À Kiev, le nouveau départ des Juifs ukrainiens déplacés par la guerre
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Reportage

À Kiev, le nouveau départ des Juifs ukrainiens déplacés par la guerre

Des dizaines de milliers de Juifs ukrainiens ont fui leur pays ravagé par la guerre pour Israël ; ceux qui sont restés se battent pour reconstruire leurs communautés déchirées

  • Zushi Plietnov, à gauche, originaire de Luhansk, en Ukraine, et Yasha Virin, à droite, de Donetsk, dans la synagogue de Donetsk à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
    Zushi Plietnov, à gauche, originaire de Luhansk, en Ukraine, et Yasha Virin, à droite, de Donetsk, dans la synagogue de Donetsk à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
  • Tatiana, à gauche, et Valerii, qui ont fui Donetsk après que les forces ukrainiennes ont commencé à bombarder la ville rebelle au cours de l'été 2014, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
    Tatiana, à gauche, et Valerii, qui ont fui Donetsk après que les forces ukrainiennes ont commencé à bombarder la ville rebelle au cours de l'été 2014, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
  • La dirigeante de Hesed, Raisa Gritsenko, qui supervise l'aide aux réfugiés de l'est de l'Ukraine trop âgés ou trop fragiles pour se réétablir indépendamment, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
    La dirigeante de Hesed, Raisa Gritsenko, qui supervise l'aide aux réfugiés de l'est de l'Ukraine trop âgés ou trop fragiles pour se réétablir indépendamment, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
  • Le rabbin Shalom Gopin de Luhansk, en Ukraine, dans sa nouvelle synagogue du quartier d' Obolonskyi à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
    Le rabbin Shalom Gopin de Luhansk, en Ukraine, dans sa nouvelle synagogue du quartier d' Obolonskyi à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
  • Tamara Yablokova, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)
    Tamara Yablokova, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

KIEV, Ukraine — Derrière un porche épais, sombre et discret, qui permet de quitter la rue Nyzhnii Val – une rue bordée d’arbres et située au cœur de la capitale ukrainienne – un bâtiment rouge et blanc construit sur trois étages accueille une synagogue dont l’existence-même est qualifiée de miracle par les fidèles, dont un grand nombre étaient convaincus il y a quelques années seulement que leur communauté était sur le point d’être effacée de la surface de la terre.

Connu sous le nom de synagogue Kedem, le bâtiment loué par la communauté est devenu le nouveau foyer des Juifs déplacés de Donetsk, une ville ravagée par la guerre à l’est de l’Ukraine qui s’est trouvée au centre de l’insurrection pro-russe ayant fait plus de 13 000 morts dans cette république post-soviétique depuis ses débuts en 2014.

A l’intérieur, un groupe d’hommes est rassemblé autour d’une bouilloire électrique, se préparant des cafés instantanés et bavardant à la fin des offices de la matinée. Souriant à une plaisanterie lancée par l’un d’entre eux, ils ne semblent guère différents de leurs coreligionnaires dans les synagogues du monde entier. Mais l’apparence peut être trompeuse, et leurs sourires dissimulent les horreurs que chacun d’entre eux a été amené à subir.

Dans le groupe, il y a Yaakov Virin, connu par ses amis sous le surnom de Yasha. C’est un homme d’âge moyen, la barbe grisonnante, qui s’est installé à Kiev après un exil qui a pris la forme d’une longue errance, ville après ville, dans le pays.

En juillet 2014, il a fui Donetsk, se joignant aux nombreuses âmes qui tentaient désespérément de quitter la capitale rebelle.

Quelques mois seulement auparavant, la ville était considérée comme une réussite post-communiste avec une communauté juive vibrante qui s’était reconstruite après des décennies d’oppression religieuse. Les locaux estimaient qu’entre 10 000 et 11 000 Juifs vivaient à Donetsk avant la guerre et que même si la majorité d’entre eux ne s’impliquaient pas dans la synagogue, la vie communautaire était florissante.

