Aharon Appelfeld, la voix de l’enfance volée s’est tue
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Aharon Appelfeld, la voix de l’enfance volée s’est tue

Refusant le qualificatif "d'auteur de la Shoah", il n'a jamais écrit sur les camps de la mort, mais tentait de raconter le chemin emprunté pour se construire une identité

Aharon Appelfeld,écrivain israélien, le 27 mai 2010. (AFP / Philippe MERLE)
Aharon Appelfeld,écrivain israélien, le 27 mai 2010. (AFP / Philippe MERLE)

« Toute ma vie, j’ai essayé de conserver l’enfant qui est en moi », affirmait Aharon Appelfeld, décédé jeudi à l’âge de 85 ans. Une enfance marquée par la Shoah, tout comme l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain israélien.

Refusant le qualificatif « d’auteur de la Shoah », Appelfeld n’a jamais écrit sur les camps de la mort. Mais il indiquait avoir tenté de raconter le long chemin emprunté pour se construire une identité, avec cette tragédie pour socle.

« J’ai grandi dans la Shoah, au ghetto, dans le camp, dans la forêt (…). C’est ce qui m’a formé », avait-il expliqué à la télévision publique.

Aussi, « toute ma vie, j’ai essayé de conserver l’enfant qui est en moi », précisait-il en 2011 lors d’un entretien avec la créatrice Shahaf Dekel.

Né en 1932 dans un village près de Czernowitz, ville roumaine aujourd’hui en Ukraine, dans une famille juive libérale, sa mère est assassinée par les nazis tandis qu’il est déporté avec son père dans un camp de travail en Ukraine.

Aharon Appelfeld s’en évade seul en 1942 et survit ensuite dans les forêts, « adopté par un gang de criminels ukrainiens ».

Recueilli par les Soviétiques, il devient « garçon de cuisine » pendant neuf mois pour l’Armée rouge, qu’il quitte en 1945. Il immigre un an plus tard en Palestine alors qu’il n’a que 13 ans.

Il est accueilli dans un kibboutz, un village collectiviste « petit, maigre et sans langage », comme il le dépeint dans son livre L’héritage nu.

Amos Oz, chez lui à Tel Aviv, évoquant ‘Judas,’ son dernier roman publié en anglais en september 2016 (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Il y côtoie Amos Oz, qui va devenir un des écrivains israéliens les plus influents. A l’époque, il n’a connu qu’une année de scolarité en Europe.

Le jeune adolescent étudie avec un zèle d’autodidacte, « copiant chaque jour un passage de la Bible, sans tout comprendre », jusqu’à entrer à l’université de Jérusalem, où il étudie le yiddish et l’hébreu, et décroche un poste de professeur de littérature.

‘La peur, l’amour, la haine’

Dans ses livres, il évoquait les sentiments humains les plus « communs » selon lui.

« Je veux parler de ce qui fait l’humain, la peur, l’amour, la haine (…), ce qui est toujours actuel », disait-il.

Auteur depuis 1962 de 46 livres traduit dans de nombreuses langues, il reconstitue au fil des romans la vie des juifs d’Europe centrale avant la Shoah.

Pour Ygal Schwartz, spécialiste de son œuvre, auteur de quatre livres sur le romancier, Aharon Appelfeld était « l’un des plus grands écrivains du 20e siècle ».

« Il est le Kafka de la seconde partie du siècle », a-t-il estimé à la radio israélienne.

Récipiendaire de nombreux prix à travers le monde, l’écrivain avait notamment reçu le prestigieux Prix d’Israël en 1983 et le Prix Médicis étranger en 2004 pour son autobiographie, Histoire d’une vie.

Parlant lentement d’une voix marquée par un fort accent roumain, la tête couverte d’une inséparable casquette de marin, Appelfeld vivait près de Jérusalem ces dernières années, où on pouvait le croiser attablé à un café en train d’écrire.

« J’aime écrire dans les cafés, j’ai vécu dans la forêt et j’ai encore besoin d’être entouré de gens », expliquait-il.

Son fils Meir, artiste-peintre, disait de lui qu’il savait « choisir les mots, quand se taire et quand parler. »

« Les choses les plus fortes ne sont pas verbales, les choses profondes se transmettent parfois par le silence », aimait à dire Aharon Appelfeld.

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