Après la mort de leur père, les fils découvrent une collection d’art pillée par les nazis
Rechercher

Après la mort de leur père, les fils découvrent une collection d’art pillée par les nazis

Simon Goodman détaille sa quête pour récupérer sa famille et son droit d'aînesse dans un nouveau livre

Les frères Nick et Simon Goodman tenant "Paysage" de Degas récupéré, Chicago 1998. (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)
Les frères Nick et Simon Goodman tenant "Paysage" de Degas récupéré, Chicago 1998. (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)

LONDRES – L’arrivée de quelques boîtes moisies d’Allemagne en automne 1994 à Los Angeles, dans la maison de Nick Goodman a fondamentalement changé la perception de son frère Simon sur leur père. Ces boîtes étaient « les derniers restes fatigués de la succession de feu notre père », raconte Simon Goodman dans son livre récemment publié et intitulé « The Orpheus Clock ».

Une inspection minutieuse du contenu bureaucratique de ces boîtes ont révélé les détails de la recherche minutieuse de leur père, Bernard Goodman, à propos de la collection d’art de sa famille – de précieuses œuvres que les nazis avaient volé à ses parents.

Publié en août, « The Orpheus Clock » est, de l’aveu même de Simon Goodman, un livre compliqué.

En partie un mémoire de famille, en partie un livre sur une enquête, il rassemble les morceaux des efforts déployés par les frères, ainsi que par leur père, pour récupérer le patrimoine pillé de la famille et leur héritage perdu.

Ce qui est frappant, c’est l’ampleur du vol concerné. Les frères Goodman ont identifié environ 400 œuvres d’art ayant appartenu à leurs grands-parents. Bien que plus de la moitié ait été récupérée – une grande partie grâce à un accord de 2002 avec le gouvernement néerlandais – beaucoup se trouvent encore dans des musées, dans des collections privées tandis que pour d’autres, on ne sait pas encore où ils sont.

« Louise » de Man Ray, Paris, 1926, est un portrait de la grand-mère de Simon et  Nick Goodman, Louise von Gutmann Landau. (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)
« Louise » de Man Ray, Paris, 1926, est un portrait de la grand-mère de Simon et Nick Goodman, Louise von Gutmann Landau. (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)

La détermination, le dynamisme et la ténacité des Goodman sont palpables. Simon, qui travaillait dans le monde de la musique, a décidé de vendre son entreprise au début des années 2000 et de consacrer son temps et son énergie à la recherche des œuvres d’art disparues.

Les exigences complexes de la recherche et le cycle apparemment sans fin des demandes de restitution ont fait que la chasse était devenue son emploi à temps plein, « son chemin de vie ».

Né en 1948, Simon Goodman a grandi à Londres. La mère non-juive des frères a insisté pour les élever comme des Anglicans. Lui et Nick ont ​​été baptisés, vaguement conscients que les parents de leur père avaient été juifs et étaient morts pendant la guerre.

Il n’y a eu aucun échange avec la famille élargie au cours des années de leur enfance, même s’ils savaient qu’ils devaient avoir des cousins ​​qui vivaient à proximité. Ce ne fut que plus tard que Goodman a appris qu’il y avait eu une querelle de famille.

Lors d’une interview téléphonique avec The Times of Israel depuis Los Angeles, son domicile depuis les années 1970, il a expliqué que ceux qui avaient survécu à la guerre avaient estimé qu’ils n’avaient pas reçu suffisamment de « miettes de ce qui restait de la propriété familiale ».

Bernard n’avait pratiquement rien dit à ses fils sur son passé, montrant clairement qu’il ne voulait pas en parler. En fait, il parlait peu de tout, a précisé Goodman.

Le grand-père de Simon et Nick Goodman Fritz Gutmann dans ce portrait de Man Ray « Fritz », Paris, 1926 (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)
Le grand-père de Simon et Nick Goodman Fritz Gutmann dans ce portrait de Man Ray « Fritz », Paris, 1926 (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)

La perte des parents de Bernard – sa mère à Auschwitz et son père dans la Petite Forteresse, une prison près de Theresienstadt – l’avait profondément affecté.

« Son langage corporel était complètement éteint. Je n’ai pas osé lui poser des questions difficiles parce que je sentais que c’était douloureux », a expliqué Goodman. Au lieu de cela, il a glané des fragments d’information de sa mère et a compris que ses grands-parents, Fritz Gutmann et Louise von Gutmann Landau, avaient été très riches.

Lorsqu’il était adolescent, Simon a également trouvé un livre que sa mère avait caché dans lequel des Gutmann étaient mentionnés. A l’intérieur, il y avait des lettres pliées écrites à la Croix-Rouge après la guerre demandant des informations sur le couple.

« C’était une sorte de début pour moi, la première des pièces pour compléter le puzzle », a-t-il indiqué aujourd’hui.

Dans « The Orpheus Clock », Goodman se rappelle d’un moment en particulier où il était debout avec son père en face d’une peinture à l’huile du 17e siècle de Frans Hals, « Portrait d’Isaac Abrahamsz Massa », au Musée d’Art de San Diego. Ce fut un moment rare et inhabituel où Bernard lui a révélé que son père avait été, à une époque, le propriétaire de l’oeuvre, mais qu’elle a dû être vendue au cours de la Seconde Guerre mondiale. À l’époque, la révélation avait eu peu de sens.

