AMIA: Un ancien du Mossad fait des révélations sur la mort du juge Nisman
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AMIA: Un ancien du Mossad fait des révélations sur la mort du juge Nisman

C'est le Mossad qui aurait relié l'Iran à l'attaque terroriste du QG juif de Buenos Aires; l'ex-agent aurait donné au juge des preuves incriminant Kirchner

La présidente de l'Argentine Cristina Kirchner (à gauche), à Buenos Aires, le 19 septembre 2012, et le défunt procureur de la République d'Argentine, Alberto Nisman, (à droite), à Buenos Aires, le 20 mai 2009. (Crédit : Juan Mabromata / AFP)
La présidente de l'Argentine Cristina Kirchner (à gauche), à Buenos Aires, le 19 septembre 2012, et le défunt procureur de la République d'Argentine, Alberto Nisman, (à droite), à Buenos Aires, le 20 mai 2009. (Crédit : Juan Mabromata / AFP)

Le Mossad israélien a fourni les renseignements qui ont permis au procureur argentin Alberto Nisman de prouver que l’Iran avait orchestré l’attentat terroriste de l’AMIA à Buenos Aires en 1994, au cours duquel 85 personnes ont été tuées, selon un documentaire de la télévision israélienne.

Et un ancien agent du Mossad a donné à Nisman des informations incriminantes sur les efforts présumés de l’ancienne présidente argentine Cristina Fernandez de Kirchner pour dissimuler le rôle de l’Iran dans l’explosion, dans une séquence d’événements qui a finalement conduit à l’assassinat de Nisman, a également déclaré le reportage.

Le programme télévisé d’investigation « Uvda » (Fait), diffusé jeudi soir sur la Douzième chaîne israélienne, comprenait une longue interview d’Uzi Shaya, un ancien agent du Mossad qui a déclaré avoir eu de nombreux échanges avec Nisman, et qui a reconnu que les documents qu’il a transmis à Nisman, incriminant prétendument Kirchner, « pourraient avoir causé sa mort ».

L’enquêteur argentin Nisman a identifié le kamikaze qui a fait exploser le centre juif de l’AMIA comme étant l’agent du groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah Ibrahim Berro. Dans un acte d’accusation de 2006, il a relié l’ordre de passer à l’acte à une réunion du « Comité des opérations spéciales » des dirigeants iraniens en 1993 ; L’Iran en voulait au président de l’époque, Carlos Menem, pour avoir mis fin à la coopération avec son programme nucléaire et pour avoir rétabli les liens de l’Argentine avec Israël. Les allégations de Nisman ont conduit à l’émission de mandats d’arrêt internationaux contre certains des Iraniens l’année suivante pour ce qui est la pire attaque terroriste de l’histoire de l’Argentine.

Le reportage « Uvda » a déclaré que c’est le Mossad qui a identifié les auteurs et les orchestrateurs de l’explosion, et a mis les informations à la disposition de Nisman.

Un homme marche dans les décombres après l’explosion d’une bombe à l’Association mutuelle israélite argentine (centre AMIA) à Buenos Aires, le 18 juillet 1994, tuant 85 personnes et en blessant environ 300 autres. (Crédit : Ali Burafi/AFP)

En janvier 2015, Nisman a été retrouvé mort dans son appartement de Buenos Aires, la veille du jour où il devait témoigner devant un panel du Congrès argentin sur le rôle de la présidente Kirchner de l’époque dans la dissimulation de la responsabilité de l’Iran dans l’attentat. Un fonctionnaire du gouvernement a d’abord affirmé que la mort de Nisman – par une seule balle à la tête tirée à bout portant – était un suicide, mais l’Argentine a ensuite reconnu qu’il s’agissait d’un homicide.

Kirchner, qui a toujours nié toute illégalité concernant sa gestion des affaires liées à l’AMIA et ses relations avec l’Iran, est aujourd’hui vice-présidente de l’Argentine.

