« Valeurs religieuses » ou « valeur de l’homme », l’étonnant échange Macron-Sissi
Rechercher

« Valeurs religieuses » ou « valeur de l’homme », l’étonnant échange Macron-Sissi

Dans un échange direct, courtois mais ferme, les deux hommes ont discuté de la hiérarchie entre la religion et les lois, un écho au projet de loi français contre le "séparatisme"

Le président français Emmanuel Macron (d) et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, à l'Elysée, le 7 décembre 2020. (Crédit : Michel Euler / POOL / AFP)
Le président français Emmanuel Macron (d) et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, à l'Elysée, le 7 décembre 2020. (Crédit : Michel Euler / POOL / AFP)

« Les valeurs religieuses doivent avoir la suprématie sur les valeurs humaines », affirme le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi. « La valeur de l’homme est supérieure à tout », lui répond Emmanuel Macron lors d’un échange politico-philosophique en conférence de presse.

La conférence de presse des deux chefs d’Etat lundi à Paris touchait à sa fin quand un journaliste égyptien interpelle le président français sur les caricatures de Mahomet.

« Les musulmans ont été blessés par les caricatures du Prophète. Je ne crois pas qu’on ait entendu des excuses », lui lance le journaliste.

Les deux hommes remettent leurs oreillettes. Et saisissent l’occasion pour un échange direct, courtois mais ferme, sur la hiérarchie entre la religion et les lois.

Un dialogue rarissime dans ces exercices diplomatiques convenus, qui fait écho au projet de loi français contre le « séparatisme » islamiste et pour le respect des lois républicaines.

Emmanuel Macron avait auparavant remercié le président Sissi, accueilli en grande pompe, pour avoir soutenu la France contre la virulente campagne de haine internationale dont elle a été la cible pour avoir défendu le droit à la caricature.

Le président français Emmanuel Macron (d) et son homologue égyptien Abdel Fattah al-Sissi, à l’Elysée, le 7 décembre 2020. (Crédit : Bertrand GUAY / AFP)

Prenant la parole, Emmanuel Macron répète que les caricatures sont l’expression d’une presse libre et non un message de la France aux musulmans.

« Un journaliste, un dessinateur de presse écrit et dessine librement (…) Quand il y a une caricature, ce n’est pas un message de la France à l’égard du monde musulman. C’est l’expression libre de quelqu’un qui provoque, blasphème. Il a le droit, dans mon pays. Parce que ce n’est pas la loi de l’islam qui s’applique, c’est la loi d’un peuple souverain, qui l’a choisi pour lui-même. Et je ne vais pas la changer pour vous », réplique-t-il

« Ne le prenez pas comme une provocation du président de la République ou du peuple français », c’est « l’expression libre d’un dessinateur ou d’un satiriste, et d’autres lui répondent (…) Et les droits de l’Homme c’est ça. C’est que l’un peut provoquer, parfois choquer, et je le regrette. Mais un autre peut lui répondre, parce qu’ils se respectent et parlent en paix ».

Universalisme ou origine céleste

« C’est ça l’apport de la philosophie des Lumières, le formidable apport des droits de l’Homme à la paix universelle et c’est ce qui fait que je les défendrai toujours partout ».

Le président égyptien prend alors la parole pour répondre à son tour. « Un homme a le droit d’avoir la religion qu’il veut » mais « les valeurs humaines sont faites par l’Homme et peuvent être changées alors que les valeurs religieuses sont d’origine céleste et sont donc sacrées, elles ont la suprématie sur tout. Donc rendre égales valeurs humaine et religieuses nécessite un débat calme et objectif », dit-il posément mais fermement en se tournant vers le président français.

« Si en vous exprimant vous blessez les sentiments de centaines de millions, et que vous trouvez que cela ne peut pas être révisé, en raison des valeurs de la France… Cela nécessite une plus ample réflexion », avance-t-il.

Emmanuel Macron, pourtant attendu pour un appel avec Angela Merkel, informe ses diplomates qu’il va prendre quelques minutes supplémentaires pour conclure.

« Mais, voyez, c’est sans doute là où il y a un risque de balbutiement de notre Histoire. Nous considérons que la valeur de l’Homme est supérieure à tout. Et c’est ce qui fait l’universalisme des droits de l’Homme, qui fonde la charte des Nations-Unies. Rien ne peut être au-dessus du respect de l’Homme et le respect de la dignité de la personne humaine ».

« Il y a en effet le respect de l’un à l’égard des autres, mais dans l’ordre du politique, le religieux n’entre pas. Et jamais une religion quelle qu’elle soit (…) parce qu’on se moque d’elle, n’a le droit de déclarer la guerre ».

« Si nous considérons que le religieux supplante le politique », les régimes ne sont plus des démocraties, « ce sont des théocraties (…) Je ne pense pas que cela mène au meilleur ».

« C’est très important le débat que nous avons là. Et sur le plan international, l’ordre politique n’est pas structuré par le religieux, c’est un fait », a-t-il conclu avant que les deux hommes ne remettent leur masque et ne sortent en poursuivant leur conversation.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...