Zushi Plietnov, à gauche, originaire de Luhansk, en Ukraine, et Yasha Virin, à droite, de Donetsk, dans la synagogue de Donetsk à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Toutefois, après l’expulsion du président pro-Kremlin du pays du fait de manifestations massives à Kiev au début de cette année-là, les forces russes ont envahi et annexé la Crimée ukrainienne, instiguant une révolte anti-gouvernementale brutale dans les régions situées le long de leur frontière commune.

La ville de Yasha Virin s’est alors auto-proclamée capitale de la République populaire de Donetsk indépendante.

En peu de temps, la moitié des résidents de Donetsk – qui comptait environ un million d’habitants en tout – a fui, rejoignant les rangs des personnes déplacées à l’intérieur même du pays ou réfugiées, se rendant en Russie, d’autres en Pologne, en Allemagne ou ailleurs.

Selon le ministère israélien chargé de l’immigration, plus de 30 000 personnes ont fait leur alyah depuis l’Ukraine entre 2014 et octobre 2018.

Propriétaire du journal juif de Donetsk, Yasha Virin était un pilier de la communauté. Il faisait partie d’un groupe de Juifs hassidiques du mouvement ‘Habad qui s’était formé autour de Pinchas Vishedski, un rabbin israélien venu rebâtir la vie juive dans la ville après la guerre froide.

Le rabbin Pinchas Vishedski devant l’arche sacrée dans sa synagogue de Donetsk, en Ukraine, pendant l’été 2014. (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Peu avant lui-même de fuir, son épouse, Rachel, était partie avec leur fille, une adolescente de 13 ans. Pendant presque deux semaines, il a vécu seul, se laissant gagner par le sommeil chaque soir au bruit des tirs et des gémissements de la guerre. Une fois la violence devenue insupportable, il décide, lui aussi, de partir – quittant la ville sous les obus.

S’exprimant auprès du Times of Israel, assis à une table installée à l’arrière de la synagogue, Yasha Virin explique que ses expériences de la guerre lui ont appris « qu’il ne faut pas faire de plans ou de calculs ».

« Je me contente de vivre », ajoute-t-il. « Je me suis installé ici avec ma famille, et les choses se passent comme elles doivent se passer ».

Après avoir quitté Donetsk, il erre dans le pays, se rendant d’abord, avec de nombreux autres réfugiés, à Dnipropetrovsk — une ville orientale contrôlée à l’époque par Ihor Kolomoisky, un oligarque juif dont les milices privées aidaient à repousser les avancées des Russes – où il retrouve son épouse et sa fille. Puis ils avaient voulu rejoindre leur rabbin à Kiev.

Alors que les Juifs de Donetsk et de la ville voisine de Louhansk (un autre centre de l’insurrection) avaient quitté en masse la zone de guerre, les organisations caritatives et des communautés juives de tout le pays avaient livré des efforts frénétiques pour héberger les déplacés. Et c’est ainsi que Yasha Virin et sa famille allaient se retrouver à vivre de la charité de leurs coreligionnaires.

Aujourd’hui à Kiev, le couple travaille pour des organisations communautaires locales et ils parviennent à s’assurer un revenu nécessaire pour assurer le quotidien. Mais les choses restent difficiles, déplore-t-il, citant le coût élevé de la vie dans la capitale ukrainienne.

Les membres de la communauté juive de Donetsk, réétablis, étudient le Talmud dans leur nouvelle synagogue de Kiev, en Ukraine, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

« Quand vous vivez dans un appartement en location et que vous devez payer tous les mois, aller d’un endroit à un autre avec, chaque année, des prix qui augmentent, vous avez le sentiment que votre installation reste éternellement temporaire », explique-t-il. « De manière générale, ça va. Je suis revenu au sein de la communauté et j’en suis le rabbin, j’ai retrouvé un travail, grâce à Dieu. Ce n’est plus la même chose mais les choses sont revenues à la normale ».

