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Viol: pour éviter un procès, le camp Ramadan parie sur le discrédit des plaignantes

Pour les avocats de l'islamologue, si les plaignantes évoquent des viols, c'est à cause de "déceptions sentimentales ou sexuelles" ou d'un complot politique

Tariq Ramadan à une conférence à Bordeaux, le 26 mars 2016. (Crédit : AFP/Mehdi Fedouach)
Tariq Ramadan à une conférence à Bordeaux, le 26 mars 2016. (Crédit : AFP/Mehdi Fedouach)

Alors que l’enquête sur les accusations de viol visant Tariq Ramadan s’achève, la défense de l’islamologue mitraille la crédibilité de certaines plaignantes pour tenter d’éviter un procès, marquant quelques points jusque chez les juges d’instruction.

Dans ce dossier dans lequel l’islamologue suisse est mis en examen pour des viols sur cinq femmes et a été incarcéré dix mois en 2018, deux versions s’opposent depuis 2017.

D’un côté, le ministère public et les plaignantes défendent la thèse d’une séduction virtuelle qui a débouché sur des rencontres dans des hôtels avec des relations sexuelles assorties de coups et des pénétrations non consentis.

Après ces rapports, les plaignantes auraient souvent continué à parler ou à voir Tariq Ramadan à cause de « l’emprise » qu’il aurait exercé sur elles, objet d’une expertise encore en cours après l’annulation d’une première pour des raisons de procédure.

Tariq Ramadan soutient lui qu’il s’agissait de « relations de domination », rudes mais « consenties », après avoir dans un premier temps nié tout rapport.

Pour ses avocats, si les plaignantes évoquent des viols, c’est à cause de « déceptions sentimentales ou sexuelles » ou d’un complot politique, dénoncé de longue date par leur client.

Tariq Ramadan (à droite), spécialiste suisse de l’islam, arrive avec sa femme Iman au Palais de Justice de Paris, le 13 février 2020. (Thomas SAMSON / AFP)

Travail de sape

Ses avocats tentent de saper la crédibilité des plaignantes, en multipliant les demandes d’actes d’enquête: dates et circonstances des faits, téléphonie ou matériel informatique, témoignages de proches des victimes, comparaison des déclarations au cours du temps, liens éventuels entre les différentes victimes…

Ces investigations ont amené enquêteurs et juges d’instruction à questionner certains détails évoqués par les deux premières plaignantes d’octobre 2017.

Le 25 janvier, lors d’un interrogatoire dont l’AFP a eu connaissance, Henda Ayari, ancienne salafiste devenue militante féministe, l’a été sur la date du viol qu’elle dénonce, en 2012 à Paris, sur laquelle elle a varié, et sur des témoignages de proches divergeant du sien.

« A ce stade de l’enquête qui dure depuis plusieurs années, quels éléments peuvent accréditer vos propos ? », s’agace l’une des juges.

Henda Ayari dénonce Tariq Ramadan sur BFM TV. (Crédit : YouTube capture d’écran)

« Si vos déclarations s’avéraient mensongères, avez-vous conscience des risques pénaux » et « de mettre en difficulté la parole des autres plaignantes » ?, insiste encore la magistrate.

Henda Ayari, en pleurs, concède que « les éléments sont peut-être pas suffisants pour prouver ce que j’ai dit ».

Mais l’ex-salafiste ne veut rien changer de sa version: « j’ai montré son vrai visage au monde et j’espère que (Tariq Ramadan) ne violera plus d’autres femmes », lance-t-elle. Son avocate n’a pas répondu à l’AFP.

La veille, les deux magistrates avaient reçu « Christelle », qui accuse M. Ramadan de « viol » à Lyon en octobre 2009, et dont certaines déclarations ont été jugées « incohérentes » en février 2021 par la Brigade criminelle.

Les juges ont questionné celle que la défense accuse d’avoir « imaginé un piège à la sextape » sur un blog qu’elle avait utilisé en 2009 pour dénoncer les faits et sur ses liens avec une plaignante suisse ou avec des personnalités d’extrême droite, parmi lesquelles Alain Soral.

L’islamologue suisse Tariq Ramadan lors d’une conférence à Bordeaux, le 26 mars 2016. (AFP Photo/Mehdi Fedouach)

« Temps perdu » 

Ces fragilités pourraient-elles éviter à l’islamologue un procès ?

C’est le pari de la défense, alors qu’aux assises, les victimes présumées de violences sexuelles sont soumises à un éprouvant flot de questions.

Deux autres plaignantes, pour lesquelles Tariq Ramadan a été mis en examen en février 2020, ont ainsi marqué des hésitations.

L’une des deux, qui avait évoqué une relation physique « consentie » mais un « viol moral », a écrit fin juin au parquet de Paris pour retirer sa constitution de partie civile, estimant « impossible de mener une vie normale suite à la divulgation de mon identité ».

L’autre plaignante s’est mise « très en retrait », selon la juge, et a finalement décrit en juin 2020 une relation « dominant-dominée » à laquelle elle aurait consenti.

« Les plaignantes se noient dans leurs propres mensonges et leurs contradictions (…) Le dossier était un château de cartes, il est clairement en train de s’effondrer sous nos yeux », assurent trois des avocats de Tariq Ramadan, Me Nabila Asmane, Ouadie Elhamamouchi et Philippe Ohayon.

Malgré ces faiblesses, Tariq Ramadan reste mis en examen, des indices graves ou concordants persistant aux yeux de la justice.

En mai, l’une des juges a ainsi refusé de retirer sa mise en examen pour le viol dénoncé par « Christelle », car ses déclarations « sur les gestes sexuels et les violences (…) sont constantes et circonstanciées ».

« Comme dans 100 % des affaires de viol mettant en cause des personnes publiques, on évoque un complot, mais il n’y a aucune preuve de celui-ci », balaie-t-on côté parties civiles. « Avec cette stratégie et les mensonges de M. Ramadan, on a déjà fait perdre beaucoup de temps à la justice ».

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