Accusé d’avoir aidé le Hamas, Mohammed Halabi dit être privé de procès équitable
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Accusé d’avoir aidé le Hamas, Mohammed Halabi dit être privé de procès équitable

Dans une affaire qui dure depuis 3 ans, l'avocat du directeur de World Vision à Gaza affirme que les droits de son client ont été bafoués à plusieurs reprises

Muhammad el-Halabi, un responsable de l'opération de charité World Vision dans la bande de Gaza, a été inculpé le 4 août 2016 pour avoir dévides fonds de charité à destination de l'organisation terroriste. 
(Capture d'écran: World Vision)
Muhammad el-Halabi, un responsable de l'opération de charité World Vision dans la bande de Gaza, a été inculpé le 4 août 2016 pour avoir dévides fonds de charité à destination de l'organisation terroriste. (Capture d'écran: World Vision)

Maher Hanna se démène pour trouver un moyen de faire venir un Gazaouï à la barre d’un tribunal israélien pour le faire témoigner dans le procès de son client Mohammed Halabi.

D’après l’avocat, Nabil Atar pourrait en effet fournir des informations cruciales au tribunal, réfutant ainsi les allégations qui pèsent contre Mohammed Halabi, un haut responsable de l’organisation chrétienne internationale d’aide humanitaire World Vision, accusé par Israël d’avoir servi et aidé le groupe terroriste palestinien du Hamas. Or l’Etat juif a refusé de donner à Nabil Atar une autorisation d’entrée sur le territoire israélien, a-t-il dénoncé.

Lors d’un entretien récent dans son petit bureau de Jérusalem-Est, Maher Hanna a affirmé que l’interdiction d’Israël de le laisser entrer dans le pays, en tant que témoin crucial pour la défense de Mohammed Halabi, n’est que l’une des différentes décisions qui ont compromis l’équité de la procédure contre son client de 43 ans, qui dure depuis plus de trois ans.

Israël a arrêté ce dernier, originaire du camp de réfugiés de Jabalya dans la bande de Gaza, en juin 2016. L’Etat juif l’accuse d’avoir rejoint les rangs du Hamas et détourné d’importantes sommes d’argent au profit du groupe terroriste, mais aussi de l’acier et d’autres matériaux, au détriment des projets humanitaires de World Vision.

Incarcéré dans une prison israélienne depuis son arrestation, Mohammed Halabi a nié les accusations et refusé de conclure un accord de plaider coupable.

Des enfants palestiniens tiennent des affiches avec une photo de Mohammed Halabi, le directeur gazaouï de World Vision, une importante ONG chrétienne, lors d’une manifestation de soutien dans la ville de Rafah au sud de la bande de Gaza, le 29 août 2016. (AFP/ SAID KHATIB)

Il aurait utilisé deux entreprises – l’une d’entre elles appartenant à Nabil Atar – pour faciliter le transfert de fonds au Hamas.

Selon les documents d’inculpation, Mohammed Halabi s’est arrangé pour que World Vision paie plus que nécessaire la coopérative agricole d’Atar pour ses services, laquelle aurait ensuite donné l’argent en trop au groupe terroriste.

D’après Maher Hanna, le témoignage d’Atar est crucial parce qu’il peut spécifiquement expliquer que lui et Halabi n’ont pas effectué de transferts de fonds vers le Hamas.

« Il pourrait totalement discréditer les accusations portées contre Mohammed », a assuré Hanna. Il a supplié Israël de le laisser venir au tribunal et de témoigner, mais ils ne l’ont pas autorisé à venir ».

Un officiel israélien de la sécurité, s’exprimant sous couvert d’anonymat, a confirmé qu’Atar avait soumis une demande pour obtenir un permis d’entrée en Israël, mais précisé que la demande avait été refusée pour des raisons de sécurité.

Le service de sécurité du Shin Bet a refusé de répondre à une demande de commentaire sur Atar et sur plusieurs autres questions liées au dossier.

L’avocat a déclaré avoir maintenant l’intention de demander à Natan Zlotchover, le juge du tribunal de Beer Sheva qui préside le procès d’Halabi, de permettre à Atar de témoigner par vidéo-conférence.

Yehoshua Resnick, l’ancien assistant du procureur d’Etat, a cependant déclaré qu’il était très peu probable que la cour autorise Atar à témoigner de cette manière, parce que la procédure nécessiterait une coopération entre des tribunaux israéliens et des tribunaux contrôlés par le Hamas.

Détruire les accusations contre Halabi

Le document d’inculpation contre Halabi l’accuse d’avoir rejoint les brigades Izz ad-Din al-Qassam, l’aile armée du Hamas, en 2004 ou 2005, et d’avoir reçu l’instruction de trouver un emploi chez World Vision afin de faire avancer les intérêts du groupe terroriste.

