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20 ans avant la Shoah, les pogroms ont tué 100 000 Juifs – puis ont été oubliés

Jeffrey Veidlinger revient sur les violences brutales entre 1918 et 1921 qui laissaient présager un génocide des Juifs d'Europe, avant d'être rapidement éclipsées par celui-ci

Des Juifs britanniques manifestent pour protester contre les pogroms de 1918-1921. (Crédit : avec l'aimable autorisation de Jeffrey Veidlinger)
Des Juifs britanniques manifestent pour protester contre les pogroms de 1918-1921. (Crédit : avec l'aimable autorisation de Jeffrey Veidlinger)

Au début des années 1920, des milliers d’enfants juifs réfugiés d’Ukraine affluent à Moscou, fuyant une série de pogroms terrifiants. Le légendaire artiste juif, Marc Chagall, se souvient avoir donné des cours d’art, à certains de ces réfugiés, dans un orphelinat juif situé à l’extérieur de la capitale soviétique. Il s’est souvenu des atrocités horribles dont ils ont parlé – leurs parents assassinés, leurs sœurs violées et tuées, et les enfants eux-mêmes chassés par le froid, épuisés et affamés.

Contrairement à la Shoah, cette première vague de violence antisémite, a été largement oubliée par l’Histoire. Pourtant, à l’époque, elle faisait la Une des journaux. De 1918 à 1921, plus de 1 100 pogroms ont tué plus de
100 000 Juifs dans une région qui fait partie de l’Ukraine actuelle. Cette violence, à grande échelle, a fait craindre que, la haine antisémite, ne menace la vie de six millions de Juifs en Europe. L’écrivain Anatole France faisait partie de ceux qui ont fait de telles prédictions ; moins de 20 ans plus tard, ces craintes se sont réalisées.

L’histoire de ces pogroms funestes est relatée dans un nouveau livre, In the Midst of Civilized Europe : The Pogroms of 1918-1921 and the Onset of the Holocaust, [« Au milieu de l’Europe civilisée : les Pogroms de 1918-1921 et le début de la Shoah] par Jeffrey Veidlinger, professeur d’histoire et d’études juives à l’université du Michigan.

« Je pense qu’à l’heure actuelle, ils ne sont pas du tout très connus, principalement parce qu’ils ont été tellement dépassés par la Shoah », a déclaré Veidlinger au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique. « Dans l’entre-deux-guerres, ils étaient très connus. D’une certaine manière, il semble que tout le monde n’écrivait que sur eux à l’époque. »

Le professeur Jeffrey Veidlinger, auteur de « In the Midst of Civilized Europe ». (Crédit : autorisation)

Enraciné dans un précédent projet de recherche linguistique avec des Juifs âgés parlant yiddish en Ukraine qui ont raconté à Veidlinger avoir survécu aux pogroms, le livre ramène les lecteurs à ce moment troublant de l’histoire pendant la guerre civile russe.

« C’est terrifiant et effrayant », a déclaré Veidlinger. « Il est difficile d’écrire ce témoignage. C’était difficile pour moi de l’entendre, et probablement difficile pour eux de le raconter. »

La phrase titre provient des craintes de la France pour l’avenir du judaïsme européen. Le poète et journaliste français, a noté que, certains des pogroms se sont produits au même moment que les pourparlers de paix de Versailles destinés à mettre fin à la Première Guerre mondiale. L’un d’entre eux, a peut-être été, le plus grand massacre de Juifs de l’histoire moderne jusqu’à cette date : le pogrom de Proskuriv, le 14 février 1919, avec 911 morts recensés, soit, selon Veidlinger, un tiers du total réel.

« Je pense que c’était presque un génocide », a déclaré Veidlinger à propos du pogrom de Proskuriv. « Il montre comment la violence s’est intensifiée pendant la très courte période de temps entre novembre 1918 et février 1919 ».

Outre les témoignages recueillis par Veidlinger au cours du siècle actuel, il en a consulté de nombreux autres dans les archives – notamment des récits plus contemporains de survivants et de travailleurs humanitaires, juifs et chrétiens, qui ont cherché à les aider. Entre-temps, il a découvert que les pogroms avaient de nombreux auteurs différents. Des membres des deux camps opposés, le rouge et le blanc, dans la guerre civile russe ont participé aux violences, tout comme de nombreux soldats et civils ukrainiens et polonais, ainsi que des chefs de guerre locaux.

