Abus sexuels : des plaintes, de nouveaux témoignages et de la colère à l’USY
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Abus sexuels : des plaintes, de nouveaux témoignages et de la colère à l’USY

Le mouvement conservateur a juré de mener l'enquête et il a suspendu deux employés après les témoignages d'un plus grand nombre de victimes d'un responsable de longue date

Jacob Magid est le correspondant pour les questions liées aux implantations pour le Times of Israël

Photo d'illustration. (Crédit : iStock)
Photo d'illustration. (Crédit : iStock)

NEW YORK — Un reportage publié la semaine dernière par le Times of Israel – qui révélait des accusations d’abus sexuels sur mineur qui auraient été commis pendant plusieurs décennies par un responsable de la branche United Synagogue Youth (USY) du mouvement conservateur – a encouragé huit personnes de plus à témoigner des violences qu’elles ont subies de la part d’Ed Ward, l’ancien directeur divisionnaire du Comté de Nassau de l’USY.

En plus de ces huit personnes, deux autres personnes ont porté plainte au civil contre Ward, contre l’USY et contre le mouvement United Synagogue of Conservative Judaism (USCJ) — ce sont ainsi quatre plaignants au total qui réclament des dommages et intérêts pour des violences sexuelles présumées qui, affirment-ils, auraient pu être évitées par les supérieurs de Ward.

Les deux dernières plaintes ont été soumises vendredi, quelques heures avant l’expiration de la dite « look-back window » – un élargissement du délai de prescription qui a été mis en place dans le cadre de la loi adoptée par l’État de New York pour mieux protéger les victimes mineures. Ce principe concerne tout particulièrement les victimes d’abus sexuels, qui disposent ainsi de plus de temps pour porter plainte contre leurs agresseurs présumés.

Le rabbin Jordan Soffer, qui avait été le tout premier à évoquer ouvertement les abus présumés commis par Ed Ward, explique au Times of Israël que des dizaines de personnes ont partagé avec lui des récits similaires, ces derniers jours. Il déclare que personne, au sein de l’USY ou de l’USCJ, n’est par ailleurs entré en contact avec lui depuis qu’il s’est manifesté.

Cette semaine, l’USCJ a émis deux communiqués annonçant la mise en place d’une enquête indépendante sur les accusations et la suspension de deux responsables qui n’auraient pas signalé Ward après avoir été informés de ses abus présumés. Le mouvement, de surcroît, a fait savoir à ses membres qu’il prenait l’affaire très au sérieux.

« La confiance qu’Eddie était parvenu à instaurer avec moi était si forte, tellement empreinte de manipulation, que ce qu’il m’a fait m’a semblé normal et je n’ai pas réalisé que j’avais été une victime jusqu’à ce que je lise l’article et que j’y réfléchisse », déclare l’une des huit victimes présumées lors d’un entretien avec le Times of Israel, précisant qu’elle avait pris activement part aux activités de l’USY au début des années 2000.

Cette victime et les sept autres se sont exprimées sous couvert d’anonymat en raison du malaise entraîné par la nature sexuelle des crimes présumés, certaines faisant confiant également craindre des représailles devant la justice.

L’une des nouvelles plaintes au civil concerne des crimes qui auraient eu lieu entre 2016 et 2018 – ce qui entrerait dans le délai de prescription pour l’action pénale. L’avocat qui représente la victime âgée d’une vingtaine d’années ne précise pas si des poursuites judiciaires auront bien lieu.

Après avoir refusé de commenter les accusations spécifiques présentées dans le reportage et avoir plutôt souligné les nouvelles politiques mises en place dont l’objectif sera de garantir la sécurité de ses membres, l’organisation USCJ a émis un long communiqué dans la journée de lundi dans lequel elle a annoncé la suspension d’employés ou de bénévoles qui, selon le reportage, « ont pu avoir eu connaissance des accusations de violences sexuelles et qui n’ont pas pour autant réagi en conséquence et de manière appropriée ».

Le communiqué, qui commençait en soulignant que « les expériences rapportées ne reflètent absolument en rien les valeurs que nous représentons en tant qu’institution juive », a reçu un accueil majoritairement glacial parmi les victimes présumées – qui reconnaissent toutefois la situation difficile de l’USCJ face à ces révélations tout en affirmant que le mouvement conservateur a été incapable de faire preuve d’empathie à l’égard des victimes de ses propres employés.

« L’USCJ semble avoir entendu notre douleur mais pas notre colère », résume Soffer.