Finalement, Simon et Nick Goodman finiront par comprendre que la famille Gutmann avait fondé l’une des plus grandes banques en Allemagne : Dresdner. Bernard et sa sœur, Lili, étaient les descendants allemands, puis ensuite néerlandais, de la dynastie bancaire allemand et Bosbeek, le domaine néerlandais où ils avaient vécu, avait abrité une collection d’art digne d’un musée de classe mondiale.

Cette collection comprenait des œuvres des vieux maîtres, des peintures impressionnistes telles que les œuvres de Degas et Renoir, de la porcelaine fine, du mobilier Louis XV, des tapisseries et des sculptures de la Renaissance inestimables, ainsi qu’une collection d’argenterie précieuse.

Le salon dans le domaine de la famille Gutmann, Bosbeek, avec le grisaille de Jacob Wit au dessus de la porte, 1928 (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)
Le salon dans le domaine de la famille Gutmann, Bosbeek, avec le grisaille de Jacob Wit au dessus de la porte, 1928 (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)

En 1995, Simon a découvert le premier tableau qui appartenait à la collection perdue : « Paysage » (Paysage avec cheminées) d’Edgar Degas. Mais le processus de restitution a été long et coûteux, nécessitant des poursuites contre le propriétaire de la peinture, le milliardaire de Chicago, Daniel Searle. Enfin, après trois ans de bataille juridique il y a eu un accord partiel.

À l’époque, Goodman affirme que le monde de l’art était réfractaire à ce que les frères tentaient de faire. Ils « nous considéraient comme des parvenus », explique t-il dans le livre. Malgré cela, cette affaire s’est avérée être un point de repère aux États-Unis pour les autres requérants demandant des restitutions d’oeuvre d’art de l’Holocauste.

Des photos datant d'une centaine d'année de l'horloge Orphée du catalogue du grand-père de Simon Goodman (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)
Des photos datant d’une centaine d’année de l’horloge Orphée du catalogue du grand-père de Simon Goodman (Crédit : Autorisation de la famille Goodman)

Depuis lors, les maisons d’enchères comme Christie’s et Sotheby’s ont établi leurs propres départements de restitution, et ils le contactent si quelque chose arrive avec son nom de famille mentionné quelque part dans la provenance d’une œuvre d’art.

La politique d’après-guerre des Alliés a vu des spécialistes militaires des arts connus comme les Monuments Men rechercher et envoyer des œuvres d’art volées dans leur pays d’origine.

Pourtant, il a été laissé aux soins des gouvernements d’après-guerre de ces pays de remettre les œuvres à leurs propriétaires ou héritiers, à condition que la preuve soit présentée pour justifier de leur identité et ce qu’ils avaient possédé. Ces unités ont été dissoutes en 1946.

Goodman reconnaît qu’il y avait des limites à ce que les Monuments Men pouvaient faire. Bien qu’ils étaient « bons dans ce qu’ils faisaient, ils étaient très peu et il s’agissait d’une tâche monumentale. En pratique, ils étaient d’abord et avant tout des soldats et ils ne voulaient pas s’engager à passer au crible les allégations d’un million de personnes ».

En outre, les nouveaux gouvernements d’après-guerre essayaient de reconstruire leur pays et la question de ce qui avait été pris aux Juifs d’Europe n’était pas une priorité, a-t-il ajouté.

La couverture du livre de Simon Goodman ‘The Orpheus Clock’ (Crédit : Autorisation)
La couverture du livre de Simon Goodman ‘The Orpheus Clock’ (Crédit : Autorisation)

Le titre du livre se réfère à la première restitution directe qu’a obtenu la famille de l’Allemagne – une horloge de table sophistiquée datant du 16e siècle, dont seulement douze dans le monde ont été fabriquées. Elle avait d’abord appartenu à son grand-père.

« J’aime l’idée du passage du temps symbolisant ce que ma famille a vécu », a expliqué Simon. Mais la pièce symbolise aussi le succès de Goodman qui a réussi à réunir sa famille élargie – les cousins qu’il n’a jamais connus.

Sans surprise, il explique que, « plus il creuse, plus il en découvre ».

Il a trouvé une collection d’art secondaire que les enfants Gutmann (son père et sa sœur, Lili) ne furent jamais autorisés à voir, et qui semble avoir été stockée dans la banque privée à Amsterdam. Il a retrouvé des peintures dont sa vieille tante de 96 ans n’avait pas connaissance que sa famille possédait.

Mais, dit-il, à chaque fois qu’il vend une œuvre d’art, il est accusé d’avoir des motivations financières, que sa quête est purement fondée sur l’argent. Goodman pense que l’antisémitisme peut nourrir cette notion.

« La même chose a été lancée à mon père et à des gens comme lui, juste après la guerre en Hollande. C’est comme si demander votre droit d’aînesse est en quelque sorte anti-social, anti-patriotique », s’est-il insurgé.

Traquer les œuvres récupérées est une entreprise coûteuse et les fonds sont nécessaires pour soutenir cette quête, même s’il essaie d’abattre beaucoup de travail lui-même. Il dit que la division des produits entre les trois héritiers directs – Simon, Nick et leur tante – et de leurs familles est de la logique financière.

« Vous ne pouvez pas diviser un tableau en trois. Malheureusement, la seule façon de diviser équitablement est de vendre », a-t-il raisonné.

Avec un énorme catalogue à retrouver, Goodman ne prévoit à aucun moment de cesser la recherche.

« Tout nous a été pris, de sorte que chaque petit bout de rétribution que je peux gagner de cela est très satisfaisant pour moi », a-t-il admis.

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...