Selon l’accusation, dans le cadre de son activité à World Vision, Halabi aurait détourné des millions de dollars d’aide de l’organisation vers le Hamas et transféré des tonnes d’acier, d’équipements de creusage et des conduits en plastique pour que le groupe terroriste puisse construire ses tunnels d’attaque transfrontaliers et établir des positions militaires. Le ministère des Affaires étrangères et le Shin Bet ont affirmé qu’Halabi avait détourné chaque année environ 7 millions de dollars pour le compte de l’organisation chiite.

Ingénieur de formation, l’accusé est marié et père de cinq enfants. Sa famille est bien connue à Gaza. Il a été qualifié de « héros humanitaire » par les Nations unies en 2014.

Son avocat estime que les accusations concernant des détournements de fonds ne tiennent pas debout.

Des combattants masqués des Brigades Izz a-Din al-Qassam Brigades, l’aile militaire du groupe terroriste du Hamas, défilent avec leurs armes lors d’un exercice de grande ampleur autour de la bande de Gaza, le 25 mars 2018. (AP Photo/ Khalil Hamra)

« On affirme qu’il a donné plus d’argent au Hamas annuellement que le budget total de World Vision pour Gaza, a dit l’avocat. Une fois, on affirme qu’il a donné au Hamas annuellement 7 millions de dollars et d’autres fois, l’accusation déclare qu’il aurait détourné des montants différents. Cela n’a tout simplement pas de sens parce qu’ils font référence à des sommes plus importantes que le budget annuel total de World Vision pour Gaza, qui se situe environ autour des deux millions ».

Le ministère de la Justice a refusé de discuter les accusations qui pèsent contre Halabi, soulignant que les éléments du dossier étaient classifiés.

D’après Maher Hanna, les charges concernant le transfert d’acier vers le Hamas ne tiennent pas plus la route.

« Nous savons qu’Israël contrôle de très près tout ce qui entre et sort de Gaza, tout particulièrement les matériaux à double emploi comme l’acier », a-t-il rappelé, en référence aux produits dont Israël craint que le Hamas et d’autres groupes terroristes de l’enclave utilisent pour attaquer l’Etat juif. « Si l’accusation est vraie, cela signifie qu’Israël a perdu la trace d’énormes quantités d’acier. Est-ce réellement possible, avec une surveillance aussi minutieuse de la part d’Israël, qu’une quantité aussi importante d’acier puisse parvenir au Hamas pendant des années sans que personne ne le remarque ? »

Dans le même temps, World Vision, qui a cessé ses opérations à Gaza après l’inculpation de Halabi et mis un terme aux contrats de 120 Palestiniens qui y travaillaient, a déclaré qu’un audit de l’organisation n’avait pas trouvé de preuves soutenant les accusations.

« Nous avons engagé un éminent cabinet d’avocat international, avec l’aide d’une grande entreprise mondiale de conseil, pour mener une enquête indépendante sur les accusations, a écrit une porte-parole de World Vision dans un courriel. L’enquête n’a pas trouvé de traces de détournement de fonds par Mohammed, et aucune preuve matérielle qu’il était un membre du Hamas ou travaillait pour lui. En réalité, il y a des preuves substantielles du contraire, montrant que Mohammed s’efforçait d’éviter à World Vision des interactions gênantes avec le Hamas ».

Interrogée sur les éléments de l’audit qui démontreraient que Halabi avait essayé de s’assurer que World Vision ne soit pas impliqué dans des activités inappropriées avec le Hamas, la porte-parole n’a pas répondu.

Un Palestinien passe à côté d’une affiche de Mohammed al-Halabi, le directeur gazaoui de l’organisation caritative chrétienne World Vision, à Gaza Ville le 12 janvier 2017. (AFP PHOTO / MOHAMMED ABED)

Maher Hanna explique que Halabi était un représentant du Fatah au conseil étudiant de l’université islamique au début des années 2000, laissant ainsi entendre qu’il refuserait de travailler avec le Hamas, grand rival du Fatah.

Les gouvernements australien, allemand et l’Agence américaine pour le développement international ont également déclaré que des audits menés sur l’utilisation des fonds donnés aux programmes de World Vision à Gaza n’ont pas mis en évidence des irrégularités.

Des inquiétudes sur le procès

Hanna a affirmé que sa capacité à défendre Halabi avait été compliquée et réduite par son accès limité à un certain nombre d’éléments du dossier.

Quand il veut étudier les procès verbaux d’audiences comprenant les déclarations des témoins du procureur d’Etat, a-t-il expliqué, il doit d’abord demander la permission aux officiels israéliens de la sécurité.

« A chaque fois que je veux consulter ces documents, je dois contacter le Shin Bet et ensuite, un jour ou deux après, des agents viennent dans mon bureau et me surveillent pendant que je les lis, a-t-il dit. Devoir passer par cette procédure est très frustrant. Cela complique mon travail et m’empêche très concrètement de travailler à mon propre rythme ».

