Il surnomme ses troupes les “Casques Bleus de Maïdan”, mais c’est de couleur marron qu’est le casque de Delta – le nom de guerre du commandant d’une milice qui participe à la révolution ukrainienne. Sous son casque, Delta porte aussi une kippa.

Ancien soldat de l’armée israélienne né en Ukraine, Delta s’est confié à JTA jeudi sous couvert d’anonymat. Il a expliqué comment il en était venu à se servir des techniques de combat acquises dans le bataillon de reconnaissance Shu’alei Shimshon de la brigade d’infanterie Givati pour rejoindre les rangs des combattants de rue à Kiev.

A la tête d’une force de 40 hommes et femmes, comprenant plusieurs vétérans de Tsahal, il mène de violents affrontements contre les forces gouvernementales.

Plusieurs Juifs ukrainiens, notamment le rabbin Moshe Azman, l’un des prétendants au titre de grand rabbin du pays, ont confirmé l’identité et le rôle de Delta dans la révolution actuelle.

Le surnom de “Casques bleus” – une référence à la force de maintien de la paix de l’ONU – a été choisi quand l’unité dirigée par Delta a empêché des manifestants de mettre le feu à un bâtiment occupé par la police ukrainienne.

« Il y avait des dizaines de policiers à l’intérieur, entourés par 1 200 manifestants qui voulaient les brûler vivants », se souvient Delta. « Nous sommes intervenus et avons fait en sorte qu’ils puissent sortir en sécurité. »

Le problème, dit-il, c’est que les officiers refusaient de sortir sans leurs armes, invoquant la procédure. Delta raconte au JTA que son unité a convaincu les manifestants. « Cela aurait été un massacre, et ce n’était pas une option », estime-t-il.

Les Casques bleus comptent 35 hommes et femmes non-juifs, commandés par cinq anciens soldats de l’armée, détaille Delta, un Juif orthodoxe d’une trentaine d’années, qui prie régulièrement à la synagogue Brodsky du rabbin Azman. Il a toutefois refusé de s’étendre sur sa vie privée.

Delta, qui a immigré en Israël dans les années 1990, est revenu en Ukraine il y a plusieurs années, où il a travaillé comme homme d’affaires. Il dit avoir rejoint les protestations comme volontaire le 30 novembre, après avoir été témoin de violences des forces gouvernementales contre des étudiants.

« J’ai vu des civils désarmés, sans aucun antécédent militaire, se faire mettre au sol par une machine militaire bien huilée. Mon sang n’a fait qu’un tour », déclare Delta dans une interview en hébreu, entrecoupée de jargon de l’armée.

« Je me suis alors joint à eux et me suis mis à me battre comme j’ai appris à le faire, avec des techniques de combat de rue. Les gens m’ont suivi et je me suis retrouvé à la tête d’une section de jeunes hommes. Des gamins, vraiment. »

Les autres ex-soldats de Tsahal ont rejoint les Casques bleus après avoir entendu que l’unité était dirigée par un ancien collègue.

Delta dit recevoir ses ordres d’activistes liés à Svoboda, un parti ultranationaliste fréquemment accusé d’antisémitisme et dont les membres auraient joué un rôle-clef dans l’organisation du mouvement de protestation.

Une unité de self-defense sur la place de l'Indépendance à Kiev (Crédit : Louisia Gouliamaki/AFP)

Une unité de self-defense sur la place de l’Indépendance à Kiev (Crédit : Louisia Gouliamaki/AFP)

“Je n’appartiens pas [à Svoboda], mais je reçois mes ordres de leur équipe. Ils savent que je suis israélien, juif et ancien soldat de Tsahal. Ils m’appellent ‘frère’ », explique-t-il. « Ce qu’on dit de Svoboda est exagéré. Je ne les apprécie pas parce qu’ils sont inconsistants, mais pas à cause du [moindre] problème d’antisémitisme. »

La position centrale de Svoboda dans la révolution n’est un secret pour personne, selon Ariel Cohen, chercheur au sein du think-tank Heritage Foundation, basé à Washington.

“Les nationalistes sont la force motrice à Maïdan. Ils sont allés à l’encontre des groupes d’intervention spéciaux et des snipers qui leur tiraient dessus », explique Cohen.

