RAWABI, Cisjordanie — Pour que la ville palestinienne du futur puisse accomplir sa destinée, elle doit attirer les bons habitants, et elle possède dorénavant une composante vitale pour le faire – un centre commercial et de shopping qui a coûté 450 millions de dollars et héberge les boutiques des plus grandes marques mondiales.

L’immense ‘Q-center’ — nommé en raison de sa forme (et peut-être en raison de ses soutiens qataris) – est le nouveau lieu où les Palestiniens pourront trouver des costumes Armani, des jeans Calvin Klein, des chemises Lacoste et des sacs à main Michael Kors.

Rawabi, ville située sur les collines du nord-est de Ramallah, est un projet gigantesque qui aura coûté 1,4 milliard de dollars et qui a pour objectif de construire une ville moderne et élégante pour démontrer que les Palestiniens ont ce qu’il faut pour construire un état – et le construire bien.

Le fondateur de la ville, l’homme d’affaires palestinien Bashar Masri, admet que, jusqu’à présent, l’investissement est à perte. Mais lui ainsi que son riche partenaire commercial – le gouvernement qatari – se sont engagés à voir le projet aboutir.

Lorsque la ville sera terminée, Rawabi ressemblera davantage à une ville-état qu’à une simple municipalité : Rawabi possède sa propre usine de traitement de l’eau, ses propres écoles et bientôt son propre hôpital – tous sont des institutions privées.

Depuis les grandes tours luisantes jusqu’au câble à fibre optique pour l’Internet à haut-débit, en passant par le plus grand amphithéâtre de tout le Moyen-Orient (environ 155 mètres carrés), tout à Rawabi est d’une qualité optimale. L’Autorité palestinienne n’a rien déboursé pour ce que certains qualifient de « ville phare » d’un potentiel état palestinien.

La devise de la ville est « vivez, travaillez, croissez ». L’idée est que Rawabi puisse être une expérience universelle plutôt qu’une cité dortoir. Le dernier élément qui y est aujourd’hui apporté est essentiel pour que la ville se trouve véritablement indépendante, car elle se doit d’offrir des emplois de qualité et d’attirer des habitants qualifiés.

Yuppies désirés

La première phase de la stratégie de création d’emplois de Masri est de transformer Rawabi en « bouquet technologique ». Et pour ce faire, il a besoin d’attirer les travailleurs du secteur des hi-tech et les entrepreneurs. « Quelles sont les choses que les gens qui travaillent dans les technologies voudraient voir, les jeunes Yuppies occidentalisés qui gagnent un bon revenu ? Ils aiment la mode, la bonne gastronomie et les cinémas », explique Masri.

La place commerciale et d'affaires de Rawabi connu sous le nom de Q Center. (Autorisation)

La place commerciale et d’affaires de Rawabi connu sous le nom de Q Center. (Autorisation)

S’il peut attirer les talents nécessaires et créer la bonne atmosphère, Masri espère que Rawabi pourra devenir une « Silicon Valley » palestinienne qui générera des emplois sur le site et saura attirer les investisseurs étrangers.

Le développeur logiciel Asal Technologies emploie déjà presque 200 salariés dans les bureaux commerciaux du Q center tandis que la firme technologique israélienne a embauché 100 personnes sur le site.

« S’agit-il d’une réussite ? » interroge Masri d’un point de vue rhétorique. « C’est un début ».

Rawabi, selon Masri, est dejà le plus grand employeur privé de l’Autorité palestinienne, ayant créé entre 8 000 et 10 000 emplois, à la fois « directs et indirects ».

L’homme d’affaires palestinien désire également « capitaliser sur la proximité avec Israël ».

Il prévoit que les entreprises technologiques internationales et israéliennes en viennent à externaliser des emplois intermédiaires à Rawabi plutôt que dans des pays éloignés comme l’Inde ou l’Ukraine.

Et même si le voyage depuis Israël en Cisjordanie n’est pas simple, dans l’industrie high-tech – où une grande partie du commerce s’effectue en ligne – Masri explique que les frontières deviennent moins problématiques.

