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USA : Les petits-enfants des survivants, nouveaux témoins des récits de leurs aïeux

Le projet 3G, inédit, filme les membres de la troisième génération post-Seconde guerre mondiale qui racontent les histoires vécues par leurs grands-parents

Les jeunes qui ont été interviewés dans le cadre du projet 'If You Heard What I Heard.' (Autorisation)
Les jeunes qui ont été interviewés dans le cadre du projet 'If You Heard What I Heard.' (Autorisation)

Quand Carolyn Siegel était âgée de huit ans, son grand-père lui avait dit : « la mission de ta génération sera de s’assurer que le monde n’oubliera jamais ce qui s’est passé pendant la Shoah. »

Peu après le début du génocide nazi, le grand-père de Siegel, Moses Locker, avait rejoint l’armée polonaise pour éviter les persécutions. Si Locker avait survécu à la guerre, tous les membres de sa famille proche avaient été assassinés. Ses parents avaient été exécutés et leurs corps avaient été jetés dans un charnier à proximité de l’habitation familiale, tandis que ses sœurs et son neveu de seulement cinq ans avaient été déportés au camp de la mort de Belzec.

Trente ans après avoir appris la destinée tragique de la famille de son grand-père, Siegel a tenu la promesse faite à son aïeul grâce à « If You Heard What I Heard » une série d’interviews sur Internet, présentées dans un style proche de celui d’une docu-série, avec les petits-enfants de survivants – les « 3G », comme ils sont souvent désignés.

Siegel s’est fixé des objectifs pour ce projet indépendant – et elle veut notamment que celles et ceux qui regardent les entretiens « puissent s’identifier, comme s’ils étaient en train de prendre le café avec un ami », explique-t-elle au Times of Israel. Siegel elle-même raconte l’histoire de son grand-père dans l’une de ces interviews.

« C’était la toute première fois que je prenais le temps de reconstituer chronologiquement le parcours de mon grand-père, parce qu’il m’avait essentiellement raconté son histoire de manière fragmentée pendant mon enfance », explique Siegel. Elle n’a pas connaissance d’autre projet reposant sur le même principe d’entretiens avec des « 3G » sur l’impact de la Shoah sur les familles.

« On tente de tirer parti de tous les outils numériques qui sont mis à notre disposition aujourd’hui pour sensibiliser sur la Shoah, » déclare Siegel, qui travaille dans le marketing à Los Angeles.

Carolyn Siegel. (Autorisation)

En plus du site Internet, le projet s’est doté d’une chaîne sur YouTube et de comptes sur Instagram et sur Facebook pour attirer les jeunes générations. Tous les entretiens ont été filmés par smartphone, Siegel posant les questions hors-champ pour structurer l’échange. Sur le site, une page offre spécifiquement des ressources et des exercices à l’attention des enseignants.

« Dans ces interviews, nous ajoutons des détails et du contexte à ce que les survivants ont raconté – en évoquant notamment leurs séquelles. Nous espérons que ceux qui regardent ces entretiens auront envie d’en apprendre davantage et qu’ils iront chercher le témoignage direct d’un survivant ou encore visiter un musée consacré à la Shoah », indique Siegel.

Parmi ces récits, celui de Leibel Mangel, dont le grand-père, le rabbin Nissen Mangel, avait été déporté à Auschwitz-Birkenau quand il avait seulement dix ans. L’entretien ne se contente pas de raconter les horreurs traversées par Mangel mais il s’attarde sur la façon dont le survivant est ensuite parvenu à se reconstruire une famille et à devenir un leader communautaire.

Pendant le « tri » effectué à l’arrivée de Birkenau, Nissen Mangel avait déclaré au « médecin » SS Josef Mengele qu’il était âgé de 17 ans. Mengele avait ri de ce mensonge absurde, mais il avait laissé le petit garçon accompagner son père au travail forcé – au lieu de l’envoyer aux « douches » avec les enfants et les personnes âgées.

Leibel Mangel au sein de l’armée israélienne. (Autorisation)

« C’est grâce à ce mensonge à Mengele que je suis là aujourd’hui et que notre famille toute entière existe », s’exclame Leibel Mangel dans son interview. « Et ce n’était que le début – mon grand-père, histoire après histoire, a assumé ses responsabilités. »

Nissen Mangel devait entendre que Mengele faisait des expériences sur les enfants dans les baraquements. Le jeune garçon, furieux, avait fait face au SS, criant : « Les expériences, c’est sur les singes, pas sur les enfants ! » Mengele avait alors sorti son pistolet et l’avait pointé en direction de Mangel avant de finalement tourner les talons et s’éloigner.