Plusieurs personnes qui ont échangé avec le Times of Israel ont pris la peine de souligner qu’elles ne s’étaient pas manifestés pour nuire à l’organisation qui les avait aidé à devenir de jeunes adultes. Elles font néanmoins part de leur désir que justice soit faite – ce que, selon elles, l’USCJ rechigne à faire.

Mardi soir, un porte-parole de l’USCJ a envoyé au ToI un communiqué supplémentaire, notant que l’organisation « est tout à fait consciente de l’intensité des sentiments et de la douleur qui apparaissent dans l’article récent qui a été publié par le Times of Israel. L’organisation comprend très bien que notre réponse fasse l’objet d’une vigilance particulière et elle s’engage à restaurer la confiance portée par la communauté dans nos programmes et dans nos personnels ».

Ward, de son côté, n’a pas répondu à une demande de commentaire concernant les nouvelles accusations lancées à son encontre et les nouvelles plaintes qui ont été déposées.

Du choc à la colère

Les réactions d’une bande d’amis aux révélations faites sur l’ancien conseiller du groupe qui les accueillait quand ils étaient adolescents semblent résumer les sentiments, ces derniers jours, d’un grand nombre d’anciens membres de l’USY dans les années 1990 et au début de l’an 2000 – cette période pendant laquelle Ward tenait un rôle éminent au sein de l’organisation.

Les sept amis, qui s’étaient rencontrés à l’USY, ont créé un groupe WhatsApp et ils sont restés en contact depuis qu’ils ont quitté les programmes de l’organisation, il y a plus de 15 ans. Ils ont accepté de partager des captures d’écran de leurs discussions après la publication de l’article de jeudi – à l’expresse condition que les informations permettant de les identifier soient supprimées.

Après la transmission d’un lien vers le reportage, un membre du groupe WhatsApp répond : « Tout ce que dit [Jordan] me semble vrai ».

« Je suis d’accord », écrit un autre.

Capture d’écran d’une conversation WhatsApp entre un groupe d’amis qui s’étaient rencontrés à l’USY après la publication d’un reportage du ToI sur les abus sexuels commis par l’ancien directeur de leur division, Ed Ward, sur des membres de leur groupe de jeunesse, le 13 août 2021. (Autorisation)

« Je suis en train de retenir mes larmes, là. J’ai toujours haï Eddie. C’était une ordure mais je n’ai jamais rien dit. Je ne me suis jamais plaint parce qu’il ne m’a jamais rien fait, physiquement parlant. Mais il parlait de trucs qui mettaient mal à l’aise. Et quand il a vu que je ne l’appréciais pas, il m’a ignoré », raconte un troisième participant sur le service de messagerie.

« Eddie m’a appelé deux fois, il voulait qu’on se masturbe au téléphone. Il m’a aussi invité dans une chambre d’hôtel avec peut-être cinq ou six autres types lors d’une retraite, un week-end, pour qu’on se masturbe », renchérit un autre intervenant.

« Wow, ça me brise le cœur… Je ne trouve pas les mots pour décrire ce que je ressens », continue un autre.

« Impossible de quantifier le nombre d’interactions »

La majorité des victimes présumées qui sont entrées en contact, ces derniers jours, avec le Times of Israel ont confié qu’elles avaient subi des violences, de la part de Ward, quelque peu similaire à ce qui avait d’ores et déjà été signalé par le reportage – avec des chats en ligne, des appels téléphoniques et des sessions de masturbation de groupe lors de rencontres physiques auxquelles l’employé de l’USY participait.

Certains incidents décrits sont toutefois plus graves. La victime se trouvait alors en tête à tête avec son agresseur présumé.

Joey (un pseudonyme) explique ainsi que Ward l’avait invité dans sa chambre d’hôtel lors d’une convention de l’USY. Le conseiller lui avait demandé de se masturber pour pouvoir « durer plus longtemps » lors d’un rendez-vous ultérieur avec une femme.

Ward se plaisait aussi à regarder des lycéens membres de l’USY en train de jouer à un jeu – la règle était que chacun d’entre eux éjaculait sur un cookie et que celui qui terminait le dernier devait le manger, se souvient Joey.

Deux victimes présumées ont déclaré que Ward avait su les convaincre de le toucher alors qu’elles se trouvaient seules en sa compagnie – et qu’il avait lui-même procédé à des attouchements. Toutes deux ont comparé le niveau de sophistication des violences présumées de Ward à celui de l’ancien coach de l’équipe de gymnastique américaine, Larry Nassar, qui aurait abusé de centaines de filles et de jeunes femmes.