Uzi Shaya. (Captures d’écran Douzième chaîne)

Dans le documentaire de jeudi, Shaya a déclaré avoir remis à Nisman une enveloppe de documents censés incriminer Kirchner – dont des documents montrant des transferts de millions d’euros d’une grande banque iranienne vers des comptes détenus par les membres de sa famille à Chypre, aux Seychelles et aux îles Caïmans – 10 jours avant l’assassinat de Nisman. Ces documents ont incité Nisman à écourter ses vacances en Espagne avec sa fille de 15 ans, à se dépêcher de rentrer à Buenos Aires et à prendre des dispositions pour témoigner contre Kirchner au Congrès.

Shaya – qui a déclaré que son travail au Mossad avait consisté notamment à mener une opération au cours de laquelle plus de 600 millions de dollars d’investissements détenus dans le monde entier par des personnalités de haut rang de l’organisation terroriste du Hezbollah financée par l’Iran ont été « blanchis » – a déclaré qu’il était resté en contact avec Nisman après avoir quitté l’agence d’espionnage israélienne, lorsqu’il est allé travailler pour un cabinet d’investigation privé.

Paul Singer, lors de la réunion annuelle 2013 du Forum économique mondial à Davos, en Suisse, le 23 janvier 2013. (Wikimedia Commons)

Il a repris contact avec Nisman, selon le documentaire, lorsque la société pour laquelle il travaillait fournissait des services à Paul Singer, un milliardaire juif américain qui dirige le fonds spéculatif Elliott Management (et qui a créé la Start-Up Nation Central, une organisation à but non lucratif basée à Tel Aviv qui met en valeur l’innovation israélienne). Le gouvernement argentin devait des milliards de dollars à ce fonds après avoir acheté des obligations argentines et exigé leur remboursement intégral. Shaya a déclaré avoir transmis à Nisman « du matériel destiné à enrichir son enquête » sur les transactions prétendument illicites de Kirchner avec l’Iran.

Shaya, qui ne travaillait pas directement pour le fonds, a déclaré qu’il n’était pas au courant de ses liens avec Nisman, et qu’il avait choisi de s’adresser au procureur de son plein gré. L’idée était que si Kirchner apprenait que Nisman avait ces informations sur les comptes bancaires, a laissé entendre Shaya, elle serait incitée à rembourser la dette envers le fonds de Singer.

Shaya a déclaré avoir rencontré Nisman à quatre reprises, et a donné au procureur argentin des éléments incendiaires mais non concluants « qu’il lui appartenait de vérifier » la corruption présumée de Kirchner. Il a déclaré que Nisman savait qu’il ne travaillait plus pour le Mossad à l’époque.

Les documents que Shaya a remis dans le hall d’un hôtel espagnol début janvier 2015, y compris les documents montrant les virements bancaires, étaient cependant plus catégoriques, essentiellement pour « acculer » Kirchner, selon l’émission Uvda. « Nisman et moi n’étions pas copains », a déclaré Shaya. « Il a accepté l’enveloppe, il a dit merci. C’était la fin de l’histoire en ce qui me concerne ».

Les dégâts de l’attentat à la bombe contre l’Association mutuelle israélite argentine (AMIA) à Buenos Aires, Argentine, 18 juillet 1994. (Autorisation)

Nisman a interrompu ses vacances et est rentré en Argentine le lundi 12 janvier. Il a dit à ses amis, notamment par SMS, qu’il avait maintenant des preuves concluantes de la corruption de Kirchner, que « la vérité va éclater », qu’il « allait lancer un pavé dans la marre » et que son procès contre elle se déroulait « plus vite que je ne le pensais ».