« D’un côté, je suis heureux qu’il y ait une communauté que je puisse qualifier comme étant la mienne, mais de l’autre, je n’aurais aucune difficulté à renoncer à toute la vie que je me suis créée ici pour l’existence que je menais à Donetsk avant la guerre », continue Yasha Virin.

La communauté juive de Donetsk, en Ukraine, déplacée par la guerre, a établi une nouvelle synagogue dans un bâtiment loué derrière cette arche discrète de la rue Nyzhnii Val à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

La reconstruction

Tout comme Yasha Virin, la synagogue a dû se recréer une existence à Kiev. Elle s’est tout d’abord établie dans une petite habitation du quartier Podil dans la capitale, avant d’être transférée à deux reprises. Elle a fini par s’installer rue Nyzhnii Val.

« Je suis reconnaissant d’être là », s’exclame Zushi Plietnov, un réfugié de 30 ans originaire de Louhansk qui a assuré la traduction des propos de Yasha Virin. « C’est la meilleure des communautés. Vishedski a vraiment offert une place à tous, ici ».

Alors qu’il lui est demandé s’il souffre encore d’avoir dû fuir son foyer d’origine, le trentenaire se souvient avoir vécu à travers les « balles et les tirs » au cours de la prise initiale de sa ville tout en insistant sur le fait que malgré ce qu’il a vécu, il a choisi de ne plus se laisser dépasser par les difficultés.

« Parfois, il est nécessaire de s’obliger à se raconter une nouvelle histoire sur la vie, sur ce qui est arrivé », note-t-il. « Je ne me sens ni triste, ni mal dans mon existence. J’ai l’impression que nous avons avancé, et nous ne discutons jamais de ce qu’était notre vie là-bas ou de ce que nous vivions ».

Pour d’autres qui peuvent ne pas se sentir aussi bien, la communauté a mis en place un groupe de discussion sur WhatsApp et « si quelqu’un a besoin d’aide, alors il reçoit un soutien très fort de la communauté », ajoute-t-il.

Grisha Sagirov, administrateur de UkrKosher, l’organisation de certification casher du rabbin de Donetsk, Pinchas Vishedski, montre la zone de jeu pour les enfants dans la nouvelle synagogue de la communauté, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

« Je pense que les choses se passent normalement pour la plupart, mais certains ont encore besoin d’aide », précise Grisha Sagirov, administrateur d’UkrKosher, un commerce de certification casher mis en place par Pinchas Vishedski, alors qu’il me montre le nouveau bâtiment communautaire qui comprend une synagogue, des salles de classe, une salle événementielle et une grande salle de jeux pour les enfants des fidèles.

« Tous les membres louent des appartements, ce qui est très cher à Kiev et si vous voulez vous installer à Podil et respecter le Shabbat, alors il faut rester à proximité de la synagogue », poursuit-il. « Kiev est une ville très chère et la plus grande partie du salaire passe dans la location d’un appartement. Le rabbin continue à venir en aide à certains ».

Faisant remarquer que la synagogue prépare des repas pour environ 100 personnes en moyenne pour Shabbat, il explique que des gens de toute la ville viennent prier ici, et pas seulement les anciens membres de la communauté juive de Donetsk, et que l’endroit a été récemment rebaptisé Kedem (qui signifie « avant » en hébreu) pour refléter la nouvelle âme et la nouvelle identité de la communauté.

Une main tendue par le ciel

« Cela n’a pas été facile, cela a été très difficile », commente l’administratrice de la communauté, Nadiya Goncharuk, avec un sourire désabusé.

Assise derrière un bureau dans les locaux administratifs de la synagogue, elle décrit les premiers jours mouvementés de l’exode depuis l’est lorsqu’elle et le rabbin se démenaient pour coordonner la distribution d’aides dans un bureau de fortune situé dans les derniers étages d’une tour, dans le centre de Kiev.

