Bien que documentés par de nombreux témoins, les derniers mois d’Anne Frank sont rarement touchés du doigt par les enseignants ou cinéastes qui cherchent à faire revivre la voix du Journal de la jeune fille.

Pour commencer, les détails qui suivent la capture et l’incarcération d’Anne Frank ne sont pas vraiment exaltants : sept long mois de disparition de famine, de gale et de typhus pour une fillette de 15 ans représentent un pauvre post-scriptum…

Il y a soixante-dix ans ce mois-ci, Anne Frank et sa famille arrivent à Auschwitz-Birkenau dans un wagon à bestiaux. Le leur a été le dernier train de déportation du camp de transit de Westerbork (Pays-Bas) après deux ans de « transports » hebdomadaires qui ont conduit 100 000 Juifs hollandais aux usines de mort.

Pendant des décennies, le public ne savait presque rien sur l’expérience d’Anne Frank suite à sa capture, sauf qu’elle avait péri avec sa sœur Margot dans le camp de Bergen-Belsen.

Enfin, en 1988, un documentaire de la télévision néerlandaise – « Les sept derniers mois de Anne Frank » – a tenté de reconstituer ce qui était arrivé à la jeune fille après son expulsion d’Amsterdam.

Pour la première fois, les lecteurs du Journal ont entendu six femmes dont les chemins ont croisés ceux de Frank à la fin de sa vie. Le cinéaste Willy Lindwer a interviewé certaines des femmes sur place dans les anciens camps, et a compilé les interviews inédites pour un livre.

Anne Frank est arrivée à Auschwitz-Birkenau, après un été sans précédent de folie meurtrière, au cours duquel plus de 400 000 Juifs hongrois avaient été gazés.

La survivante Ronnie Goldstein-van Cleef a rencontré la famille Frank à Westerbork, et était proche d’Anne dans le camp de travail de Birkenau.

« Anne était souvent debout à côté de moi [à l’appel] et Margot était proche » a déclaré Goldstein-van Cleef, qui a rappelé qu’elle devait partager « un café » dans une tasse avec Frank et quatre femmes chaque matin.

« Anne était très calme et tranquille et un peu retirée. Le fait qu’ils avaient fini par l’arrêter avec sa famille l’avait profondément affectée – c’était évident », a déclaré la survivante.

Monument à la mémoire d'Anne Frank, Bergen Belsen, Allemagne, 2009 (Crédit : CC BY Paal Sørensen/Wikimedia Commons)

Monument à la mémoire d’Anne Frank, Bergen Belsen, Allemagne, 2009 (Crédit : CC BY Paal Sørensen/Wikimedia Commons)

Après plusieurs semaines à Birkenau, les sœurs Frank ont contracté la gale ; les filles se trouvaient sans les soins de leur mère pour la première fois.

« Les filles Frank avaient une apparence misérable, leurs mains et leur corps étaient couverts de tâches et de lésions liées à la gale » raconte Goldstein-van Cleef à Lindwer. « Elles étaient dans un état pitoyable ».

Lenie de Jong-van Naarden était une autre Juive hollandaise qui connaissait la famille Frank à Auschwitz. Quand les sœurs ont été confinées à la caserne de la gale, elle a aidé Edith Frank à creuser un trou dans la structure afin de faire passer du pain à ses filles.

« Dans la caserne où se trouvaient les filles Frank, les femmes sont devenues folles, complètement folles » a déclaré Jong-van Naarden, qui, avec d’autres témoins, a observé le dévouement inlassable d’Edith Frank envers ses filles.

« Il y avait des gens qui se jetaient sur la clôture électrique » a encore évoqué Jong-van Naarden. « S’en sortir complètement seul – cela ne marchait pas ; même des femmes très fortes en sont sorties rompues ».

La survivante Bloeme Evers-Emden a rencontré Anne Frank en 1941, quand les enfants juifs ont été forcés de fréquenter la même école à Amsterdam – le lycée juif. Réunis à Auschwitz, les adolescents ont parlé des affres de la guerre sur leurs familles.

Elle a ajouté dans son interview : « Quand [Anne] était dans la clandestinité, ce qui était une situation très malsaine, elle s’était rebellée contre sa mère. Mais dans le camp, tout cela ne comptait plus. En se soutenant mutuellement, elles ont réussi à se maintenir en vie – bien que personne ne peut lutter contre le typhus ».