Toutefois, de nombreux Juifs soutiennent la révolution et y participent de manière active.

Le président de la Douma [le Parlement russe] Sergey Naryshkin a déclaré que Moscou s’inquiétait des propos antisémites des groupes radicaux ukrainiens

En début de semaine, un gouvernement d’intérim dont font partie plusieurs représentants de minorités a été nommé, en amont de la tenue d’élections en mai.

Volodymyr Groysman, ancien maire de Vinnytsia, nommé ministre-adjoint du Premier ministre pour la politique régionale, est juif, explique le rabbin Azman.

“Il n’y pas encore de signes inquiétants”, confie Cohen, “mais l’Occident doit dire clairement à l’Ukraine que la manière dont elle sera perçue dépend de la manière dont sont traitées les minorités. »

Mercredi, le président de la Douma [le Parlement russe] Sergey Naryshkin a déclaré que Moscou s’inquiétait des propos antisémites des groupes radicaux ukrainiens.

Mais pour Delta, le Kremlin se sert de l’antisémitisme pour discréditer la révolution, qui éloigne l’Ukraine de la sphère d’influence russe.

« C’est des conneries. Je ne jamais vu la moindre manifestation d’antisémitisme lors des protestations. C’est parce que des gens affirment le contraire que j’ai rejoint le mouvement. Nous essayons de montrer que les Juifs sont concernés », défend-il.

Néanmoins, les raisons qui poussent Delta à cacher son identité trahissent le sentiment qu’il a d’être étranger. « Si j’étais ukrainien, j’aurais été un héros. Mais il vaut mieux ne pas révéler mon nom si je veux vivre dans la paix et le calme », explique-t-il.

Certains de ses coreligionnaires l’ont critiqué pour sa collaboration avec Svoboda. « Certains m’ont demandé si au lieu de me dire ‘Shalom’ pour me saluer, ils ne me disaient pas ‘Sieg heil.’ Je trouve ça risible », raconte-t-il, tout en concédant ses frustrations. « Parfois, je me demande ce que je fais ici. Ce n’est pas mon armée. Ce n’est même pas mon pays. »

Il se souvient avoir éprouvé pareil sentiment lors d’un des combats les plus féroces auxquels il ait assisté, qui s’est déroulé la semaine dernière dans la rue Institutskaya et qui a fait 12 morts parmi les manifestants. « Les snipers ont commencé à tirer des balles en caoutchouc sur nous. J’ai répliqué avec mon pistolet à balles en caoutchouc », se souvient-il.

« Ensuite ils ont commencé à tirer à balles réelles et mon ami a été touché au genou. Ils nous ont visés comme s’ils étaient au stand de tir. J’ai transporté mon ami et j’ai ordonné à mes troupes de se rabattre. Ce sont des gamins effrayés. Je leur ai donné un peu de liquide pour qu’ils passent des coups de fil, leur ai dit d’enlever leur uniforme et de se mettre à l’abri jusqu’à nouvel ordre. Je ne voulais pas voir quiconque mourir ce jour-là. »

Les Casques  bleus mènent actuellement des patrouilles, dont le but est d’empêcher les pillages et le vandalisme dans une ville de 3 millions d’habitants, qui se bat pour sortir du chaos dans lequel Kiev a sombré depuis trois mois.

Mais Delta a un autre projet plus ambitieux

Avec Azman, il organise l’évacuation par avion des manifestants gravement blessés – aucun d’entre eux n’étant Juifs – pour qu’ils se fassent soigner en Israël.

L’une des patientes, une jeune femme de 19 ans, a été blessée à Institutskaya par une balle qui lui est entrée dans l’œil et s’est logée dans son crâne, selon Delta. Azman dit espérer qu’un avion de 17 blessés puisse décoller la semaine prochaine, grâce à l’argent de donateurs privés et l’aide de l’ambassadeur d’Ukraine en Israël, Hennadii Nadolenko.

« Le docteur m’a dit que si la balle avait dévié d’un millimètre, elle serait morte », confie Delta au sujet de la jeune femme blessée. « Et je lui ai répondu que c’était l’œuvre de Hakadhosh Baruch Hu [le Saint, Béni Soit-Il, NDT]. »