Le ministère de la Justice a déclaré qu’il avait restreint l’accès aux procès-verbaux des dépositions des témoins d’Etat sur la base de « considérations liées à la sécurité de l’Etat ».

Le ministère a également assuré que ces restrictions maintiennent « un équilibre entre les besoins sécuritaires et les droits de l’accusé ».

Yehoshua Resnick, l’ancien assistant du procureur d’Etat, a déclaré qu’il comprenait la frustration d’un avocat devant passer par une telle procédure, mais a souligné qu’il n’y avait pas d’alternative.

« On est indubitablement perturbé par ce système, mais en fin de compte, il revient aux services de sécurité de décider quels documents nécessitent ces restrictions », a déclaré Resnick, qui a été confronté à des problèmes similaires dans des affaires liées à la sécurité.

Maher Hanna, l’avocat de Mohammed Halabi, dans son bureau de Jérusalem. (Adam Rasgon/Times of Israel)

Maher Hanna a également fait savoir que sa capacité à défendre son client était entravée par le fait qu’Israel l’empêche d’entrer dans Gaza.

« Ne pas aller à Gaza affecte sérieusement mon travail. Nous parlons de faits dont Israël affirme qu’ils se sont produits à Gaza. Il est important que j’aille dans les bureaux de World Vision et d’autres d’endroits, rencontrer des gens, particulièrement des témoins, et mener une enquête, a-t-il dit. Je dois y aller pour mener une bonne partie de mon travail dans cette affaire ».

Hanna a déposé un recours auprès de la Cour suprême pour pouvoir entrer dans Gaza, une audience est prévue pour décembre.

En réponse au recours d’Hanna, le procureur d’Etat a indiqué que les officiels de la sécurité s’opposent fermement à l’autoriser à entrer dans Gaza à cause des « informations sécuritaires sensibles » auxquelles il a eu accès dans le procès d’Halabi. (Le procureur d’Etat n’a pas donné plus de détails).

L’Etat a également déclaré qu’Israël ne voulait pas autoriser Hanna à rencontrer des Gazaouïs au point de passage d’Erez, le seul point de passage pour piétons entre Israël et l’enclave côtière.

Hanna a ajouté que le tribunal de Beer Sheva n’a pas fourni d’interprète  compétent. « La traduction de l’arabe à l’hébreu est très mauvaise et vice-versa. Le juge pose à Mohammed une longue question en hébreu, et il obtient une traduction pauvre et partielle. Quand il répond, le juge lui dit qu’il ne lui a pas répondu. Mais il a répondu à ce que l’interprète lui a demandé, et n’est pas exactement ce que le juge a dit », a déclaré Hanna.

« Mohammed mérite de pouvoir comprendre l’audience et d’être compris. C’est préoccupant car une bonne partie de ce qui se dit réellement dans le tribunal ne se retrouve pas dans les procès-verbaux », a-t-il dit.

Dans l’attente de l’arrivée des juges de la Cour Suprême au tribunal. (Matti Friedman / Times of Israël)

Le porte-parole de l’Administration des tribunaux a refusé de commenter.

Resnick a déclaré avoir été confronté à plusieurs cas de mauvaises traductions, mais il revient à l’avocat de demander un meilleur interprète.

« Alors qu’un avocat peut proposer un interprète, le tribunal a la responsabilité d’en fournir un. Si celui-ci ne convient pas, c’est alors à l’avocat d’en informer le tribunal, qui doit ensuite chercher une nouvelle personne avec le niveau d’accréditation sécuritaire nécessaire », a-t-il dit.

Hanna a fait plusieurs demandes en ce sens, sans succès.

Un verdict qui approche

L’avocat a assuré que, tout au long du procès, il avait exprimé ses préoccupations au juge Zlotchover concernant l’affaire.

« Le juge répond toujours que les préoccupations spécifiques que je soulève n’ont pas d’impact substantiel sur le procès, a-t-il déploré. Je ne suis pas d’accord avec lui. Mais même si j’étais d’accord avec lui, je ne pense pas que nous puissions dire que toutes mes préoccupations réunies – empêcher un témoin de Gaza de venir témoigner, limiter mon accès aux procès-verbaux, m’interdire d’entrer dans Gaza et ainsi de suite – n’ont pas eu d’impact substantiel sur le procès. Tous ces éléments montrent clairement que Mohammed n’est pas jugé de façon équitable ».

Pourtant, malgré toutes ses préoccupations et ses plaintes, l’avocat est toujours certain que le tribunal rendra justice en acquittant son client.

« J’en suis convaincu », a-t-il confié, notant qu’il s’attend à ce que le procès s’achève dans les prochains mois. « Les preuves montrent qu’il n’est pas coupable, et je pense que le tribunal l’acquittera ».

L’AFP a contribué à cet article.

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