WASHINGTON, DC – Depuis plusieurs jours, les réseaux d’information américains couvrent intensément, presque obsessionnellement, l’État islamique et la guerre déclarée par le président américain Barack Obama au groupe terroriste.

Des clips vidéo à glacer le sang produits par le l’EI afin de dissuader les Etats-Unis sont diffusés en boucle. La stratégie semble porter ses fruits, du moins en termes d’intérêt médiatique suscité en Amérique.

Si un étranger atterrissait à Washington aujourd’hui et suivait les rapports médiatiques sur le phénomène Etat islamique – et observait le niveau d’intérêt que le groupe a suscité à la Maison Blanche, au Congrès et au Sénat – il pourrait fort bien conclure, à tort, que nous sommes face à un empire du mal jamais connu l’humanité, qui représente la seule menace à la stabilité du monde en général, et au Moyen-Orient en particulier.

Mais remettons les choses en perspective.

L’État islamique ne présente pas de menace stratégique importante pour les pays stables du Moyen-Orient, tels que la Jordanie, Israël et l’Arabie saoudite.

Le groupe remporte des succès dans les zones qui souffrent d’un manque de leadership. L’État islamique n’est pas une armée dotée puissante capable d’affronter une force militaire organisée.

Ses agents, ses sous-traitants compris – tels que d’anciens soldats de l’armée irakienne qui ont rejoint le groupe pour des intérêts économiques – se chiffrent à environ 30 000. C’est tout. L’arme la plus répandue en sa possession est un vieux fusil russe. S’il dispose de quelques tanks et blindés, ses meilleurs véhicules sont de vieux camions Toyota – de qualité, certainement, mais pas au point de se mesurer à une force blindée bien ordonnée, et encore moins à une force aérienne.

L’État islamique fait peser une menace sur Israël, la Jordanie et d’autres pays (y compris les États-Unis), mais principalement sous la forme d’attaques terroristes – pas en termes de conquêtes et de contrôle.

Alors quel est le secret de la réussite de l’EI ? Comment une organisation relativement petite est-elle manifestement devenue l’unique menace pour la paix mondiale aux yeux du gouvernement américain et des médias ? Comment Obama l’a-t-il proclamée plus dangereuse pour la région de l’Iran ?

Le nombre de personnes tuées par Téhéran au cours des dernières années, notamment au sein de l’Iran lui-même, dépasse de loin le nombre d’exécutés par l’EI. La menace potentielle de l’Iran au Moyen-Orient, comme l’a fait remarquer il y a deux jours l’envoyé israélien aux Etats-Unis Ron Dermer, est mille fois supérieure à celle de l’EI.

La réponse à cette énigme est relativement simple : d’« excellentes » relations publiques. Tout ce dont vous avez besoin sont quelques exécutions filmées, quelques décapitations, des individus recouverts de masques effrayants – et hop, du jour au lendemain, toutes les autres organisations terroristes s’évaporent ; toutes les autres menaces, comme l’Iran, disparaissent.

Et le gros piège dans lequel les médias occidentaux et le gouvernement américain se trouvent maintenant, est que plus l’EI éveille de l’attention, plus il gagne en popularité auprès de son public cible : les islamistes à la recherche d’une doctrine particulièrement radicale à défendre. Soudain, Al-Qaïda a perdu son « sex-appeal » aux yeux des djihadistes ; même le concurrent de l’EI en Syrie, le Front al-Nosra, perd en notoriété.

Concernant Israël, l’exclusivité dont jouit l’EI sur le calendrier américain est un problème important. En novembre, la date limite pour un accord entre l’Iran et les six puissances mondiales sur le programme nucléaire iranien touchera à sa fin, et à ce jour, les nombreux efforts diplomatiques n’ont produit aucun résultat définitif.

Il est douteux que Barack Obama change de façon significative son approche diplomatique à Téhéran ; il est peu probable que de nouvelles (ou d’anciennes) sanctions soient imposées à l’Iran si aucun accord n’est conclu.

Une action militaire contre l’Iran est tout à fait hors de question à ce stade. Cette notion a disparu du calendrier de Washington (et pour être honnête, de Jérusalem également) et le nucléaire iranien n’intéresse simplement pas les médias américains.

L’ambassadeur Dermer a tenté d’insuffler un peu de vie à la question dans son discours lors de la réception officielle de Rosh Hashana à son domicile, mais pour l’heure, tout le monde à Washington ne parle de rien d’autre que de l’EI.

Le problème est aggravé par les tensions profondes entre la Maison Blanche et le Premier ministre Benjamin Netanyahu. L’administration, et plus particulièrement son commandant en chef, montre un froid désintérêt pour tout ce que Netanyahu, son envoyé Dermer et d’autres responsables de Jérusalem ont à dire.

Même les déclarations sans fioritures telles que celles faites par l’ambassadeur sur le danger iranien – peu importe leur exactitude – sont considérées comme des piqûres par la Maison Blanche, et des tentatives de critiquer ou de porter atteinte à Obama, qui avait fait des déclarations inverses il y a seulement deux semaines.

Netanyahu et Dermer peuvent très certainement culpabiliser pour ces tensions et malentendus. Leurs tentatives pas assez discrètes d’interférer dans les dernières élections présidentielles, via leur soutien pour le candidat républicain Mitt Romney, ont coûté à Israël un lourd tribut, payé aujourd’hui avec intérêts.

Mais Dermer et Netanyahu ne sont pas seuls responsables de la crise actuelle avec Washington. Le président est coupable aussi. Obama semble persister dans ses politiques sinueuses au Moyen-Orient. Pire, il ne paraît pas intéressé à recevoir de conseils, hormis de la part de deux ou trois de ses proches conseillers. Comme d’autres dirigeants après de longs mandats, Obama est bien trop confiant en sa gouvernance et semble incapable d’apprendre de ses erreurs. Ce, même s’il ne possède clairement pas toutes les réponses aux défis difficiles qui l’assaillent.

Par exemple, quels sont les groupes ou les organisations que l’administration souhaite armer en Syrie ? Le président a affiché jeudi un succès important au Sénat lorsque son offre d’armer les rebelles modérés en Syrie a été adoptée 78 à 22. Mais l’administration ne peut certainement pas garantir que les armes transférées à ces groupes ne tomberont pas finalement aux mains de l’EI ou d’Al-Nosra, affiliée à Al-Qaïda.

Pour l’instant du moins, le président semble plus résolu que jamais à lutter contre l’EI. Selon un rapport, Obama insiste pour que seule la Maison Blanche autorise toute frappe aérienne sur la Syrie, et non l’armée.

Le problème est que, pour des raisons qui lui sont propres, Obama a décidé d’ignorer la plus grosse bête régionale, l’Iran.

Obama a promis à plusieurs reprises que les Etats-Unis utilisent tous les moyens nécessaires pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire. Mais à ce stade, avec l’EI effaçant tous les autres dangers dans le collimateur de Washington, cette promesse semble irréaliste et inepte.