Larry Nassar (Capture d’écran : YouTube)

Certaines personnes en particulier avaient été prises pour cible de manière continue par Ward pendant toutes les années passées à l’USY, ont révélé plusieurs victimes présumées.

« Il m’est impossible de quantifier le nombre d’interactions sexuelles inappropriées », note Avi (qui témoigne sous pseudonyme). « Je pense que c’était tellement fréquent que c’est difficile de trouver rétrospectivement des exemples spécifiques ».

Avi se souvient d’un processus de « séduction » qui avait commencé dès son arrivée à l’USY, racontant que Ward avait initialement su construire une relation personnelle, individuelle, qui n’avait rien de sexuel. Il avait ensuite encouragé Avi à prendre part à ses sessions de masturbation de groupe qui, selon la victime présumée – ce qui, dit-il, avait « normalisé » le concept pour lui, ses autres camarades étant eux aussi présents. Étaient ensuite arrivées les interactions privées – qu’Avi qualifie de « piège ».

« Je ne veux pas donner l’impression que l’USY était un lieu où nous n’étions pas en sécurité… Mais il y avait de nombreuses défaillances qui créaient un environnement favorable à ce type d’agissement et je ne savais pas vers qui me tourner pour me confier », ajoute-t-il.

Avi est resté en contact jusqu’à une date récente avec Ward, mais il précise que les rencontres de type sexuel ont cessé quand il a quitté le lycée – un détail qui a été répété par d’autres victimes qui se sont entretenues avec le ToI.

« La confiance qu’Eddie était parvenu à instaurer entre nous était tellement forte, tellement empreinte de manipulation, que j’avais le sentiment que c’était normal. Je n’avais jamais eu le sentiment d’être une victime jusqu’à présent », affirme-t-il.

S’il n’a jamais discuté du sujet avec ses amis jusqu’au reportage de la semaine dernière, Avi indique qu’il connaît environ 25 personnes actives au sein de l’USY à peu-près au même moment que lui et qui auraient été, elles aussi, victimes de Ward.

« Je suppose qu’il y a des centaines de jeunes qui ont été impactés d’une manière ou d’une autre pendant tout le temps qu’Eddie est resté à son poste à l’USY », continue-t-il.

« Des centaines » : C’est le chiffre qui a été également avancé par David Rifkin, ancien membre actif de l’USY dans les années 1990, dans un post publié sur Facebook qui a été écrit au début de la semaine.

« Il ne s’agissait pas d’un incident isolé, Eddie Ward était un prédateur sexuel qui s’en est pris à des centaines d’adolescents pendant des décennies et l’USY lui a permis de rester », a écrit Rifkin.

« Des valeurs juives »

Dans son communiqué de lundi, l’USCJ a fait part à ses membres de sa réponse en trois parties aux accusations formulées dans le reportage de la semaine dernière :

L’organisation va engager « une partie tierce pour prendre la charge des opérations de remontée d’informations effectuées par le biais de notre ligne d’urgence, ce qui garantira une meilleure transparence ».

Elle aura recours « à un enquêteur indépendant pour réexaminer toutes les informations reçues, pour déterminer ce qui est précisément arrivé et identifier tous les employés ou bénévoles susceptibles d’avoir été impliqués. Nous mettrons en place les recommandations émises par le consultant indépendant immédiatement après réception ».

Elle a aussi fait savoir qu’elle avait suspendu les employés et les bénévoles cités dans le reportage du ToI qui n’auraient pas signalé Ward malgré les informations qui leur étaient parvenues. Un porte-parole de l’USCJ a confirmé que les deux individus placés en congé sans solde étaient Bruce Varon, responsable-adjoint de l’engagement régional pour l’état de New-York, et Mike Hirsch, responsable adjoint de l’engagement au sein de l’organisation Kadima.

L’USCJ a ensuite fait référence à ses protocoles « constamment réexaminés et réactualisés » pour assurer la sûreté de tous, avec notamment une formation de ses personnels, la désignation d’un « responsable de la protection des jeunes », des contrôles effectués sur les employés et des directives claires pour les personnels, comme l’interdiction pour ces derniers d’accueillir de jeunes membres de l’USY à leur domicile – ce qui était arrivé régulièrement quand Ward occupait son poste, selon ses victimes présumées.

