Les dirigeants juifs russes déclarent qu’un antisémitisme virulent menace les juifs ukrainiens. Cette affirmation est fermement rejetée de l’autre côté de la frontière.

Le conflit entre la Russie et l’Ukraine a monté les dirigeants juifs de deux pays les uns contre les autres en déclenchant des échanges discordants entre des rabbins éminents de chaque côté de la frontière.

La discorde a commencé à couver depuis le début des manifestations de novembre en Ukraine, mais elle est apparue au grand public ce mois-ci après que la Russie ait déployé ses forces armées en Crimée en réponse à ce que le président Vladimir Poutine a qualifié d’un « déchaînement » de groupes antisémites et nationalistes.

L’affirmation de Poutine a déclenché des réactions de colère de la part des dirigeants de la communauté juive d’Ukraine dont beaucoup d’entre eux ont déclaré qu’il s’agissait d’une fausse justification pour des actions russes agressives qui étaient plus dangereuses pour les juifs que n’importe quel nationalisme ukrainien.

Lundi, Berel Lazar, l’un des rabbins en chef de Russie, a riposté en encourageant les juifs ukrainiens à garder le silence sur des questions de géopolitique et en renouvelant ses préoccupations au sujet de l’antisémitisme dans le gouvernement d’après la révolution. Il a ensuite suggéré que les juifs ukrainiens étaient trop effrayés pour pouvoir exprimer ces préoccupations.

« La communauté juive ne devrait pas envoyer des messages au président Barack Obama à propos de sa politique ni au président Poutine ou à tout autre dirigeant. Je ne crois pas que cela soit la bonne méthode, a déclaré Lazar à JTA.

La révolution en Ukraine, un pays marqué par les souvenirs amers de la domination soviétique et comptant de nombreux russophones dans sa population, a éclaté en automne dernier après que le président Victor Yanoukovitch ait refusé de signer un accord de partenariat avec l’Union Européenne.

Svodoba, un parti ukrainien ultranationaliste que les dirigeants de la communauté juive ukrainienne considèrent comme antisémitique et dangereux, a joué un rôle de premier ordre dans le soulèvement qui a conduit à la destitution de Yanoukovitch du mois dernier.

Le gouvernement intérimaire d’Ukraine a un vice-Premier ministre juif, Volodymyr Groysman, mais aussi trois ministres du mouvement Svoboda

Parmi les agitations de la révolution, plusieurs attaques antisémites ont eu lieu, y compris l’agression au couteau d’un juif religieux de Kiev, plusieurs passages à tabac de juifs dans les rues, une tentative d’incendie à une synagogue, et, dans une autre synagogue, des graffitis de croix gammées et de menaces, « Mort aux juifs ».

Au cours d’une conférence le 4 mars à Moscou, Poutine a expliqué que « la plus grande préoccupation » de la Russie concernait le « déchaînement de forces réactionnaires, nationalistes et antisémites qui avait lieu dans certaines régions d’Ukraine » en prévenant que la Russie ferait d’autres incursions si des minorités étaient en danger.

En réponse, Joseph Zissels, président de l’Association des communautés et des organisations juives d’Ukraine (Vaad), et 20 autres dirigeants de la communauté juive ukrainienne ont envoyé au président Poutine une lettre ouverte dans laquelle ils contestaient l’existence des niveaux anormalement élevés d’antisémitisme en Ukraine après la révolution et accusaient la Russie de menacer la sécurité des Ukrainiens.

« Votre politique visant à inciter au séparatisme et la forte pression que vous exercez sur l’Ukraine nous menace avec tout le peuple ukrainien », pouvait-on lire dans la lettre.

Mercredi, Vaad a publié la lettre telle une publicité prenant la place d’une page entière dans le New York Times et plusieurs autres journaux.

Pour Lazar, un important rabbin du mouvement Chabad, qui s’est adressé à JTA, cette semaine à l’occasion de la conférence bisannuelle du Centre rabbinique européen à Budapest, la lettre du Vaad constitue un exemple de l’implication de dirigeants juifs dans des sujets qui ne concernent pas directement la communauté juive.

C’était une version plus tranchée encore des précédents appels pour un silence des juifs sur la crise ukrainienne, y compris une déclaration datée du 17 mars signée conjointment par Lazar et 47 autres rabbins russes et ukrainiens dont une bonne partie était affiliée au mouvement Chabad.