Rattrapé par la réalité

Mais toutes les complexités et les entraves dues au conflit israélo-palestinien ne peuvent pas être si facilement évitées.

La deuxième phase, qui concerne une zone logistique et d’industrie légère aux faubourgs de la ville, est déjà en cours mais s’est heurtée à la bureaucratie militaire israélienne.

La construction sur le site a été gelée par l’armée israélienne – qui contrôle l’accès à la Cisjordanie – parce que l’entrée du projet traverse la Zone C de Cisjordanie, placée sous contrôle israélien.

Et même si le gouvernement actuel, dirigé par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, a souvent vanté l’idée d’une paix économique – par laquelle Israël aiderait l’économie palestinienne à prospérer et, en retour, l’état juif pourrait voir émerger une stabilité politique chez les Palestiniens – Masri a indiqué qu’en réalité, il rencontre plutôt des obstacles au lieu de recevoir de l’aide.

Quand il parle avec les politicien israéliens, ces derniers disent « adorer » le projet de Rawabi, dit Masri. « Mais ce ne sont que des paroles politiques ».

« Pour passer à l’acte », ajoute-t-il, le ton de sa voix marqué par la colère, « ils font toujours trop peu, ils agissent trop tardivement ».

Bashar Masri est l'homme qui a développé Rawabi, la première ville planifiée palestinienne. (crédit : Yardena Schwartz/JTA)

Bashar Masri est l’homme qui a développé Rawabi, la première ville planifiée palestinienne. (crédit : Yardena Schwartz/JTA)

Les habitants de Rawabi ont pu prendre possession de leurs nouvelles habitations en 2014, mais il a fallu à Israël, qui contrôle l’eau dans les villes palestiniennes, plus de deux ans pour accepter de connecter la nouvelle ville au réseau.

En plus d’avoir coûté à Masri des millions de dollars pour le retard, l’homme d’affaires reproche encore à cet épisode de l’eau d’avoir « détruit l’euphorie » autour de Rawabi.

Même aujourd’hui, cette ville stupéfiante et ouverte ressemble quelque peu à une ville fantôme. En traversant Rawabi au volant d’une voiture, il faut chercher minutieusement des signes de vie. Il peut s’agir d’un pot de fleur sur un balcon isolé, ou de quelques vélos posés devant une porte.

Seules 2 500 à 3 000 personnes vivent là. Lorsque les constructions seront terminées, dans cinq à sept ans, Rawabi devrait avoir 8 000 appartements répartis dans 23 quartiers différents.

Le nouveau centre commercial peut aussi être trompeur. Alors que la grande variété de magasins et de marques de créateurs donne l’impression d’un investissement extérieur, la vérité est que toutes les boutiques – sauf un café –
appartiennent à la municipalité de Rawabi elle-même. Il y a également un teinturier et un supermarché dans la zone résidentielle qui sont des entreprises privées, mais les propriétaires de ces établissements ne paieront aucun loyer pendant encore trois ans.

Masri affirme que l’impression d’instabilité que peut dégager Rawabi aux yeux des investisseurs extérieurs effraie ces derniers. « Il y a le sentiment parmi les Palestiniens que Rawabi est une ville isolée », ajoute-t-il.

Il évoque la seule route « minuscule » qui mène à la ville. Parce que l’entrée de Rawabi est dans la Zone C, Masri n’a pas encore obtenu la permission de la part d’Israël de construire une entrée normale.

Il y a également un checkpoint militaire israélien situé entre Rawabi et Ramallah. Masri affirme que ce poste de contrôle dissuade ceux qui désireraient faire une journée de shopping sans stress de venir dans la ville.

Rawabi a également été accusé par certains Palestiniens de « collaboration » avec Israël, certains de ses fournisseurs étant des entreprises israéliennes et aussi parce que Masri se coordonne avec les autorités israéliennes.

