendent depuis des décennies la jurisprudence Roe v. Wade et ont consacré leur journée de mardi à faire part de leur indignation face à sa possible remise en cause à brève échéance.

Toutefois, de nombreux groupes juifs orthodoxes – ainsi que les groupes juifs conservateurs – n’ont réagi que mollement à l’opinion majoritaire qui a fuité, sans doute parce qu’ils sont susceptibles de souscrire à une partie de son contenu. Par le passé, un certain nombre d’organisations orthodoxes avaient déploré le laxisme de certains États jugés trop libéraux.

Matt Brooks, directeur exécutif de la Coalition juive républicaine, avait assuré, par le passé, que les Juifs américains inquiets d’une Cour suprême conservatrice en raison de ses potentielles décisions sur l’avortement nourrissaient des craintes déplacées, Roe étant un principe juridique établi. Il a refusé de réagir au récent document de la Cour suprême, au motif qu’il ne s’agissait pas d’un avis définitif.

Brooks a ajouté ne pas regretter ses propos lors des élections présidentielles, quand il avait affirmé que l’arrêt Roe v. Wade n’était pas en danger. « Je n’ai fait que répéter ce que tous les juges avaient dit pendant leur audience de confirmation, que Roe v. Wade était dorénavant une loi établie », a-t-il déclaré à JTA.

Abba Cohen, directeur à Washington de l’organisation-cadre des Juifs orthodoxes Agudath Israel, a pour sa part noté que l’avant projet juridique écrit par Samuel Alito n’était en rien une décision définitive, tout-à-fait susceptible d’être ignorée au moment du jugement. Ce type de document peut être modifié à de nombreuses reprises dans le cadre des négociations entre magistrats.

« Si Agudath Israel suit de très près cette information importante – si ce n’est clandestine – le point de vue juif sur l’avortement est nuancé », a écrit Cohen dans un courriel.

Manifestation devant la Cour suprême des États-Unis, le mardi 3 mai 2022 à Washington. (Crédit : AP Photo/Alex Brandon, Archive)

« Et nous devrons donc réexaminer les nuances précises de la décision elle-même – comment, par exemple, elle aborde le droit à l’avortement ‘quand la vie ou la santé de la mère est en danger’, ou quand ‘les croyances religieuses sincères de la mère permettent ou exigent’ de chercher un avortement », a écrit Cohen. « Nous devrons aussi examiner minutieusement les lois qui seront adoptées par les États sur ce sujet. Ce n’est qu’à ce moment-là que nous serons en mesure de déterminer de manière responsable l’impact réel de la décision Dobs et décider des mesures à prendre le cas échéant »

Le groupe Coalition for Jewish Values, un groupe orthodoxe qui s’est plutôt positionné en faveur des restrictions du droit à l’avortement, a indiqué mardi qu’un certain nombre de Juifs libéraux surestimaient les autorisations accordées par la loi juive concernant l’avortement.

« La bible juive identifie la vie humaine comme l’âme (soufflée) placée dans le corps de la mère par Dieu lui-même, une âme d’une valeur inestimable et au caractère sacré », a indiqué l’organisation dans un communiqué, mardi. « C’est le point de vue authentiquement juif, déterminé par des textes rabbiniques et des codes juridiques qui remontent au Sinaï. Nous soutenons les lois sur les battements de cœur de l’enfant et autres mesures qui permettent de distinguer les cas tragiques d’avortement entraînés par une nécessité médicale, contrairement au mépris de la vie fœtale tel qu’il s’exprime dans le terme de ‘choix’ de la mère. »

La déclaration de l’Union Orthodoxe a dénoncé ce qu’elle a qualifié de « polarisation extrême » autour de la question, ce qui, selon elle, « n’augure rien de bon alors même qu’uns solution nuancée est absolument nécessaire. La vie humaine – la valeur de tous ceux qui sont créés à l’Image Divine – est beaucoup trop importante pour être traitée comme un ballon de football politique ».

Cela fait finalement beaucoup de questions à intégrer pour les groupes orthodoxes, à propos d’une décision dont personne ne pensait qu’elle tomberait si vite – la décision finale devrait être connue en juin – ou qui serait aussi étendue que l’opinion rendue publique semble l’être. Un certain nombre d’observateurs judiciaires anticipaient une remise en cause partielle de la jurisprudence Roe v. Wade, gageant que la Cour en préserverait fondamentalement l’essence.

Si le projet de décision est maintenu en l’état, les groupes orthodoxes devront naviguer entre les lois des différents États et des autorités rabbiniques.

Dans une analyse parue dans The Forward en 2018, le rabbin Elli Fischer, historien de la loi juive, soulignait les nuances entre autorités religieuses sur le point de savoir si un fœtus malade ou déformé pouvait donner lieu à un avortement pour épargner des souffrances mentales à la mère. Il se trouve que certains s’y opposent sauf dans les circonstances les plus extrêmes, tandis que d’autres l’autorisent plus largement.

Un certain nombre d’États permettent l’avortement en cas de viol et d’inceste, d’autres non. Il existe également des divergences entre autorités halakhiques sur la question de savoir si le viol peut justifier un avortement. Le défunt grand rabbin britannique, Immanuel Jakobovits, juriste juif, a déclaré que le viol n’était pas un motif légitime d’avortement. Le rabbin Asher Lopatin, rabbin orthodoxe de la région de Detroit, a déclaré à la JTA que le défunt rabbin Ahron Soloveichik, autre autorité halakhique, avait statué que le viol dans certains cas justifiait l’avortement.

Lopatin, rabbin fondateur de Kehillat Etz Chayim, affilié à des mouvements orthodoxes politiquement libéraux, a déclaré que la remise en cause de la jurisprudence Roe v. Wade pourrait ébranler les groupes juifs orthodoxes les plus conservateurs et les tirer de leur complaisance sur la question.

Il a noté par exemple que certaines autorités rabbiniques orthodoxes avaient soutenu qu’un diagnostic de maladie infantile dégénérative Tay-Sachs chez le fœtus, avec probabilité de mort à l’âge de 5 ans, justifierait un avortement – mais que celui-ci serait interdit en vertu de la plupart des lois de l’État restreignant l’IVG.

« Il est difficile d’imaginer vivre dans un pays où l’on ne peut pas interrompre cette grossesse. Je crois qu’à un moment [les Juifs orthodoxes] vont devoir prendre conscience de ce que cela signifie », a-t-il assuré.

De nombreux Juifs vivent dans des États dirigés par des Démocrates, a expliqué Lopatin, mais de grandes communautés résident dans des États conservateurs devront peut-être bientôt envisager qu’une femme enceinte malade parcoure de longues distances pour se rendre dans un État autorisant l’avortement.

« Tous les Juifs ne sont pas riches, et tous les Juifs n’ont pas vraiment les moyens d’aller passer une semaine à New York », a-t-il confié. « Les gens du monde orthodoxe n’en ont peut-être pas encore conscience, mais cela pourrait vraiment changer leur vie. »

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