« Les dirigeants religieux et communautaires devraient se tenir en dehors de la sphère politique, soulignait la lettre. N’oubliez pas : toute parole irréfléchie peut entraîner de graves conséquences pour de nombreuses personnes. »

« Pourtant, plusieurs dirigeants juifs ukrainiens ont déclaré que Poutine, en utilisant la question de l’antisémitisme pour justifier ses actions, ne leur a pas laissé d’autre choix que de s’exprimer. »

« Nous ne sommes pas responsables de l’implication des juifs dans le débat pour en faire un problème juif, a expliqué Jacob Dov Bleich, un des rabbins dirigeants de l’Ukraine. Poutine nous a impliqué par son intrumentalisation cynique de l’antisémitisme comme une justification de ses actions. »

Meilakh Sheykhet, le directeur ukrainien pour l’Unions américaine des conseils pour les juifs dans l’ancienne Union soviétique a déclaré à JTA, que  » les principes juifs de justice et de vérité [imposaient aux juifs] ukrainiens de combattre les mensonges, les falsifications, la propagande extrémiste pro-russe orchestrée par Poutine.

Si les juifs ukrainiens n’avaient rien dit, explique Sheykhet, cela aurait donné l’impression d’un soutien à Poutine, et les juifs auraient été perçus comme la cinquième colonne en Ukraine. »

Le gouvernement intérimaire d’Ukraine a un vice-Premier ministre juif, Volodymyr Groysman, mais aussi trois ministres du mouvement Svoboda.

L’année dernière, au cours d’un entretien, l’un d’entre eux, Andriy Mokhnyk, le ministre de l’Environnement, a accusé les juifs de détruire l’indépendance ukrainienne.

Mokhnyk a également soutenu l’insistance des membres de son parti d’employer le mot ‘jid’ pour désigner dans la langue ukrainienne courante les juifs, malgré les protestations des dirigeants de la communauté juive ukrainienne qui rappellent que le mot est péjoratif.

« Ce parti, Svoboda, participe au gouvernement, a déclaré Lazar. Vous avez donc des ministres ouvertement antisémites qui sont présents dans ce gouvernement d’intérim. C’est préoccupant. »

Viatcheslav Likhachev, porte-parole du Vaad et chercheur de l’organisation sur l’antisémitisme, a déclaré que les ultranationalistes n’ont que très peu de pouvoir sur le gouvernement d’intérim. La révolution, a-t-il ajouté, n’a pas conduit à une augmentation massive des attaques antisémites.

Likhachev a également suggéré, à l’instar d’autres dirigeants juifs en Ukraine, que certaines des attaques ont pu être des provocations organisées par les pro-russes. Lazar a balayé d’un revers de main cette suggestion.

« Personne n’est sûr de rien, confie Lazar. Néanmoins, au cours des 15 dernières années, je n’ai rien vu de tel en Russie. Malheureusement en Ukraine, et tout spécialement dans certaines régions d’Ukraine, il existe un antisémitisme historique. »

Le président russe Vladimir Poutine rencontre le Grand Rabbin de Russie Berel Lazar, mars 2005 (Crédit : Kremlin/JTA)

Le président russe Vladimir Poutine rencontre le Grand Rabbin de Russie Berel Lazar, mars 2005 (Crédit : Kremlin/JTA)

Lazar est considéré comme étant un proche de Poutine, il avait guidé le président russe lors d’une visite du mur des Lamentations en 2012 et avait participé à des réceptions au Kremlin, y compris l’événement du 18 mars au cours duquel le processus officiel d’annexion de la Crimée avait commencé.

Plusieurs dirigeants de la communauté juive ukrainienne avaient rejetté la déclaration de Lazar comme émanant directement d’un porte-parole du Kremlin.

« Lorsque qu’il s’exprime, Lazar le fait comme quelqu’un occupant une position officielle, celle d’un dirigeant religieux dans la Russie contemporaine. En tant que tel, il lui est impossible, ou pour quiconque dans sa position, de formuler des points de vues qui ne suivent la ligne et la propagande officielle du Kremlin, déclare Likhachev. »

Le rabbin Shmuel Kamenetsky, l’une des figures de proue du propre mouvement Chabad de Lazar, a refusé de signer la lettre du 17 mars. Il a indiqué que la différence entre les dirigeants russes et ukrainiens doit quelque chose aux objectifs divergents des communautés juives respectives de ces pays.

« Le rabbin Lazar s’occupe très bien des juifs russes, explique Kamenestky. Ses déclarations correspondent à leurs objectifs. Ses liens très étroits avec le gouvernement sont très bénéfiques pour le judaïsme russe et pour les juifs vivant dans des régions éloignées qui, grâce à ces liens, sont protégés. »

Les juifs ukrainiens, souligne Kamenetsky, « veulent quelque chose d’autre. Nous voulons une Ukraine libre, unie et européenne. »

Boruch Gorin, un porte-parole de Lazar, a déclaré que la participation de Lazar à l’événement du 18 mars était simplement protocolaire et que cela n’impliquait pas que le rabbin ait une position sur les relations entre la Russie et l’Ukraine.