WASHINGTON (JTA) – L’équipe chargée de la veille sur l’antisémitisme de l’administration Obama a ajouté un nouveau sujet à son agenda : la défense de la circoncision en Europe.

La circoncision est devenue un sujet prioritaire pour Ira Forman, l’envoyé spécial du Département d’Etat pour la veille et la lutte contre l’antisémitisme. De son bureau, il contacte les gouvernements européens pour leur faire savoir qu’interdire la circoncision rituelle mènerait à la disparition des communautés juives de leur pays.

« Puisque la circoncision est quelque chose d’universel parmi les Juifs, c’est ce qui peut arrêter une communauté, et en particulier une petite communauté vulnérable», a déclaré Forman.

Aucun pays européen n’a purement et simplement interdit la pratique, mais la pression se fait de plus en plus forte, et certains pays ont imposé des restrictions comme celle d’une surveillance médicale.

Forman, qui travaille au départ sur la lutte contre l’antisémitisme, a fait savoir que la protection de la circoncision est devenue urgente en raison du fait que les appels à l’interdiction gagnent en légitimité, en particulier en Europe du Nord.

Au cours des six derniers mois, Forman a soulevé la question dans des réunions avec les ambassadeurs à Washington du Danemark, de l’Allemagne, des Pays-Bas, de la Norvège, de la Suède et de la Suisse.

Forman, qui est Juif, différencie ses efforts pour interdire la circoncision de ceux sur l’abattage rituel des animaux – en place dans certains pays pour des décennies – qui ont au moins des solutions de contournement, par exemple l’importation de la viande casher congelée.

« Si vous interdisez la circoncision, vous avez trois choix : vous le faites de manière illégale, vous faites un voyage dans un autre pays pour les 8 jours du bébé ou alors vous émigrez » a-t-il résumé.

Une enquête de 2012 réalisée par l’Agence européenne des droits fondamentaux sur les Juifs a établi qu’une majorité de Juifs voyait l’interdiction hypothétique de la circoncision comme un « gros problème ».

« Je vais attendre les développements concernant une éventuelle réglementation légale sur la Brit Mila » affirme un allemand interrogé qui poursuit en disant que « cela sera crucial pour ma décision sur l’opportunité de quitter l’Allemagne ou pas ». De la même façon, les dirigeants des communautés juives dans les pays en lutte avec une pression du public visant à interdire cette pratique, avertissent qu’une telle mesure pourrait encourager l’exode des Juifs.

« J’ai fait savoir qu’un pays qui a sauvé des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, s’il établit une loi contre la circoncision, réalise ce que Hitler voulait faire » a déclaré le rabbin Bent Lexner, grand rabbin de la communauté juive du Danemark (7 500 Juifs).

Les fonctionnaires européens affirment de leur côté que leurs pays ont mis en place des protections pour la circoncision en réponse aux pressions de l’opinion.
« L’interdiction de la circoncision n’est pas une question pour le gouvernement norvégien », a affirmé au JTA Frode Overland Andersen, un porte-parole du ministère des Affaires étrangères de son pays. Des hauts fonctionnaires allemands et danois ont publié des assurances similaires.

Même si les responsables des communautés juives apprécient ces « assurances », ils pensent néanmoins que le danger de l’interdiction de la circoncision en Europe n’a pas sensiblement diminué.

« La tendance va vraiment contre nous d’une manière considérable, en termes d’opinion publique européenne surtout dans le Nord de l’Europe occidentale, donc en Scandinavie » a déclaré le rabbin Andrew Baker, directeur de l’American Jewish Committee.

Les appels visant à interdire la circoncision ont pris de l’ampleur après que l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe ait adopté une résolution en octobre dernier qui a appelé à un débat public sur les « droits des enfants à la protection contre les violations de leur intégrité physique ». Cela regroupait la circoncision, la mutilation génitale féminine et les châtiments corporels.

Cette assemblée, cependant, n’a pas de pouvoir. En avril, la direction de ce Conseil a informé les membres que la circoncision n’était « en aucun cas comparable » à la mutilation génitale féminine et a recommandé de ne plus cibler cette pratique.

Néanmoins, ce sont les médiateurs des enfants dans un certain nombre de pays d’Europe du Nord ainsi que certains groupes de professionnels de la santé qui ont appelé au cours des dernières années à restreindre cette pratique.

