Rejetant les soupçons d’antisémitisme à l’égard des militants pro-européens que les médias russes taxent volontiers de « fascistes » ou « néo-nazis », les Juifs d’Ukraine affirment n’en voir aucune trace et craignent plutôt un conflit dans la foulée de la crise en Crimée.

Longue barbe touffue et carrure imposante, chapeau noir à large bord sur la tête, le grand rabbin de Kiev et d’Ukraine Moshe Reuven Azman est apparu mercredi au centre de presse pour dire de sa voix de basse que l’antisémitisme, il n’y en avait ni sur le Maïdan, ni à Kiev ni en Ukraine.

« Il faut savoir distinguer entre nationalisme et nazisme », a-t-il dit. Même Dmytro Iaroch, l’ambitieux chef du mouvement nationaliste de droite Pravy Sektor « a dit aux médias qu’il n’était pas xénophobe », a estimé le grand rabbin.

« La semaine dernière, avec Vadim Rabinovitch, le président du Congrès juif ukrainien, nous avons appelé les chefs des communautés et les rabbins à travers le pays et personne ne nous a signalé de propos ou de manifestations antisémites », a poursuivi le rabbin.

Interrogés par l’AFP, le président du Conseil juif d’Ukraine Ilya Levitas, tout comme le porte-parole de la communauté juive d’Odessa, Berl Karpoulkine, offrent sans hésiter la même opinion.

Leurs propos sonnent comme une réponse indirecte aux avertissements de Moscou qui reproche aux Occidentaux de fermer les yeux sur la présence d’extrémistes parmi les contestataires du Maïdan.

En fait, si antisémitisme il y a, il s’est fait quasiment invisible. Le leader du parti nationaliste Svoboda, membre de la coalition au pouvoir, Oleg Tiagnybok, figure toujours en deuxième position sur une liste américaine de pires antisémites pour des déclarations d’il y a une dizaine d’années qui lui ont valu d’être exclu de son groupe parlementaire. Mais il ne se permet plus en public le moindre mot qui pourrait les rappeler.

Tant le rabbin Azman que M. Karpoulkine rappellent que lors de l’unique incident des derniers mois, quand une bouteille incendiaire avait été lancée en février par des inconnus contre le mur de la synagogue de Zaporojie dans le sud-est du pays, des représentants du mouvement du Maïdan sont allés offrir à la communauté juive locale la protection de son service d’ordre.

Face au conflit russo-ukrainien en Crimée, les communautés juives adoptent une attitude prudente – d’ailleurs fort répandue dans toute la société ukrainienne – en disant souhaiter surtout éviter des violences.

« Nous sommes pour les négociations. Que les hommes politiques s’entendent entre eux. Nous prions pour la paix », dit le rabbin Azman. Homme de foi, il rappelle que « le retour proche du Messie mettra fin à toutes les guerres ».

M. Krapoulkine confirme qu’en Crimée aussi tout est calme pour les Juifs, même si une croix gammée a été peinte il y a deux semaines sur la synagogue de Simféropol. « On ignore qui a fait cela, les pro ou les anti-russes ».

Cependant, un groupe important de dirigeants des principales organisations juives de l’Ukraine – la communauté, troisième d’Europe, est estimée à plus de 300 000 personnes – a pris position la semaine dernière avec une pétition au ton agressif adressée au président russe Vladimir Poutine.

« Nous sommes convaincus qu’il est impossible de vous induire en erreur », disent-ils au maître du Kremlin. « Cela veut dire que c’est intentionnellement que vous choisissez dans les informations sur l’Ukraine des mensonges et des calomnies ».

« Votre conviction, lors de votre conférence de presse, que l’antisémitisme monte en Ukraine ne correspond pas à la réalité », poursuivent les signataires de la pétition, dont Iosif Zisels, président de Vaada, la fédération des organisations juives d’Ukraine.

« Nos rares nationalistes sont bien surveillés par la société civile et les nouvelles autorités. On ne peut pas dire la même chose des néofascistes russes qui sont encouragés par vos services spéciaux », attaquent les pétitionnaires, avant d’appeler Vladimir Poutine à cesser « d’interférer dans les affaires ukrainiennes et d’encourager le séparatisme pro-russe ».