Une famille juive se tient devant sa maison saccagée après le pogrom de Kishinev en 1903. (Crédit : domaine public)

« C’était une violence intime », a déclaré Veidlinger. « Ils se connaissaient souvent, en particulier [dans] les petites villes, en particulier la violence des seigneurs de la guerre, dans les villages locaux… Les vendettas locales étaient une grande partie des premiers pogroms. Ils se connaissaient certainement, et se souvenaient les uns des autres des années plus tard. C’est pourquoi, 20 ans plus tard, l’héritage des pogroms était encore très présent dans les villes. Tout le monde se souvenait, 20 ans plus tard, de qui étaient les auteurs et de qui étaient les victimes, parce que c’était local. »

Bon nombre de ces pogroms ont eu lieu dans l’ancienne Zone de résidence russe, la région dans laquelle les Juifs étaient historiquement confinés sous les tsars. Cette région avait déjà été le théâtre de violences antisémites, notamment au cours de la première décennie du XXe siècle – une période qui comprenait, le tristement célèbre pogrom de Kishinev en 1903, et d’autres pogroms accompagnant la révolution de 1905. La Première Guerre mondiale a donné lieu, à d’autres actes de violence antisémite, de la part des forces armées russes, tant au cours de la progression que de la retraite.

Après la sortie de la Russie de la guerre, cependant, il y avait de l’espoir. Le nouveau gouvernement ukrainien, adopta une politique de tolérance remarquable envers les Juifs, certaines de ses devises portant même des mots en yiddish. Cependant, les politiques du gouvernement central, sont éclipsées, par les soldats et les citoyens, qui nourrissent une hostilité envers les Juifs du nouveau pays – une hostilité que Veidlinger décrit comme étant générationnelle à certains égards.

« Un fossé générationnel plus important a marqué l’Ukraine » que dans la Pologne voisine, a-t-il dit. « La jeune génération, qui avait grandi, dans la guerre, avait tendance à être plus hostile aux Juifs que la génération plus âgée dans la période d’avant la guerre. »

L’hostilité à l’égard des Juifs allait se coaliser dans les pogroms de 1918-21. Une section effrayante du livre raconte quatre de ces pogroms dans l’ordre chronologique, dont deux épidémies distinctes dans la ville de Zhytomyr. Collectivement, ils représentent les multiples façons dont les pogroms, ont éclaté, qu’il s’agisse d’événements isolés commis par des unités de l’armée mécontentes ou d’actions à plus grande échelle impliquant davantage de troupes.

Corps des victimes juives du pogrom d’Orvuch, en Ukraine, en février 1919. (Crédit : Domaine public)

Alors que des conflits plus vastes éclatent entre l’Ukraine nouvellement indépendante – dirigée par le journaliste Symon Petliura, devenu chef cosaque – et les forces prétendant représenter l’État successeur du tsar, les Juifs sont pris dans la violence qui s’ensuit. Après le déclenchement de la guerre civile russe, les forces communistes et anticommunistes se sont livrées à des pogroms contre les Juifs d’Ukraine, notamment à Tetiiv, où des Blancs déchaînés ont massacré les Juifs pendant dix jours en mars 1920. Lors d’une atrocité particulièrement horrible, les Blancs ont brûlé vifs un groupe de Juifs à l’intérieur d’une synagogue – un rapport estime à
1 127 le nombre de morts. Le livre cite des rapports faisant état de milliers de morts dans l’ensemble de ce pogrom.

« C’était bien pire que la cruauté médiévale », a déclaré Veidlinger à propos de la synagogue incendiée. « C’était en fait comme la Shoah ».

Veidlinger relate également la situation dans la Pologne voisine, où l’un des premiers de ces pogroms a eu lieu – à Lemberg (aujourd’hui Lviv) en novembre 1918, alors que l’indépendance de la Pologne était établie.

Le livre décrit le viol de femmes et de jeunes filles juives et la destruction de rouleaux de la Torah, les auteurs du pogrom comprenant des soldats polonais ainsi que des civils.