« La semaine dernière a commencé le mois d’Elud, qui précède la saison de la repentance. Le Shaarei Teshuvah enseigne que la repentance exige que nous entendions les mots de semonce et que nous acceptions de faire ce qui nous nous a été enseigné. L’USY a entendu les mots des victimes dans l’article de la semaine dernière et s’engage à mettre en œuvre des programmes qui répondront aux normes les plus élevées en termes de bien-être et de sécurité », a continué le communiqué.

Jordan Soffer. (Autorisation)

Soffer: « Pas certain qu’il y ait un changement durable »

Malgré sa nature détaillée, la réponse a profondément déçu Soffer et son frère Lee qui ont accusé Ward d’abus sexuels dans le reportage de la semaine dernière.

« Je suis content de voir que l’USY prend l’engagement de garantir que jamais de tels incidents ne pourront se répéter. Mais pour que de tels incidents ne puissent pas se répéter une fois encore, néanmoins, il faudrait commencer en reconnaissant les choses et en faisant preuve d’empathie. Cette incapacité à reconnaître que les faits sont réellement arrivés, cette incapacité à faire preuve d’empathie, ne me laissent pas penser qu’il y aura des changements durables », dit Jordan Soffer au ToI, déplorant qu’aucun responsable de l’USY ou de l’USCJ ne soit entré en contact avec lui depuis qu’il a révélé ce qui lui était arrivé. Il a publié un post supplémentaire, sur Facebook, dans lequel il est revenu plus en détail sur le sujet.

Il ajoute qu’il a entendu des dizaines d’histoires similaires à la sienne au cours de ces derniers jours.

David Rifkin, de son côté, fustige « l’absence de compassion » pour les victimes dans le communiqué de l’USCJ et il raille la demande de dons à l’USY qui figure sur le document.

Lee Soffer lors d’une convention de l’USY à la fin des années 1990. (Autorisation)

D’autres critiquent l’affirmation contenue dans le communiqué que « les expériences rapportées » ne représentent pas les « valeurs » défendues par l’USCJ.

« Si ces expériences ne représentent pas les valeurs de l’USY, elles reflètent bien la réalité de ce que nous avons vécu là-bas », écrit Lee Soffer dans un post sur Facebook.

Une autre victime présumée, qui demande à ne pas être identifiée, dit avoir eu du mal « à croire que cela ne représente pas leurs valeurs ».

« Une valeur déterminante dont on nous parlait toujours, c’était la prévention des mariages mixtes – et cette prévention se faisait, en partie, par le biais de la mise en place d’un environnement hypersexualisé où avoir des relations sexuelles entre membres de l’USY était encouragé », explique-t-il.

« La promotion de cette valeur a eu l’effet contraire sur moi et cela m’a laissé des traces pendant longtemps », continue la victime présumée, qui ajoute ne plus être impliqué dans le judaïsme organisé – notamment à cause de ce qu’il a vécu à l’USY.

Photo d’illustration : Des membres de l’USY font la fête lors de la convention de l’USCJ (United Synagogue of Conservative Judaism) en 2015. (Crédit : Andrew Langdal via JTA)

D’autres ont continué à s’impliquer religieusement parlant. Avi (un pseudonyme) dit s’identifier encore au mouvement conservateur et qu’avant la parution de l’article, il était « absolument » sûr que ses enfants rejoindraient un jour l’USY. S’il est encore sous le choc du reportage, il dit que son positionnement dépendra de la réponse apportée par l’USY aux dernières révélations, ajoutant qu’il faudra aussi que les personnalités impliquées « répondent de leurs actes ».

Éliminer la nécessité de devoir entendre encore de telles histoires

Dans son communiqué transmis mardi soir au ToI dans lequel l’organisation reconnaît « l’intensité des sentiments et de la douleur » exprimés dans l’article de la semaine dernière, l’USCJ ajoute que « comme nous l’avons dit de manière répétée – mais comme nous devrons le répéter encore – rien n’est plus important que la sécurité et le bien-être des jeunes qui suivent nos programmes ».

« A cette fin, nous avons non seulement adopté des politiques strictes qui permettront d’assurer la sécurité des participants à nos programmes, mais nous allons aussi faire appel à un enquêteur indépendant pour garantir que tous les récits seront bien entendus ».

« Notre espoir le plus sincère est que ces initiatives prises permettront d’éliminer la nécessité de devoir entendre encore de telles histoires à l’avenir, Dieu nous en préserve », a continué l’USCJ said.

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