C’est la question existentielle du mouvement Habad-Loubavitch [un mouvement hassidique né à la fin du 18ème siècle] depuis 20 ans, depuis que son charismatique leader spirituel Menachem Mendel Schneerson, souvent appelé simplement
« Le Rabbi », est mort sans héritier.

Au milieu de la douleur et de la période de turbulence qui a suivi son décès en 1994, beaucoup croyaient que le mouvement Habad serait déchiré entre ceux qui croyaient qu’on devait proclamer le Rabbi comme étant le Messie et ceux qui ne le voulaient pas, ou encore que « les messianistes » allaient condamner le mouvement à sa perte. Les deux points de vue se sont révélés faux.

Non seulement le mouvement ne s’est pas effondré, mais Habad s’est développé au cours des deux dernières décennies, malgré l’absence d’un chef spirituel vivant à la barre.

Le nombre d’émissaires Habad [les shluchim], a presque quadruplé, passant de 1 200 en 1994 à plus de 4100 aujourd’hui. Habad a élargi sa portée géographique, sa présence sur les campus et les universités, et son nombre d’allumages publics de Hannouka. Plus que jamais, le mouvement Loubavitch fait partie de la vie juive traditionnelle.

Mais le Rabbi demeure très présent. Il a été « enregistré » dans d’innombrables heures de vidéo, dans des bandes audio et dans des livres. De nouveaux documents axés sur ses si’hot, ou discours religieux, continuent d’être publiés.

Sa photo orne pratiquement tous les foyers Habad – pour ne pas mentionner les pizzerias, salons de coiffure et les magasins appartenant à des adeptes. Les passionnés consultent encore le Rabbi quotidiennement, souvent sous la forme de lettres envoyées sur sa tombe dans le Queens, connue sous le nom de « Ohel » [littéralement la tente].

Mais l’absence d’un être vivant, d’un leader de chair et de sang a transformé le mouvement dans deux sens subtils et fondamentaux.

« Tout est différent », estime Yaacov Reichman, un natif israélien qui a vécu à New York pendant près de 40 ans et travaille à Oholei Torah, une école de quelque 1 850 étudiants. « Avant, il y avait un chef. Aujourd’hui, tout le monde fait ce qu’il veut, à tous les égards. Oui, nous avons les si’hot du Rabbi, mais tout le monde les interprète à sa manière ».

Comme beaucoup de « Habadniks », Reichman a comparé le septième Rabbi de Loubavitch à Moïse : le peuple juif a survécu la mort de Moïse, mais il n’y avait pas d’autre leader comme lui. Et comme Moïse, de nombreux « Habadniks » regardaient le Rabbi comme ayant une ligne directe avec Dieu.

« Il y a un vide béant. Il n’y a personne pour remplacer le Rabbi, le leadership spirituel qu’il avait » a déclaré Zalman Shmotkin, un porte-parole de Habad. « Mais dans un sens, il n’y a pas eu de changement, et c’est la chose la plus étonnante. Et l’on revient toujours aux fondamentaux : apprendre, prier, servir Dieu ».

Vingt ans plus tard, le site de pèlerinage pour les adeptes du mouvement a changé, mais seulement un peu : on est passé du bureau du Rabbi au 770 Eastern Parkway dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn au cimetière du Queens où il est enterré dans un mausolée de granit. Lundi soir et mardi, quand le mouvement a marqué le 20e anniversaire de la mort du Rabbi – le yahrzeit est le troisième jour du mois hébraïque de Tammouz – des milliers de personnes ont afflué vers le cimetière.

Dov Ber Dalven, 26 ans, est venu en provenance d’Israël pour être présent en ce jour anniversaire. « Le Rabbi n’a pas changé. C’est nous qui avons changé », a déclaré Dalven. « Maintenant, nous devons trouver la force en nous-mêmes pour aller de l’avant avec notre mission ».

Comme beaucoup d’autres groupes hassidiques, les adeptes ont besoin d’un guide pour toutes les questions existentielles. « Le Rabbi avait l’habitude de vous dire quoi faire. S’il y avait un dilemme, on venait demander au Rabbi et il donnait la direction », a déclaré Devorah, 19 ans, employée d’un magasin à Brooklyn. « Maintenant, nous n’avons pas la même clarté d’orientation. Nous n’avons pas de réponses claires. Nous ne savons pas quelle est notre mission. Nous sommes en train de flotter ».