Après la Shoah, Mangel était devenu un rabbin orthodoxe respecté. Son petit-fils Leibel, pour sa part, a récemment fait son service au sein de Tsahal – un moyen de rendre hommage à son aïeul et à sa famille assassinée pendant le génocide.

« On a toujours la possibilité de faire le bien dans le monde », déclare Leibel Mangel dans son entretien avec Siegel. « Et il y a des moments, dans la vie, où il faut savoir s’engager et faire ce qui est juste. »

« Vivre avec un but nouveau »

Née à Los Angeles, Siegel a lancé le projet « If You Heard What I Heard » après des actes de vandalisme commis dans une synagogue proche de chez elle, en 2020. Des graffitis antisémites avaient été dessinés sur le lieu de culte et c’était le cinquième incident similaire à survenir dans la ville cette année-là. Dans ce contexte, Siegel a eu alors le sentiment que le moment était venu pour elle de tenir la promesse faite à son grand-père.

« Avec cette recrudescence de l’antisémitisme dans notre pays, nous espérons que les gens de toutes les origines, de tous les milieux, viendront sur le site et qu’ils écouteront les entretiens », déclare Siegel qui précise avoir été inondée de messages de « 3G » qui lui ont fait savoir qu’ils seraient heureux d’être interviewés.

« Notre espoir est de pouvoir consigner ces histoires de la Shoah, ces histoires de survie de nos grands-parents, dans notre mémoire récente et que ces récits ne seront jamais relégués au rayon des vagues souvenirs », ajoute Siegel.

Emily Kane Miller. (Autorisation)

Dans le public de Siegel, il y a aussi les survivants dont les histoires ont été partagées via le projet « If You Heard What I Heard ». Sur les trente entretiens qui ont été réalisés jusqu’à présent, seuls huit survivants de la Shoah sont encore en vie. Emily Kane Miller, qui raconte l’histoire de sa grand-mère, Yetta Kane, explique que son aïeule « a ressenti un soulagement » après avoir vu l’interview de sa petite-fille.

« Je veux que les survivants ressentent de la fierté en voyant ce que nous faisons et qu’ils sachent qu’une nouvelle génération aura entendu ce qu’ils ont vécu », indique Siegel.

Parmi les autres « 3G » qui ont accepté de prendre part au projet, Aaron Aftergood, fils d’une survivante de la Shoah, Sara Aftergood, qui interrogeait elle-même des survivants pour rassembler des témoignages pour l’USC Shoah Foundation. Devenu avocat, Aftergood a grandi en écoutant les récits des interviews réalisées par sa mère avec les rescapés du génocide.

Aaron Aftergood, à gauche, enfant, avec son grand-père, Edgar Aftergood (Autorisation)

« Elle revenait avec des histoires incroyables », confie Aftergood au Times of Israel. « Pour ma part, je crois en ce concept consistant à permettre à la deuxième et à la troisième génération de  raconter, non pas l’histoire d’origine, mais l’impact qu’elle a eu sur eux. »

Le grand-père d’Aftergood — Edgar Aftergood — avait survécu au ghetto de Varsovie parce que sa tante était en charge de l’hôpital pour enfants, là-bas.

« Lui et ses parents avaient un petit logement dans l’hôpital et mon grand-père voyait quotidiennement des corps quitter l’hôpital », dit Aftergood, qui ajoute que son aïeul avait également pris part à ce qui avait été appelé « la résistance spirituelle » en étant violoniste dans l’orchestre du ghetto.

En 1943, Edgar Aftergood et son père s’étaient échappés du ghetto alors qu’ils avaient été assignés à une corvée. Ils avaient vécu des mois dans la clandestinité, aux abords de Varsovie, avant de partir vers la France, à l’Ouest.

« Je pense que transmettre ces récits à ceux qui les regardent est une chose précieuse – mais je pense que c’est une initiative qui est également précieuse pour les participants à ce projet », continue Aftergood. « C’était formidable d’être interrogé là-dessus, de pouvoir partager ce que je sais moi-même – mon grand-père m’a raconté tant de choses au fil des années ! ».

Selon Siegel, ses rencontres avec des « 3G » comme Aftergood « nous rappellent que nous devons vivre en faisant preuve de résilience et de force et que nous pouvons tout traverser, toutes les épreuves – parce que c’est ce qu’ils ont fait et qu’ils ont construit des vies incroyables après ce qu’il ont vécu », note-t-elle.

« Il y a un sentiment de responsabilité qui vient quand on est le petit-fils ou la petite-fille d’un survivant de la Shoah, sachant qu’on appartient à la dernière génération qui aura entendu ces histoires directement – et c’est donc de ma responsabilité de transmettre ces récits », continue-t-elle.

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