Masri se montre catégorique lorsqu’il dit ne pas négocier avec Israël en tant qu’homme d’affaires privé, mais seulement à travers son poste à une Commission nommée par l’AP nécessaire pour communiquer avec l’état juif sur le projet.

Basim Dodin, à droite, et son épouse Asma ont été parmi les premiers habitants palestiniens de Rawabi. (Crédit : Yardena Schwartz/JTA)

Basim Dodin, à droite, et son épouse Asma ont été parmi les premiers habitants palestiniens de Rawabi. (Crédit : Yardena Schwartz/JTA)

Il y a également le sentiment chez les Palestiniens que Rawabi ne s’adresse aux familles favorisées, sentiment renforcé par le fait que Masri a indiqué qu’afin d’inciter la clientèle à venir à Rawabi, il ne permettra à aucune marque de s’installer au Q-Center si elle existe déjà où que ce soit dans les territoires de l’Autorité palestinienne.

Toutefois, selon Ibrahaim Natour, gestionnaire de contrats pour Rawabi, les appartements de la ville sont, en moyenne, moins chers que ceux situés dans Ramallah, la ville voisine. Un appartement de 94 mètres carrés est proposé au prix de 65 000-70 000 dollars. Un appartement de cinq pièces coûte pour sa part 160 000 dollars.

Une Journée libre

Mais même alors que le centre commercial attend que la ville vienne à se développer, Masri espère qu’il saura attirer les Palestiniens du reste de la Cisjordanie.

Les produits, dans ce centre de shopping, ne seront pas proposés à un prix au rabais simplement parce que l’économie palestinienne est sous développée. Tout Palestinien désireux de s’offrir un pantalon Tommy Hilfiger d’une valeur de 600 shekels (170 dollars), ou même – plus cher encore – une chemise de la marque de mode italienne Paul and Shark, pourra dorénavant l’acquérir sans devoir aller trop loin.

Natour, le gestionnaire de contrats, reconnaît que le nouveau centre de shopping peut se situer au-delà du pouvoir d’achat de nombreux Palestiniens et qu’il n’est destiné qu’aux classes favorisées et très favorisées.

Mais, note-t-il, les Palestiniens de tout le spectre socio-économique se rendent en Jordanie ou au centre commeercial de Malha de Jérusalem lorsqu’ils cherchent quelque chose de spécial pour une occasion rare ou pour un cadeau. Ils peuvent donc dorénavant trouver ces produits dans leur propre arrière-cour.

Le premier magasin

Alors que les acheteurs, les habitants et même les employés sont encore rares, il y a néanmoins certains signes d’espoir.

Murad Howari a été le premier entrepreneur palestinien à ouvrir un magasin dans le Q-Center. Il est propriétaire de Shishapresso, un café haut-de-gamme où on peut déguster des cappuccinos et de la shisha – également connue sous le nom de hookah – au prix de 3 euros.

Murad Howari, fondateur de la chaîne de café Shishapress, est le premier entrepreneur palestinien à être propriétaire d'une boutique dans le Q-Center de Rawabi (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)

Murad Howari, fondateur de la chaîne de café Shishapress, est le premier entrepreneur palestinien à être propriétaire d’une boutique dans le Q-Center de Rawabi (Crédit : Dov Lieber / Times of Israel)

Howari a ouvert son tout premier café à Ramallah il y a deux ans, un établissement qui a remporté un vif succès. Il a étendu dorénavant son activité à Naplouse, dans le nord de la Cisjordanie, et en Egypte, ce qui fait de ses cafés, dit-il, la première franchise palestinienne hors des Territoires palestiniens.

Et si un accord portant sur l’ouverture d’un café dans la ville arabo-israélienne de Kafr Qassem en vient à se conclure, il pourrait devenir très bientôt l’un des quelques hommes d’affaires palestiniens employant des Israéliens.

Pourquoi a-t-il choisi d’investir dans la ville ? Il répond : « Parce que je crois en Rawabi. Je crois que l’avenir, ici, sera très bon ».