« Nous sommes arrivés à Kiev avec nos seuls bagages dans les mains, et la communauté en exil n’a cessé de croître, devenant de plus en plus importante. Nos salles n’offraient pas suffisamment d’espace pour toute la communauté » mais « Dieu nous est venu en aide et nous a tendu la main ».

Un chanteur lors d’un spectacle pour les personnes âgées au centre social juif Hesed de Kiev, en Ukraine, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

« C’est un grand miracle », clame pour sa part le rabbin Vishedski. « Nous nous sommes retrouvés dans une situation où il nous était impossible de planifier nos existences et nous nous sommes fixés l’objectif de venir en aide aux autres. Nous sommes parvenus à aider les gens à trouver du travail, à trouver des revenus et à ne pas dépendre de la charité ».

Toutefois et malgré tous les progrès réalisés, il indique que si de nombreux membres de la communauté n’ont plus besoin d’allocation pour payer leur loyer, environ 30 % sont encore dépendants d’aides – accordées en majorité par la Fédération des communautés juives du CIS et par l’organisation internationale d’amitié entre chrétiens et Juifs.

« Tout n’est pas arrivé en un jour », explique Pinchas Vishedski, qui précise que pendant les dix premiers mois de la guerre environ les exilés espéraient encore pouvoir retourner à Donetsk et que la plus grande partie des initiatives qu’il avait été amené à prendre pendant cette période s’était concentrée sur l’aide immédiate à apporter à ses coreligionnaires au détriment du développement d’une nouvelle communauté.

Mais les gens « s’adoraient et voulaient être ensemble », et, alors que la situation semblait se stabiliser, il explique s’être brusquement retrouvé à la tête d’une nouvelle communauté, en croissance constante, avec des fidèles parmi les Juifs déplacés mais également des Juifs qui vivaient déjà dans la capitale.

Le rabbin Shalom Gopin de Luhansk, en Ukraine, dans sa nouvelle synagogue du quartier d’ Obolonskyi à Kiev, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Nouveau départ

Mais tout le monde n’a pas réussi de la même façon à recréer une communauté. Dans le quartier Obolonskyi de Kiev, le rabbin Shalom Gopin de Luhansk a également établi une synagogue mais seuls un ou deux Juifs de son ancienne ville assistent aux différents offices.

La communauté de Luhansk a toujours été bien plus modeste que celle de Donetsk et, quand la guerre a éclaté, Shalom Gopin s’est rendu en compagnie d’un grand nombre de ses fidèles dans un camp de réfugiés de fortune qui avait été installé dans la ville de Zhytomyr, à environ 140 kilomètres à l’ouest de Kiev. Mais une grande partie des membres de sa communauté et notamment son rabbin (né en Israël) ont fini par faire leur alyah vers l’État juif et ce n’est qu’à la fin de l’année 2016 que Shalom Gopin est revenu à Kiev, déterminé à tout recommencer à zéro.

« Presque tous les Juifs pratiquants de notre ancienne communauté sont soit en Allemagne, soit en Israël », indique-t-il. « Certains sont venus à Kiev, mais je n’étais pas là et ils ont rejoint la communauté juive de Donetsk ».

Tandis que le rabbin s’efforce d’envoyer de l’argent aux plusieurs centaines de Juifs les plus âgés qui, pense-t-il, vivent encore dans l’est, il explique considérer son retour en Ukraine comme une opportunité de construire une communauté entièrement nouvelle, clamant qu’il y a plus de Juifs qui vivent dans son quartier actuel que dans la population d’avant-guerre de Louhansk toute entière.

Façade d’un immeuble d’appartements de l’époque soviétique à Kiev, en Ukraine, le 6 novembre 2012 (Crédit : Lewinn/iStock)

Ce qui a été perdu

Alors que de nombreux jeunes issus des communautés de Pinchas Vishedski et de Shalom Gopin ont été en mesure de recommencer leurs vies, un grand nombre des personnes âgées déplacées par la guerre se trouveraient dans l’incapacité de répondre à leurs besoins sans le maintien d’une aide caritative, selon la JDC (American Jewish Joint Distribution Committee), organisation humanitaire basée à New York en charge d’un réseau de centres de services sociaux connus sous le nom de Hesed dans l’ex-Union soviétique.