L’auteur décrit les pogroms, contre les Juifs en Pologne, comme étant mieux documentés, à l’époque, que ceux en Ukraine. Un conflit entre les deux pays a empêché un enquêteur international – le juif américain Henry Morgenthau, ancien ambassadeur des États-Unis auprès de l’Empire ottoman – d’accéder à la zone de guerre de l’Ukraine. Le livre cite des déclarations controversées, que Morgenthau a faites plus tard dans ses mémoires, comme le fait de décrire certains rapports de pogroms en Pologne; comme exagérés par les dirigeants de la communauté juive, et de blâmer le sionisme comme une cause des pogroms.

Funérailles de rouleaux de la Torah, profanés après le pogrom de Kishinev en 1903, au cours duquel 49 Juifs ont été assassinés et des centaines de femmes violées (Crédit : domaine public).

Le livre aborde le sujet complexe de la vengeance des Juifs pour les pogroms en Ukraine. Après la révolution russe de 1917, les Ukrainiens ont souvent pris les Juifs pour cible parce qu’ils les associaient aux communistes – ce qui était également le cas en Pologne.

Veidlinger note que de nombreux dirigeants bolcheviks étaient d’origine juive – notamment Léon Trotsky, qui était né Lev Bronstein et qui a fait l’objet de deux caricatures antisémites présentées dans le livre – et affirme que certains Juifs ont rejoint l’Armée rouge par désir de punir les Ukrainiens pour les pogroms. Toutefois, selon l’auteur, tous les Juifs n’étaient pas communistes, et les réfugiés du bolchevisme comprenaient aussi bien des Juifs que des non-Juifs.

Après les pogroms, une revanche d’un autre genre a eu lieu en France, l’une des nombreuses destinations, vers lesquelles se sont dirigés les réfugiés juifs et non juifs après la guerre civile russe. Parmi ces derniers, l’ex-dirigeant ukrainien Petliura, traqué et assassiné en 1926, par le poète yiddish Sholem Schwarzbard, a fait l’objet d’un procès la même année, qui est devenu une cause célèbre et a permis à Veidlinger de recueillir d’autres témoignages.

Pendant ce temps, en Allemagne, Adolf Hitler est lui-même en quête de vengeance – pour la défaite allemande lors de la Première Guerre mondiale – et utilise les craintes de bolchevisme prétendument propagées, par les réfugiés juifs, comme carburant pour porter le mouvement nazi au pouvoir.

Symon Petliura, un homme d’État ukrainien des années 1920, accusé du meurtre de 50 000 compatriotes juifs (Crédit : capture d’écran YouTube)

Cependant, tous les Juifs ukrainiens ne sont pas partis. Pour ceux qui n’avaient pas les moyens ou le désir d’émigrer, un résultat tragique se produisit deux décennies plus tard, après que l’Allemagne nazie eut envahi l’Union soviétique dans le cadre de l’opération Barbarossa en 1941. Les massacres de Juifs perpétrés par les nazis, notamment à Babi Yar cette année-là, font écho aux pogroms de 1918-21. Des Ukrainiens – y compris des descendants des auteurs des pogroms précédents – ont aidé les nazis, à massacrer les derniers Juifs de la région. À Bila Tserkva, en août 1941, les nazis hésitaient à massacrer un groupe d’enfants juifs, et laissaient les auxiliaires ukrainiens, tuer les enfants à la place.

« Nous imaginons la nature de la Shoah comme Auschwitz, très mécanisé et bureaucratisé », a déclaré Veidlinger. Pourtant, a-t-il ajouté, il y avait aussi « la Shoah par balles, la façon dont la Shoah, s’est manifesté en Ukraine, ainsi qu’en Biélorussie et en Lituanie. Nous voyons les tueries comme beaucoup plus intimes, beaucoup plus participatives, plus ouvertes. Cela attire naturellement les comparaisons avec les pogroms. C’est très similaire aux pogroms de 1918 à 1921 ».

Pourtant, a-t-il réfléchi, « les conséquences de la Shoah, ont été tellement plus graves que ces pogroms particuliers [de 1918 à 1921] ont tout simplement disparu de la mémoire ».

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