Les dirigeants juifs affirment que l’Europe du Nord devient de plus en plus laïcisée, sa population a donc tendance à donner plus de valeur à la liberté de coercition religieuse qu’à la liberté de pratiquer sa religion.

« Ce sont des pays post-religieux » a déclaré le rabbin Michael Melchior, grand rabbin (basé en Israël) des 800 Juifs de Norvège. « Et la grande majorité de la population n’a pas la moindre idée de ce qu’est ce rituel. Ils le voient comme quelque chose datant du Moyen-Age et qui n’a rien à voir avec la société moderne »

Certains gouvernements scandinaves ont accepté des exigences venant des adversaires de la circoncision en incluant dans leurs projets de lois que la circoncision ait lieu sous surveillance médicale. Le parlement norvégien a adopté une telle loi le mois dernier. Les dirigeants juifs norvégiens ont applaudi à cette mesure, car elle a permis au rite d’être effectué sous la supervision d’un médecin.

En Suède, explique Lena Posner-Korosi, présidente des 20 000 personnes composant la communauté juive du pays, la circoncision est autorisé jusqu’à l’âge de deux mois. Ce qui bloque efficacement la communauté musulmane. En effet, les garçons sont souvent circoncis lorsqu’ils sont en bas âges mais pas bébé.

Selon les dirigeants communautaires juifs, le sentiment antimusulman en Europe contribue à faire avancer la clameur de l’anti-circoncision. Cela dit, Les sensibilités en Europe du Nord sur le dossier juif au 20ème siècle sont ce qui a conduit les gouvernements à protéger la circoncision.

« Un important parlementaire m’a expliqué qu’il était plus commode pour nous de mettre en avant les Juifs au sujet de cette question », a déclaré Melchior. « Parce que dans l’opinion publique en Norvège, il est beaucoup plus difficile de s’en prendre aux Juifs qu’aux musulmans ».

Les fonctionnaires juifs expliquent que l’antisémitisme, tout en étant une préoccupation dans certains domaines, n’est pas un facteur dans le débat, bien que les stéréotypes juifs aient émergé dans son sillage. Lorsque des militants pro-circoncision en Allemagne ont cité des études américaines qui démontraient que la pratique était quasiment inoffensive et avait potentiellement des bénéfices médicaux, les opposants ont suggéré que les médecins juifs américains avaient faussé les études.

La clé pour la préservation de la circoncision, selon Ervin Kohn, président de la communauté juive de Norvège, est de faire pression sur la classe politique, qui s’inquiète de son image internationale.

« Pour la plupart des Norvégiens, c’est [une pratique] étrange, ils croient donc à toutes sortes de choses. Comme ils n’en savent pas trop et sont facilement impressionnables, » a-t-il expliqué, au sujet de leur vision sur la circoncision. « Ceux qui s’y connaissent sur le sujet sont les politiciens – ils ont pris la bonne décision ».

Les dirigeants communautaires juifs dans les pays scandinaves affirment que l’intervention brutale de l’étranger pourrait se retourner contre eux, en soulignant l’indignation qu’ont soulevée les avertissements sévères émis par le gouvernement israélien contre l’interdiction circoncision après le vote du Conseil de l’Europe de l’année dernière.

Cependant, ils se félicitent des ouvertures plus subtiles de Forman, en affirmant que l’expression de l’intérêt de l’administration Obama pour assurer un avenir pour les communautés juives d’Europe a été salutaire.

« Je suis encore heureux d’avoir présenté le président Obama à la synagogue le jour de Roch Hachana », raconte Posner-Korosi, décrivant la visite à Stockholm de l’année dernière au cours de laquelle Obama a également présenté ses respects à Raoul Wallenberg, le diplomate suédois qui a risqué sa vie pour sauver des dizaines de milliers de juifs hongrois. « Il a transmis un message tellement fort, pas uniquement sur Raoul Wallenberg, mais sur l’antisémitisme, la reconnaissance des minorités ».

Faire attention aux minorités est le but, explique Forman.

« Notre priorité est de s’assurer que ces communautés ne dépérissent pas», affirme-t-il. « Ce serait une tragédie pas uniquement que pour les communautés. Ce serait une tragédie pour l’Europe, pour les cultures [qui la composent] ».