Cette semaine encore, la nouvelle de la mort d’un Gazaoui dans les rangs de l’Etat islamique en Syrie a atteint la bande de Gaza. L’homme égorgé était Issa Lakta, un habitant du quartier Sheikh Radwan de la ville de Gaza.

Lakta était surnommé « Abu Aisha de Gaza » après avoir rejoint l’Etat islamique. Mais à Gaza, on se souvient de lui comme un membre de la branche armée du groupe terroriste palestinien du Hamas, les brigades Izz al-Din al-Qassam. Et ce n’est pas l’unique fois qu’un terroriste du Hamas rejoint l’Etat islamique (EI) ces dernières années, pour se battre en Syrie, en Irak et depuis peu également en Libye.

Ces allégeances variables symbolisent l’état de complexité et la problématique des relations entre le Hamas et l’EI.

D’une part, l’EI représente un compétiteur, et toutes sortes de menaces pour le Hamas. D’autre part, les figures centrales du Hamas coopèrent avec l’EI et d’autres groupes salafistes opérant dans la bande de Gaza et ailleurs, et reconnaissent presque ouvertement le bénéfice de ces connexions, particulièrement pour la contrebande d’armes et de personnel entre la péninsule du Sinaï et Gaza.

La relation ambivalente avec l’EI est reflétée par les tensions qui grondent dans la hiérarchie du Hamas entre ceux qui veulent maintenir des liens proches avec les groupes salafistes et ceux qui s‘opposent à de telles interactions. Mais les frictions qui surgissent autour du Hamas sont beaucoup plus larges – les dirigeants islamistes de Gaza s’affrontant sur une multitude de questions majeures.

Menant le groupe de hauts fonctionnaires du Hamas qui veulent rompre les liens avec l’EI, l’ancien Premier ministre de Gaza Ismail Haniyeh, et Yahya Sinwar, l’une des figures les plus proéminentes de l’aile militaire du Hamas. (Sinwar était l’un des plus importants prisonniers du Hamas libérés par Israël en 2011, en échange de la libération du soldat kidnappé Gilad Shalit).

Ismail Haniyeh sert la main d'un terroriste du Hamas à Rafah, le 1er août 2015 (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)a

Ismail Haniyeh sert la main d’un terroriste du Hamas à Rafah, le 1er août 2015 (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)a

Les deux hommes, alliés proches au sein du Hamas, désapprouvent fermement la coopération avec l’EI, et particulièrement la fourniture d’armes au groupe et à ses affiliés.

A l’avant-garde du soutien à l’EI et aux salafistes, on retrouve l’ancien ministre de l’Intérieur du Hamas, Fathi Hamad, et le dirigeant de la branche militaire Ayman Nofal, qui s’est échappé d’une prison égyptienne et est retourné dans la bande de Gaza en 2011, avec d’autres membres importants de groupes djihadistes.

Selon des sources dans la bande de Gaza, Hamad et Nofal étaient au centre de l’approbation des arrangements donnant accès à plusieurs caches d’armes du Hamas à des terroristes de l’EI. Ils ont également autorisé l’EI à utiliser les tunnels contrôlés par le Hamas faisant la liaison entre la bande de Gaza et la péninsule du Sinaï.

Le commandant du Sinaï Shadi al-Menei de l'Etat islamique (Crédit : Capture d'écran Deuxième chaîne)

Le commandant du Sinaï Shadi al-Menei de l’Etat islamique (Crédit : Capture d’écran Deuxième chaîne)

La Deuxième chaîne a rapporté la semaine dernière que l’un des dirigeants de l’Etat islamique au Sinaï, Shadi al-Menei, avait visité la bande de Gaza pour renforcer ces liens. Ce n’était pas la première fois qu’il faisait le voyage, mais la visite de la semaine dernière était évidemment moins secrète que les précédentes. Selon des sources de Gaza, il a été vu à un mariage et même dans un café connu.

Le logo d'Al-Sabirin

Le logo d’Al-Sabirin

Les frictions internes à un haut niveau du Hamas s’étendent aussi à la nature des relations avec l’Iran. Alors que les hauts fonctionnaires du Hamas ont décidé il y a plus d’un an d’autoriser al-Sabirin, une organisation chiite, à travailler dans la bande de Gaza, pour renforcer les liens avec Téhéran, Hamad et ses hommes ont donné aux djihadistes salafistes le feu vert pour attaquer les bureaux d’al-Sabirin.