Selon le porte-parole de la JDC, Michael Geller, l’organisation est venue en aide à 5 200 personnes déplacées dans le pays depuis le début de la crise, en 2014, et à 724 personnes pour la seule année 2019. Sur ce chiffre, 185 résidaient à Kiev, explique au Times of Israel Raisa Gritsenko, à la tête du Hesed de la ville.

Tandis que le nombre total de ceux nécessitant un soutien a baissé de manière significative, ceux qui se trouvent encore inscrits sur les registres du Hesed ont plus besoin d’assistance que jamais, alerte Raisa Gritsenko, qui évoque le coût élevé de la vie et « tout le stress » ressenti par les seniors dont elle s’est occupée au cours de ces six dernières années.

« S’intégrer à la vie de Kiev est plutôt difficile » pour les plus âgés des déplacés, qui doivent à la fois relever le défi de changer d’existence si tard dans leur parcours et gérer le fait que « les prix augmentent plus vite que leurs retraites ».

La dirigeante de Hesed, Raisa Gritsenko, qui supervise l’aide aux réfugiés de l’est de l’Ukraine trop âgés ou trop fragiles pour se réétablir indépendamment, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

En raison de la manière dont les financements du JDC sont versés par les donateurs les plus importants de l’organisation, les survivants de la Shoah reçoivent plus d’argent que les non-survivants – ce qui signifie que les fonds pour les personnes déplacées à l’intérieur même du pays, n’atteignent pas toujours les niveaux que pourrait désirer Gritsenko.

« Le problème, maintenant, est budgétaire. Il n’y a pas toujours de l’argent pour ça », explique-t-elle, disant qu’actuellement, le Hesed couvre environ 30 % de ce qu’elle aimerait pouvoir idéalement reverser.

L’une de ces déplacés qui ne pourra jamais probablement devenir indépendante financièrement est Tatiana, professeure d’anglais à la retraite de 72 ans qui avait fui Donetsk aux côtés de son époux, Valerii, en 2014. Elle explique qu’elle est parvenue à retrouver certains amis de Donetsk grâce au Hesed, mais que le couple n’a pas pu créer de liens avec les synagogues locales en raison des difficultés de son mari à marcher.

Éclatant en sanglots, elle ajoute que vivre à Kiev est difficile, parce qu’elle n’a pas suffisamment d’argent pour payer des soins lorsque Valerii, atteint d’une maladie, doit être hospitalisé.

Tatiana, à gauche, et Valerii, qui ont fui Donetsk après que les forces ukrainiennes ont commencé à bombarder la ville rebelle au cours de l’été 2014, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Olga Prokofieva, une bénéficiaire du Hesed, originaire de Louhansk, vit à Kiev avec sa mère de 85 ans, et que tandis qu’elle travaille en tant que rédactrice pour un magazine juif de Zaporizhzhya, son salaire est bas. Elle ajoute qu’il lui serait impossible de joindre les deux bouts sans aide extérieure.

« Je fais de mon mieux », dit-elle. « Ce serait bien plus difficile de vivre sans l’assistance du Hesed, parce qu’il y a une limite d’âge définie quand vous ne parvenez plus à trouver un travail et la location d’un appartement reste vraiment très élevée ».

Une visite à domicile

L’une des clientes du Hesed est Galina Yablokova, gynécologue à la retraite âgée de 86 ans et originaire de Horlivka, l’une des villes les plus durement touchées par le conflit actuel.