Le mercredi 14 janvier, Nisman a déposé une plainte officielle contre Kirchner et d’autres hauts fonctionnaires argentins pour avoir prétendument couvert le rôle de l’Iran dans l’attentat de l’AMIA. Dans des interviews à la radio et à la télévision, il a allégué que Kirchner avait conclu un accord illicite avec l’Iran pour lui accorder l’immunité. « Si je dispose des preuves, je suis obligé de les présenter », avait-il déclaré.

Nisman passa les quelques jours suivants à préparer les documents qu’il avait prévu de présenter à la commission du Congrès, en envoyant à un ami une photo de son bureau, couvert de papiers, alors qu’il travaillait. Le samedi 17 janvier, Nisman, qui a souvent dit, pendant ses années d’enquête sur l’explosion et les retombées de l’AMIA, qu’il recevait des menaces de mort, a demandé à son technicien informatique Diego Lagomarsino de venir à son appartement, et lui a dit qu’il était préoccupé par la sécurité. Plus précisément, Lagomarsino a dit à « Uvda », Nisman a dit qu’il avait besoin d’une arme « pour protéger ses [deux] filles » et a demandé à Lagomarsino s’il en avait une.

L’Argentin Diego Lagomarsino lors d’une conférence de presse à Buenos Aires, le 28 janvier 2015. (AFP PHOTO / ALEJANDRO PAGNI)

Lagomarsino a dit oui, il est rentré chez lui pour le chercher, est retourné à l’appartement de Nisman trois heures plus tard avec lui, puis est rentré chez lui à nouveau. Nisman a été retrouvé mort quelques heures plus tard, le dimanche 18 janvier. La balle fatale a été tirée par l’arme de Lagomarsino.

Kirchner (indirectement) et Lagomarsino (directement), a noté « Uvda », ont tous deux été suspectés dans le meurtre, qui fait toujours l’objet d’une enquête.

« Il est évident pour moi qu’il a été assassiné », a dit Shaya à propos de Nisman. Lorsqu’on lui a demandé s’il se sentait coupable de son rôle dans la séquence des événements, il a souligné que Nisman poursuivait obstinément Kirchner bien avant qu’il ne reprenne contact avec le procureur, mais il a également déclaré : « Vous ne savez pas où est votre responsabilité… C’est possible… La conscience se met à travailler… »

Son interlocuteur a dit :  » Vous avez donné à Nisman les documents… « , et Shaya a complété la phrase : « …qui auraient pu causer sa mort ? Oui. »

Plus tard dans l’interview, Shaya a ajouté : « C’était le travail. Ça ne valait pas la peine de mourir pour ça ».

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Des militants participent à une cérémonie marquant le deuxième anniversaire de la mort controversée du procureur argentin Alberto Nisman, à Buenos Aires, le 18 janvier 2017. (AFP/EITAN ABRAMOVICH)

Dans une réponse à l’émission télévisée, les responsables d’Elliott Management ont déclaré qu’ils n’avaient pas connaissance de documents incriminant Kirchner, ou que de tels documents avaient été transmis à une société d’enquête privée et de là à quelqu’un d’autre. Ils ont également souligné que Shaya n’avait jamais travaillé pour Elliott Management, et que personne parmi ceux qui ont conseillé Elliott Management n’a été prié par le fonds d’être en contact avec Nisman.

Lors d’une discussion en studio après le documentaire, le journaliste d’investigation Ronen Bergman a déclaré que Shaya « aurait dû savoir à quel point cela pouvait mal finir » et que si l’ancien agent du Mossad avait ce genre de documents incriminants concernant une attaque terroriste majeure sur une cible juive, « il aurait dû les partager » avec les autorités israéliennes.

Au cours de l’interview, la présentatrice d' »Uvda » Ilana Dayan a montré des documents de Shaya apparemment liés au prétendu transfert de fonds iraniens à Kirchner. Les documents ostensiblement incriminants remis par Shaya à Nisman, cependant, a noté « Uvda », n’ont pas été trouvés dans l’appartement de Nisman lorsque son corps a été découvert, et n’ont jamais réapparu depuis.

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