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À Deauville, lumière sur Jack Garfein, rescapé de la Shoah et metteur en scène oublié

Celui qui a survécu à 11 camps nazis a offert son premier rôle au théâtre à James Dean, révélé Samuel Beckett au public américain et enseigné à plusieurs générations d'acteurs

Jack Garfein prononce un discours à New York, le 7 juin 2018. (Crédit : From the Depths)
Jack Garfein prononce un discours à New York, le 7 juin 2018. (Crédit : From the Depths)

À Deauville, un documentaire sort de l’ombre la vie du metteur en scène d’avant-garde Jack Garfein, rescapé de la Shoah.

Intitulé « The Wild One », ce film, présenté samedi dans la section « Les docs de l’Oncle Sam » du festival de cinéma américain, veut corriger une injustice : la mise au ban de l’histoire de ce réalisateur et professeur d’art dramatique décédé fin 2019 et qui a survécu à onze camps nazis.

Cet homme, c’est Jack Garfein.

Si le nom résonne auprès des cinéphiles – la Cinémathèque française lui avait rendu hommage en 1984, tout comme le festival américain Telluride Film Festival en 2012 -, il n’est du reste pas connu du grand public.

Né en 1930 en Tchécoslovaquie, Jack Garfein est un rescapé de la Shoah. Arrivé à Auschwitz à l’âge de 13 ans, il a survécu au camp de concentration, avant de rejoindre les Etats-Unis à la fin de la guerre.

La-bas, il prend des cours de comédie avec le metteur en scène allemand Erwin Piscator. Repéré par Lee Strasberg, il est invité à rejoindre l’Actors Studio, un atelier d’acteurs d’où sont sortis Marlon Brando, Leonardo Di Caprio ou Robert de Niro.

C’est en 1953, lorsqu’il monte à Broadway la pièce End as a Man qui décrit l’univers concentrationnaire d’une école militaire américaine, que sa carrière est lancée.

Il la portera au cinéma en 1957 sous le titre Demain ce seront des hommes.

« Révolutionnaire »

Que s’est-il passé pour que cet homme, à qui le succès ouvrait les bras, tombe dans l’oubli ? C’est à cette question que le documentaire de Tessa Louise-Salomé – qui avait reçu un accueil chaleureux du public lors du festival de Tribeca à New-York en juin – tente de répondre.

Car même la réalisatrice ne savait pas grand-chose avant de le rencontrer en 2015 à Paris, où il enseignait à de nombreux acteurs. « C’est là que j’ai réalisé que j’étais face à quelqu’un d’extraordinaire et qu’il fallait que j’en fasse un film », dit à l’AFP celle qui s’est fait connaitre grâce à son documentaire sur Leos Carax, « Mr. X » (2014).

La réalisatrice pressent qu’elle doit agir vite et recueillir sa parole. Une interview fleuve de plus de six heures est enregistrée.

De cet entretien, ainsi que des recherches de Tessa Louise-Salomé, se dégage une chose : un homme en décalage avec son époque et, surtout, avec l’industrie hollywoodienne.

« Il me disait : ‘Tu dis pas à un survivant de l’Holocauste de pas mettre des Noirs dans son film, c’est pas possible' », rapporte-t-elle.

Si son premier film est contesté, son deuxième film, « Au bout de la nuit » (1961), achèvera sa mise à l’écart par Hollywood : viol, suicide… Jack Garfein est à des années-lumières des sujets de l’industrie du « Make believe ».

Pas de quoi le décourager. Il fait alors son retour au théâtre et se lance dans la création d’un « Actors Studio » à Hollywood. Objectif ? Former les stars de demain.

« C’était pas innocent comme action parce que la méthode de ‘l’Actors Studio’ est une méthode de l’underground, très pointue et, tout d’un coup, il l’a mise à l’écran. C’était un peu révolutionnaire », explique Tessa Louise-Salomé.

Outre son esthétisme et son exhaustivité (interviews, matériel historique, séquences de film…), la force du documentaire réside dans sa narration. En juxtaposant le récit de son enfance – percutée par la Shoah – et celui de ses années dans le milieu de la mise en scène, la réalisatrice affirme que son expérience dans les camps de la mort a profondément marqué et influencé son génie créatif.

D’ailleurs, Jack Garfein, décédé durant le tournage du film, confiera que son rapport à l’art et à la comédie sont précisément ce qui lui a permis de survivre.

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