Quand l’armée russe a progressé en Pologne en octobre, beaucoup des 39 000 femmes détenues au camp – dont Anne et Margot – ont été transportées vers l’ouest en Allemagne. Ayant été forcée de rester derrière, Edith Frank mourut d’épuisement et de douleur au début de 1945.

Le dernier chapitre d’Anne Frank

Bergen-Belsen, sur une lande désolée isolée dans le nord de l’Allemagne, aura été la dernière demeure des sœurs Frank.

Bien que n’étant pas équipé d’installations de mise à mort, Bergen-Belsen est devenu gravement surpeuplé et en proie à la maladie avec l’arrivée des transports d’Auschwitz et d’autres camps. Des dizaines de fosses communes ont été remplies au cours du dernier hiver de la guerre, dont une avec les sœurs Frank.

Rachel van Amerongen-Frankfoorder est parmi les plusieurs femmes qui ont parlé à Lindwer du lent déclin des Frank dans ce camp connu pour sous l’appelation « l’enfer non organisé », par opposition à l’ « enfer organisé » qu’était Auschwitz-Birkenau

« Elles avaient quelques disputes dues à leur maladie, car il était clair qu’elles avaient le typhus », a déclaré van Amerongen-Frankfoorder, qui a rencontré la famille Frank à Westerbork.

« Le typhus était la marque de Bergen-Belsen », dit-elle. « [Anne et Margot] avaient ces visages émaciés, la peau sur les os. Elles avaient terriblement froid. Elles ont vécu dans les pires endroits dans les baraquements, en bas, près de la porte, qui était constamment ouverte et fermée. Vous pouviez les voir mourir toutes les deux », dit Amerongen Frankfoorder.

Vue de la maison où Anne Frank et sa famille se sont cachés à Amsterdam pendant la Shoah (Crédit : Nati Shohat/Flash 90)

Vue de la maison où Anne Frank et sa famille se sont cachés à Amsterdam pendant la Shoah (Crédit : Nati Shohat/Flash 90)

La survivante Janny Brandes-Brilleslijper a livré à Lindwer le récit le plus détaillé des derniers jours des sœurs Frank. Pendant des mois, elle avait contribué à « organiser » de la nourriture et des vêtements pour les filles, dont les corps ont finalement succombé au typhus.

« À un certain moment dans ses derniers jours, Anne se tenait devant moi, enveloppée dans une couverture», a déclaré Brandes-Brilleslijper.

« Elle n’avait plus de larmes, et elle m’a dit qu’elle avait une telle horreur des poux et des puces dans ses vêtements et qu’elle avait jeté tous ses vêtements. On était au milieu de l’hiver et elle était enveloppée dans une couverture. J’ai ramassé tout ce que je pouvais trouver pour qu’elle s’habille à nouveau. »

Trois jours après sa rencontre troublante avec Frank, Brandes-Brilleslijper a appris que les deux sœurs étaient mortes.

« D’abord, Margot est tombée du lit sur ​​le sol de pierre », raconte Brandes-Brilleslijper. « Elle ne pouvait plus se lever. Anne est décédée le lendemain. Cela s’est produit juste avant la libération » témoigne la survivante dans le documentaire.

Plus tôt le même hiver, avec seulement quelques semaines à vivre, les sœurs Frank avaient aidé Brandes-Brilleslijper et d’autres femmes à prendre soin d’un grand groupe d’enfants néerlandais de « race mixte » placés dans le camp. Avec la victoire des Alliés considérée comme quasi-certaine, les autorités ont jugé plus commode de garder les enfants que de les exterminer.

« Nous avons fait de notre mieux pour les aider », dit Brandes-Brilleslijper. « Non seulement Anne et Margot, mais aussi les autres filles que nous connaissions allaient régulièrement leur fournir un peu d’équilibre et parfois un peu de culture. »

Les survivants des trois camps où Anne Frank est passée parlent de la façon dont elle éduquait et divertissait les enfants, ainsi que des profonds liens humains qu’elle entretenait. Même à Bergen-Belsen, convaincue que ses deux parents étaient morts, « la jeune fille » du Journal remontait le moral des autres.

Actrice Rosa da Silva qui incarne Anne Frank dans une pièce de théâtre (Crédit : JTA/Kurt van der Elst)

Actrice Rosa da Silva qui incarne Anne Frank dans une pièce de théâtre (Crédit : JTA/Kurt van der Elst)