Allemagne : Les liens israéliens dans le dossier de fraude Wirecard
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Allemagne : Les liens israéliens dans le dossier de fraude Wirecard

La firme, aujourd'hui en faillite, aurait traité les paiements des escrocs aux options binaires, avec un de ses cadre impliqué dans un scandale de blanchiment d'argent en Israël

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Sur cette photo d'archive prise le 18 septembre 2018, Markus Braun, PDG de la société de technologie et de services financiers Wirecard, pose au siège de la société à Aschheim près de Munich, dans le sud de l'Allemagne. Braun a été arrêté car il est soupçonné de manipulation du marché, a déclaré le procureur allemand le 23 juin 2020, après que le fournisseur de paiements a avoué que les 1,9 milliard d'euros manquants sur ses comptes n'existaient probablement "pas". (Christof STACHE / AFP)
Sur cette photo d'archive prise le 18 septembre 2018, Markus Braun, PDG de la société de technologie et de services financiers Wirecard, pose au siège de la société à Aschheim près de Munich, dans le sud de l'Allemagne. Braun a été arrêté car il est soupçonné de manipulation du marché, a déclaré le procureur allemand le 23 juin 2020, après que le fournisseur de paiements a avoué que les 1,9 milliard d'euros manquants sur ses comptes n'existaient probablement "pas". (Christof STACHE / AFP)

Wirecard, la firme de paiement allemande qui s’est effondrée, la semaine dernière, dans ce qui a été décrit comme l’une des « plus importantes fraudes entrepreneuriales de ces dernières années », est liée à deux récents scandales financiers majeurs : Les options binaires et l’affaire ICC-Cal.

Autrefois chouchoutée par le marché boursier allemand, Wirecard a déclaré sa faillite le 25 juin après la disparition de 2,1 milliards de dollars de ses registres. L’ancien directeur-général de la compagnie a été arrêté le 25 juin, soupçonné d’avoir falsifié les livres pour « donner une image de la firme financièrement plus forte et plus attractive pour les investisseurs et pour les clients », ont estimé les procureurs allemands.

Mais si les procureurs disent que Wirecard a engrangé bien moins de revenus que l’entreprise avait pu l’affirmer, il y a des preuves attestant du fait qu’une partie de ces revenus gagnés à partir de ses activités de traitement de paiements l’ont été en se prêtant à des escroqueries.

Comme ont pu l’annoncer le Times of Israel et d’autres journaux, Wirecard a traité les paiements, notamment, de l’industrie israélienne des options binaires largement frauduleuse, qui a volé des milliards de dollars à de petits investisseurs partout dans le monde. L’ampleur de cette gestion des paiements relatifs aux firmes de vente d’options binaires reste encore à être pleinement déterminée.

Dietmar Knoechelmann en 2016. (Capture d’écran sur Facebook)

Pour sa part, l’un des anciens cadres de Wirecard, Dietmar Knoechelmann, ressortissant allemand qui avait épousé une Israélienne et qui possède dorénavant la double nationalité israélo-allemande, avait été condamné en Israël, au mois de novembre 2016, pour incitation à la fraude dans un scandale de blanchiment l’argent lié à ICC-Cal.

C’est l’édition israélienne du journal Globes qui avait pour la première fois fait part de l’existence de ce scandale, en 2009. En 2016, Knoechelmann avait plaidé coupable en reconnaissant avoir aidé à tromper Visa et Mastercard, ainsi que les autorités américaines, en aidant à faire passer des paiements de sites de jeu en ligne pour une somme représentant des dizaines de millions de dollars et qui ciblaient illégalement des citoyens américains.

Knoechelmann avait plaidé coupable en avouant avoir mené cette activité frauduleuse entre 2008 et 2010. Jusqu’au mois de mars 2009, il travaillait encore pour Wirecard en tant que directeur de sa filiale irlandaise, Wirecard Payment Solutions Holdings Limited.

Bizarrement, le nom de la firme pour laquelle Knoechelmann travaillait à l’époque où il s’était rendu coupable de fraude dans l’affaire ICC-Cal n’est mentionnée nulle part – que ce soit dans la plainte déposée dans le gouvernement israélien ou dans le verdict.

Le traitement de paiements d’options binaires

Tous les commerçants désireux d’accepter des paiements par carte de crédit doivent trouver une « banque acquéreuse » ou un « acquéreur marchand » qui soient susceptibles de les assurer. Une « banque acquéreuse » est exigée dans de nombreux pays pour garantir que les activités menées par le commerçant ne soient pas illégales et pour connaître la véritable identité des propriétaires de l’entreprise commerciale et pas seulement celle de ses directeurs – qui peuvent être des hommes de paille.

Selon des documents internes de l’entreprise qui ont été trouvés par le Financial Times, Wirecard a reçu des commissions, jusqu’à la fin 2017, pour traiter les paiements de Banc de Binary, une firme d’options binaires, aujourd’hui disparue, qui avait fait l’objet d’une plainte en 2013 de la part de la SEC (Securities and Exchange Commission) en 2013 pour avoir illégalement vendu des options binaires à des clients américains.

Parmi ses autres clients majeurs, les entreprises de vente d’options binaires Rodeler (24option) et Hoch Capital (itrader, elles aussi liées à Israël, selon des documents internes de Wirecard vus par le Financial Times.