Survivante de la Shoah, née à Minsk, elle habite dans un studio miteux d’un immeuble croulant sans ascenseur datant de l’époque soviétique et qui lui a été fourni par la JDC. Souffrant d’hypertension, d’une maladie cardiaque et de complications suite à une attaque, elle est à peine mobile, ne se déplaçant qu’au moyen d’une canne et ne parvenant à survivre que grâce aux colis alimentaires apportés par un travailleur social de la JDC qui s’occupe d’elle et de son mari, Yevgeniy, ancien ingénieur dans les mines.

Elle se souvient d’une vie en Union soviétique qui était bien plus heureuse que celle qu’elle mène dans l’Ukraine du 21e siècle, et elle raconte comment son époux avait été hospitalisé avec une hémorragie interne aux premiers jours de la guerre. Il n’y avait plus de vitres aux fenêtres de l’hôpital en raison des bombardements, et le couple avait posé un matelas dans un corridor à même le sol de manière à ne pas risquer d’être touché par un éclat d’obus. À cause du conflit, l’hôpital n’avait pas pu soigner correctement Yevgeniy, qui aura finalement été opéré après la fuite des deux époux de Donetsk et leur arrivée à Kiev.

Tamara Yablokova, le 14 janvier 2020 (Crédit : Sam Sokol/Times of Israel)

Qu’a-t-elle ressenti en devenant pour la seconde fois de son existence une réfugiée ? A cette question, Yablokova répond qu’elle n’était qu’une petite fille la première fois et qu’adulte, elle a eu « un sentiment différent ».

« La seule chose à laquelle nous pensions, c’était de rester en vie et nous n’avions pas d’autre pensée que celle-là », explique-t-elle. « Nous voulions être en vie. »

« C’était réellement très effrayant parce que nous avions tout et que tout à coup, nous nous sommes retrouvés sans rien », ajoute-t-elle.

Dans le shtetl

Alors que l’écrasante majorité des personnes déplacées se sont installées dans des environnements urbains, certains ont choisi de poser leurs valises à Anatevka, un complexe fermé établi aux abords de la capitale, sorte de shetl contemporain, par Moshe Azman, leader de la synagogue Brodsky, à Kiev, et l’un des quelques grands rabbins ukrainiens « autoproclamés ».

Moshe Azman clame publiquement qu’Anatevka, qui porte le nom du village fictif dont Tevye est originaire dans « Le violon sur le toit », accueille environ 150 personnes – mais peu d’entre eux étaient visibles lorsque le Times of Israel s’est rendu sur le site récemment.

Le village juif ukrainien d’Anatevka, le 14 janvier 2020 (Crédit : (Simona Weinglass/Times of Israel)

Tandis qu’il est incontestable qu’Anatevka a recueilli au moins certains réfugiés, leur nombre réel est discuté. Selon un récent article de Bloomberg, des « résidents qui ont demandé à conserver l’anonymat par crainte de représailles » ont fait savoir que le complexe ne comptait qu’une vingtaine de personnes déplacées et que seuls 65 résidents habitent le complexe actuellement, la plus grande partie originaire de la capitale voisine.

Les membres de la communauté juive de Donetsk, à Kiev, affirment ne pas connaître, pour leur part, de membres de leur communauté vivant à Anatevka, alors que le rabbin Gopin de Louhansk dit qu’il y a là-bas « peut-être 15 à 20 personnes » provenant de sa ville, les autres habitants venant de la communauté d’Azman.

Toutefois, indépendamment du nombre de Juifs qui vivent à Anatevka, il apparaît très clairement que si certains souffrent des conséquences de la guerre, un grand nombre des déplacés dans le pays sont parvenus à reprendre le cours de leur vie, en créant de nouvelles communautés et en laissant les horreurs du passé derrière eux.

En 2020, assure le rabbin Vishedski, la plus grande partie des fonds distribués par sa communauté sera destinée à acheter des produits alimentaires pour ceux qui sont restés du côté séparatiste de la ligne, où environ 100 personnes prennent encore place au quotidien dans une file d’attente pour recevoir un repas à la synagogue Bet Menachem Mendel de Donetsk.

Simona Weinglass et la JTA ont contribué à cet article.

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