« Worth » sur Netflix pour les 20 ans des attentats du 11 septembre
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« Worth » sur Netflix pour les 20 ans des attentats du 11 septembre

Le film, qui s'interroge sur la valeur de la vie, est consacré à Kenneth Freinberg, l'homme juif qui a dirigé un fonds imparfait destiné à aider les familles des victimes

Michael Keaton dans le rôle de Kenneth Feinberg et Stanley Tucci dans le rôle de  Charles Wolf dans le film "Worth" de Netflix. (Crédit : Monika Lek/Netflix/ via JTA)
Michael Keaton dans le rôle de Kenneth Feinberg et Stanley Tucci dans le rôle de Charles Wolf dans le film "Worth" de Netflix. (Crédit : Monika Lek/Netflix/ via JTA)

JTA — À un moment déterminant du nouveau film Netflix « Worth », sorti le 3 septembre, Kenneth Feinberg, qui a été l’architecte d’un fonds de compensation mis en place pour les victimes du 11 septembre, apparaît bouleversé, dépassé par le poids émotionnel monumental de sa mission.

Lors d’une réunion organisée dans une mairie en direction des familles des victimes, Feinberg — auquel Michael Keaton, jusque-là, a prêté les traits d’un professionnel ultra-compétent – est assailli par les critiques sur le fonds qui a été créé, dénonçant une méthode de calcul trop impersonnelle et un soutien apporté bien trop médiocre face à la douleur et au chagrin. Un homme se lève et, avec colère, s’insurge de ce que sa destinée soit placée entre les mains « d’un avocat juif ».

C’est le moment qui parle le plus du judaïsme de Feinberg dans ce film écrit par le scénariste Max Borenstein – qui fait ici le grand écart avec les autres films dont il a été l’auteur, notamment la série « Godzilla », et qui est réalisé par Sara Colangelo (qui était à la barre du remake américain du drame israélien « The Kindergarten Teacher »). Et cela est notable dans la mesure où Feinberg lui-même, quand il s’était retrouvé à endosser dans la vraie vie ce rôle de Salomon, avait expliqué à la JTA qu’il avait cherché des orientations et des conseils, quand il avait lancé le fonds, dans les textes juifs.

Et pourtant, le portrait de l’avocat – qui a conscience qu’il est amené à émettre des jugements hors de son champ réel de compétences pour des personnes qui, parfois, méprisent au plus profond d’eux-mêmes sa présence – reste fidèle à l’original. Alors qu’il s’entretenait encore avec des familles de victimes pour déterminer leur indemnisation en 2002, Freinberg avait confié à la JTA qu’il s’interrogeait sur la nature même de sa profession.

« Il est difficile d’évaluer une vie sur la base de moyens financiers », avait-il déclaré à l’époque.

De tels niveaux de doutes et d’introspection sont occasionnellement et subrepticement évoqués dans « Worth » – mais pas plus. C’est un film sombre, monochrome, dont la sortie a été prévue pour le 20e anniversaire des attentats terroristes. Il nous tient à distance de l’horreur du 11 septembre tout en nous demandant d’y réfléchir – alors qu’il montre Feinberg, avocat aguerri dans les dossiers d’indemnisation, contempler les décombres du World Trade Center par la fenêtre d’un train de banlieue.

Rapidement après les attentats, Feinberg est choisi pour présider le fonds par le procureur-général de George W. Bush, John Ashcroft. Il relève immédiatement le défi. Il établit une formule actuarielle pour assigner une valeur financière objective à chaque vie perdue et il met en place un plan visant à faire accepter le fonds à au moins 80 % des familles frappées par le deuil. Feinberg a confiance dans sa mission et insiste pour assumer ce travail à titre gracieux.

Oui, il a confiance – jusqu’à ce que les familles commencent à se rebeller contre lui, amenant cet avocat endurci à déceler les erreurs commises dans sa réflexion. Et d’autres éléments viennent interroger la véritable valeur de ce projet tout entier : Par exemple, le spectateur apprend que le fonds n’avait vu le jour que parce que le Congrès voulait protéger des poursuites judiciaires l’industrie aérienne.

Feinberg travaillait donc, mais en faveur de quoi ? Il y a des moments, en regardant « Worth », où il est légitimement impossible de déterminer s’il considère sa mission comme noble ou cynique, même pendant ces scènes interminables de témoignages bouleversants recueillis auprès des familles.

Basé sur le livre écrit par Feinberg, What Is Life Worth? (Que vaut la vie ?), le film est produit par Higher Ground, la société de production de Barack et Michelle Obama. Et que ce soit intentionnel ou non, il transforme Feiberg en une sorte d’Obama juif : un Démocrate intellectuel ayant hérité d’une tâche impossible par des Républicains, qui s’efforce d’entrer en communication avec des groupes divers d’individus et qui est raillé et hué en public dans les mairies. Tout comme Obama, Feinberg est accusé d’être trop réservé, d’être déconnecté des luttes de la vie réelle ; il n’offre que des réponses vagues, évasives, à des questions directes et il se trouve dans l’obligation de faire des choix extrêmement difficiles pour trouver des compromis toujours imparfaits.

Parce que ce type de personnalité étrangement familière intervient dans un film couvrant la période allant de 2001 à 2003 – l’échéance à laquelle il n’a plus été possible de réclamer une indemnisation auprès du fonds – le film semble singulièrement utiliser Feinberg pour dépeindre l’ère Bush à travers le regard moral d’un Obama. Il évite la question du racisme immonde qui a sévi dans l’Amérique post-11 septembre et ne mentionne pas une seule fois la guerre – ce qui est quelque peu ironique pour un film dont l’histoire se déroule pendant les invasions américaines de l’Irak et de l’Afghanistan et dont la sortie a eu lieu la semaine dernière, quelques jours après le retrait des États-Unis du territoire afghan.

Dans « Worth », seul le chagrin juge de la décision. Souvent, les familles que Feinberg espère convaincre de se rallier au fonds ne veulent pas d’argent, uniquement une oreille compatissante qui sache entendre leur histoire.

Kenneth Feinberg répond aux questions lors d’une réunion dans une marie en Floride, à Orlando, le 4 août 2016. (Crédit : AP Photo/Charles King via Orlando Sentinel, POOL)

Et finalement, Feinberg parvient même à accomplir quelque chose qu’Obama aura souvent rêvé de faire, mais qu’il n’avait pu concrétiser que rarement : travailler avec l’un de ses critiques les plus virulents et parvenir à s’entendre. Ce rival est George Wolf (interprété par Stanley Tucci), qui a perdu son épouse lors des attentats et qui a organisé une initiative visant à « réviser » le fonds de compensation trop imparfait, selon lui. Il finit par rejoindre Feinderg en déclarant que « le fonds est révisé ».

Dans l’intervalle, Feinberg et Wolf ont connu des désaccords toujours respectueux et se sont adressés cordialement la parole lorsqu’ils se sont rencontrés par hasard à l’opéra. Une vision de rassemblement d’une Amérique blessée qui, même si elle se fonde sur des faits historiques, sonne un peu creux, deux décennies plus tard.

Depuis le 11 septembre, Feinberg a fait bénéficier à de nombreuses victimes américaines de tragédies successives de son approche réfléchie et humaniste – notamment aux victimes de la fusillade de la synagogue Tree of Life, à Pittsburgh.

C’est un travail que de nombreuses victimes continueront à considérer comme essentiel, d’autres comme superflu et même préjudiciable à la mémoire des défunts. Mais la question talmudique centrale qui continue à guider l’existence de Feinberg – « quelle est la valeur de la vie ? » – reste un projet sans fin.

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