Bien qu’il s’agisse d’un modeste bâtiment de quatre étages, Ulysses House, à Dublin, en Irlande, est le siège de centaines d’entreprises. C’est également le siège de Greymountain Management et de Wirecard UK and Ireland Limited. (Crédit photo : Google Street View)

Au cours de poursuites judiciaires intentées au civil en Israël, en 2018, David Cartu, propriétaire de Greymontain Management, une firme de traitement de paiement irlandaise, avait dévoilé des documents appartenant au liquidateur de la firme montrant que Wirecard avait été l’une des banques acquéreuses dont Greymountain traitait les paiements dans le secteur des options binaires. Ainsi, l’entreprise irlandaise avait été chargée de traiter les paiements de plus de 40 sites de vente d’options binaires et de Forex, israéliens majoritairement, et notamment BigOption.com, BinaryBook.com, MortonFinance.com and Capmb.com.

David Cartu, ressortissant israélo-canadien, et ses deux frères ont été accusés au mois de mai par la Commission des titres de l’Ontario d’avoir escroqué des investisseurs à hauteur de 233 millions de dollars, partout dans le monde.

Pour sa part, un article datant du 31 mai et paru dans le journal allemand Handelsblatt a cité les procureurs allemands, disant que Wirecard avait été un gestionnaire central des paiements effectués en faveur d’Option888 et que l’entreprise avait également aussi assuré tout un réseau de sites de trading liés aux options binaires et autres. L’article a ajouté qu’il n’avait pas toutefois été prouvé que Wirecard avait conscience du caractère frauduleux présumé de ces sites. Wirecard avait dit à Handelsblatt que « la banque Wirecard vérifie avec le soin nécessaire ses nouveaux clients et les contrôle conformément aux lois financières en vigueur ».

Wirecard et l’affaire ICC-Cal

De 2006 à 2010, ICC-Cal, une firme de carte de crédit qui appartenait conjointement à la Bank Discount et à la Bank Beilemi en Israël, avait frauduleusement traité des paiements de sites de jeu, de sites pornographiques (notamment zoophiles) et de site d’e-commerce douteux, pour un montant atteignant des milliards de dollars.

ICC-Cal était un « acquéreur marchand » – ce qui signifie que la firme avait obtenu une autorisation auprès de Visa et de Mastercard pour « acquérir » des paiements par carte de crédit, dans la mesure où elle avait préalablement vérifié les commerçants pour s’assurer que leurs activités n’étaient pas illégales et, ensuite, qu’elle avait étiqueté les transactions de chaque vendeur grâce à un code à quatre chiffres qui reflétait de manière précise le domaine d’activité du commerçant.

Mais les juges israéliens avaient découvert que pendant plusieurs années, ICC-Cal avait accepté et acquis les paiements de vendeurs qui avaient menti sur la nature de leurs activités. L’entreprise avait également donné de faux codes pour désigner les transactions effectuées par les commerçants, de manière à ce que Visa et Mastercard ne considèrent pas ces derniers comme posant potentiellement des risques et puissent les approuver. Et ICC-Cal avait traité des milliards de dollars de paiement pour des sites de jeu en ligne qui avaient ciblé des clients américains, contrevenant en cela à la loi dite de l’UIEGA (Unlawful Internet Gambling Enforcement Act) de 2006, une législation américaine qui interdit aux firmes de jeu en ligne d’accepter des paiements de la part de clients américains.

Selon les jugements qui ont été rendus dans deux arrangements judiciaires réalisés dans le cadre de l’affaire ICC-Cal, les employés israéliens de la firme n’avaient pas été, dans un premier temps, impliqués dans des traitements de paiement à haut-risque. Mais ils avaient été approchés, en 2006 ou peu après, par au moins trois hommes venant de l’étranger – deux ressortissants allemands et un homme de nationalité canadienne – qui avaient alors demandé de traiter des paiements pour leur compte. Parmi les deux Allemands se trouvait Dietmar Knoechelmann, qui représentait une entreprise qui possédait plusieurs sites de jeu en ligne et qui aidait à gérer les paiements versés par les citoyens américains par le biais d’un portefeuille électronique.

Knoechelmann devait plaider coupable, en 2016, pour incitation à la fraude dans l’affaire ICC-Cal mais nulle part, que ce soit dans la plainte ou dans le verdict, ne figurent le nom ou les noms des entreprises qu’il avait représentées. Il avait mené ces activités frauduleuses entre 2008 et 2010.
Il avait encore travaillé pour Wirecard jusqu’au mois de mars 2009, en tant que directeur de sa filiale irlandaise, Wirecard Payment Solutions Holdings Limited. En 2017, le Times of Israel avait demandé au ministère de la Justice le nom de la compagnie pour le compte de laquelle travaillait Knoechelmann lorsqu’il s’était rendu coupable d’incitation à la fraude, mais le ministère avait fait savoir que le nom de la firme avait été placé sous embargo dans le cadre de l’accord judiciaire conclu avec Knoechelmann.

Knoechelmann avait été condamné à six mois de prison sous conditions ainsi qu’à une amende de 1,5 million de shekels. Il lui avait également été demandé de rembourser 7,5 millions de shekels supplémentaires, des profits accumulés lors de son plan de fraude.

Le directeur-général d’ICC-Cal à ce moment-là, Boaz Chechik, avait été condamné, pour sa part, en 2018 à quatre mois de service communautaire et à une amende de 350 000 shekels, tandis que son adjoint, Steve Greenspan, avait écopé d’une peine de six mois de service communautaire et d’une amende de 100 000 shekels. Shay Ben Asulin, autre accusé dans le dossier, avait été condamné à cinq mois de service communautaire et à une amende de 1,5 million de shekels. En 2008, Ben Asulin devait devenir l’un des fondateurs et directeurs de AnyOption, l’une des toutes premières entreprises d’options binaires israéliennes.

La firme ICC-Cal avait reçu l’ordre de rembourser 85 millions de shekels mais elle n’avait pas été mise en examen.

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