Il y a un fossé entre ceux qui ont connu le Rabbi et ceux qui ont grandi sans lui, estime Devorah. Elle décrit comment les enseignants de son école se fâchent quand ils attrapent des étudiants qui papotent lors de projections vidéo des entretiens du Rabbi.

« Ils disent qu’on devrait s’habiller et se comporter comme si le Rabbi était juste en face de nous, mais c’est difficile. Ils attendent que nous ressentions la même connexion que la leur, mais ils ne comprennent pas que nous-mêmes ne puissions toujours saisir combien il était grand ».

Mendel Kantor, 19 ans, qui a grandi à Bangkok, où son père est l’émissaire de Habad dans la capitale thaïlandaise, a déclaré que l’absence du Rabbi fournit une incitation supplémentaire pour accélérer l’ère messianique.

« Avant, les gens voulaient moshiach parce que le Rabbi nous a dit de vouloir moshiach », a déclaré Kantor, en utilisant ce terme hébreu qui veut dire Messie.
« Maintenant, les gens sentent qu’ils veulent moshiach car alors le Rabbi sera de retour avec la résurrection des morts ».

Il y a encore une forte tension messianique qui traverse Habad. Certains adeptes se réfèrent au Rabbi comme s’il était encore en vie ou refusent de caractériser son décès comme réel. Presque partout, les « Habadniks » font des pèlerinages sur la tombe de Schneerson pour les dates importantes, demandant son intercession.

Beaucoup de gens pensent qu’il répond. Une femme se rappelle que sa mère cherchait une direction à prendre pour accepter un emploi ou non dans l’éducation et en se rendant à la tombe du Rabbi, elle s’est retrouvée face à face avec une vidéo du Rabbi sur l’éducation des enfants. Elle l’a pris comme un signe qu’elle devait accepter.

Quels que soient les points de vue des disciples sur le Rabbi comme Messie – Schneerson a souvent décrit son époque comme l’âge messianique et fait des déclarations que les adeptes ont interprétées comme signifiant qu’il était lui-même le Messie – Habad a réussi à éviter à ce que la ferveur messianique occulte le mouvement.

Avec le Rabbi a disparu depuis longtemps la question de savoir s’il était le Messie. Cette question a peu d’incidence pratique au jour le jour dans la vie du mouvement Loubavitch sauf, peut-être, comme un facteur de motivation pour l’accomplissement des commandements religieux et des bonnes actions.

Par rapport à il y a vingt ans, y a-t-il maintenant plus ou moins de motivation à porter le flambeau de cette mission qui consiste à rapprocher les Juifs de la Torah et à les sensibiliser ? La réponse est variable en fonction des gens.

Miriam Goldin, 23 ans, dit se souvenir, quand elle était petite, de l’empressement répandu chez les jeunes pour devenir des émissaires Habad. Mais avec la mort du Rabbi et pratiquement l’ensemble du globe couvert [les Loubavitch deviennent des émissaires de leur mouvement dans des villes où se trouve une population juive], l’idée de shlichus – d’être un émissaire – a changé, affirme-t-elle.

« Maintenant, vous êtes un shaliah [émissaire] où que vous soyez », a déclaré Goldin. « Si vous voyez un autre Juif ici, vous essayez de l’accueillir de là où vous êtes ». Goldin voulait être une émissaire ; mais maintenant elle est à la recherche d’un emploi de design d’intérieur.

Kantor, lui, affirme que c’est une erreur de penser qu’il n’y a pas de place pour plus d’émissaires. Même en 1993, quand son père est parti en Thaïlande pour être l’envoyé du mouvement Loubavitch, les gens ont dit qu’il n’y avait nulle part où aller.

« Dieu merci », dit-il, « il reste encore beaucoup de travail à faire ».

Menahem Mendel Schneerson (Crédit : Mordecai Baron/Wikipedia)

Menahem Mendel Schneerson (Crédit : Mordecai Baron/Wikipedia)