Infiltré par Israël

Les problèmes de la branche militaire du Hamas ne s’arrêtent pas là.

L’un des problèmes mis en évidence pendant l’opération Bordure protectrice de l’été 2014 a été l’étendue de l’infiltration par les services de sécurité du Shin Bet des rangs des brigades Izz al-Din al-Qassam, et les inquiétudes sur la pénétration par les renseignements israéliens restent aigües.

Raed Al-Attar (Crédit : courtoisie/Shin Bet)

Raed Al-Attar (Crédit : courtoisie/Shin Bet)

A la suite de tentatives d’assassinat ciblé par Israël de figures clés du Hamas, le Hamas a arrêté trois fonctionnaires importants de sa branche militaire pour suspicion de liens avec Israël. L’un d’eux, Muhammad Labuav (Abu Ahmad), est suspecté de collusion avec Israël pour avoir facilité l’assassinat par Israël de trois figures du Hamas, Raed el-Attar, Muhammad Abu Shamaleh et Muhammad Barhum en août 2014.

Un autre suspect, Mahmoud Shtiwi, aurait prétendument donné des informations à Israël qui ont mené à la maison de Muhammad Deif, le chef terroriste. Une frappe israélienne a manqué Deif mais a tué sa femme. (Deif est toujours actif dans la branche militaire mais n’a plus de commandement défini. Sinwar était jusqu’à récemment considéré comme le plus haut gradé ici, mais les loyalistes de Hamad suivent ses instructions et n’écoutent personne d’autre, quelque soit son rang).

Mohammed Deif

Mohammed Deif

Le Hamas est aussi à court d’argent. Il a subi une perte de revenu spectaculaire ces deux dernières années avec la fermeture par l’Egypte de ses tunnels de contrebande. Le soutien financier à la branche militaire est en diminution, restreignant sa croissance, même si certains de ces commandants sur le terrain semblent être devenus considérablement plus riches.

Les résidents de Gaza font attention à tout cela. Les accusations de corruptions financières suivent de près la branche militaire du Hamas.

Le Hamas est censé diriger la bande de Gaza, mais ne fait pas un très bon travail. Le poste-frontière de Rafah reste fermé, malgré la pression publique, le Hamas refusant d’y céder son autorité à l’Autorité palestinienne, une action demandée par l’Egypte comme une pré-condition à la réouverture de la frontière.

Des Palestiniens se rassemblent à la frontière de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, où ils attendent l'autorisation d'entrer en Egypte, le 12 juin 2015. [Flash90 / AAED Tayeh]

Des Palestiniens se rassemblent à la frontière de Rafah, dans le sud de la bande de Gaza, où ils attendent l’autorisation d’entrer en Egypte, le 12 juin 2015. [Flash90 / AAED Tayeh]

Pour réaffirmer son contrôle de la bande de Gaza, le Hamas a nommé un « conseil exécutif » – une sorte de substitut pour Gaza de la non existence d’un gouvernement d’unité nationale dirigé par le Premier ministre de l’Autorité palestinienne Rami Hamdallah depuis Ramallah. Dans un document du Hamas consulté par le Times of Israel, Ziad a-Zaza, du Hamas, est nommé à la tête de ce conseil, et les noms et responsabilités d’autres membres sont également indiqués.

Le plus gros problème du Hamas, et, par extension, des brigades Izz al-Din al-Qassam, est aujourd’hui le manque d’un chemin ou d’une stratégie convenus. Les hauts fonctionnaires de la branche politique de l’organisation à Gaza sont en désaccord sur presque tout. Les politiques et les attitudes changent d’un fonctionnaire à l’autre, d’une clique à l’autre.

La plupart s’accordent à penser que ce n’est pas le moment pour une autre guerre avec Israël ; la plupart s’accordent aussi à penser que ce n’est pas le moment pour toute sorte de calme à long terme.

La plupart s’oppose à la réconciliation avec le Fatah du président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, pourtant certains pensent qu’on ne peut échapper à un gouvernement d’unité nationale.

Divisé sur comment interagir avec l’Etat islamique, comment gérer l’Egypte, comment se lier à l’Iran, comment récolter des fonds, comment gouverner Gaza et comment défier effectivement Israël, le seul consensus au Hamas est qu’il est temps pour un changement. Mais prédire dans quelle direction irait ce changement serait insensé.