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Art Spiegelman se confie sur le retrait de Maus

L'auteur juif de la bande dessinée emblématique sur la Shoah estime que la décision politique de l'école résulte de motifs autoritaires et mesquins

Luke Tress est le vidéojournaliste et spécialiste des technologies du Times of Israël

Art Spiegelman pendant une visioconférence sur le retrait du programme d'une école du Tennessee de son livre 'Maus,' le 7 février 2022. (Capture d'écran)
Art Spiegelman pendant une visioconférence sur le retrait du programme d'une école du Tennessee de son livre 'Maus,' le 7 février 2022. (Capture d'écran)

Art Spiegelman, lauréat du prix Pulitzer pour sa bande dessinée emblématique sur la Shoah, Maus, a blâmé lundi les tendances politiques autoritaires et les griefs mesquins de certains parents à l’origine du retrait de son œuvre du programme d’une école dans le Tennessee, le mois dernier.

La décision du conseil scolaire du comté de McMinn a engendré une tempête de critiques et a déclenché un débat national sur l’antisémitisme et l’identité juive aux États-Unis.

Spiegelman s’est entretenu lundi soir avec des représentants de groupes juifs et chrétiens du Tennessee. Les organisateurs ont déclaré que plus de 10 000 téléspectateurs étaient à l’écoute de la discussion.

Il a dit qu’il avait examiné le compte-rendu de la réunion du conseil scolaire pour discerner le motif à l’origine du retrait de la bande dessinée du programme scolaire. Il suppose qu’ils l’ont fait pour des raisons politiques, un penchant autoritaire, et un désir de réécrire l’histoire, ainsi que pour des griefs mesquins.

Les membres du conseil d’administration d’une école du comté McMinn, dans le Tennessee, se sont opposés à ‘Maus’ d’Art Spiegelman à cause de son langage et de ses images. (Crédit : Philissa Cramer/JTA)

Il a souligné que le conseil scolaire n’avait aucun problème avec Maus jusqu’à une époque très récente.

« Je suis bouleversé de constater que cela a changé, en raison de courants politiques qui, littéralement, brûlent des livres » a-t-il déclaré.

« Ils essaient de réajuster nos programmes d’études pour terrifier les bibliothécaires, les lecteurs et les enseignants. »

Il affirme que certains des parents du conseil souhaitent enseigner la Shoah d’une manière qui reflète une meilleure image des États-Unis, et a déclaré que cela était lié à d’autres tendances récentes dans le système d’éducation américain.

A LIRE : La BD « Maus », best-seller après avoir été bannie dans un établissement du Tennessee

Il a déclaré qu’un membre du conseil d’administration a affirmé : « Ce dont nous avons besoin, c’est d’un livre qui montre le patriotisme que nous pouvons fièrement ressentir pour avoir libéré les Juifs des camps. » Spiegelman a souligné que les États-Unis étaient réticents à l’idée de se joindre à la guerre et à mettre un terme à la persécution des Juifs, et que ce sont les Russes qui ont libéré Auschwitz, où son père était détenu.

Il a dit que des mesures ont récemment été prises pour surveiller les enseignants et les programmes d’études, et que les enseignants « doivent surveiller leurs propos, afin de ne pas offenser quelqu’un qui pourrait être mécontent que son grand-père soit insidieusement pointé du doigt, qui pourrait être malheureux et embarrassé par certains actes commis par l’Amérique dans son histoire ».

« Même s’ils disent qu’ils sont prêts à enseigner l’Holocauste, ils veulent un Holocauste plus flou, plus chaud et plus doux qui montre à quel point les Américains étaient grands », a-t-il déclaré.

« C’est un monde dangereux. Cela devient de plus en plus dangereux. Allez-vous essayer de le confronter d’une manière utile, ou enfouir votre tête dans des mythes et des histoires qui font chaud au cœur ? », a-t-il demandé.

Art Spiegelman, MAUS (photo credit: Book cover, Wikimedia commons)
Art Spiegelman, « MAUS ». (Crédit : Book cover, Wikimedia commons)

Il a également déclaré que de nombreux parents de l’école semblaient tenter de contrôler leurs enfants par le programme d’études, et ont émis des critiques vis-à-vis d’éléments personnels dans l’histoire de Spiegelman.

Maus est un ouvrage très personnel qui décrit la relation tendue de Spiegelman avec son père. Ils étaient divisés par la culture, l’histoire et des traumatismes, la relation était douloureuse pour eux deux. Sa représentation dans le livre n’était pas plus lugubre que la réalité ne l’a été, a-t-il déclaré.

Le conseil scolaire du comté de McMinn s’est concentré sur des éléments de Maus, y compris le manque de respect de Spiegelman envers ses parents dans le livre. Il traite sa mère de « p… » dans une scène, et discute de la liaison prénuptiale de son père dans une autre.

Il a déclaré que des détails personnels comme ceux-ci étaient nécessaires pour raconter l’histoire de manière véridique et crédible, qualifiant sa maison d’enfance de « banlieue d’Auschwitz ».

« Le tabou de ne pas honorer mon père et ma mère, c’est sur cela que la commission scolaire était totalement concentrée », a-t-il déclaré.

« Il aurait été impossible pour moi d’écrire ce livre comme un simple texte historique et de m’en extraire », a-t-il déclaré. « Mon contrat n’est pas avec mon père, mon contrat est avec le lecteur, faire une histoire qui est crédible, ce qui signifie que je dois gagner la confiance du lecteur »

« Je crois que tout s’articule autour de parents qui veulent contrôler leurs enfants sous prétexte de les protéger », a-t-il déclaré. « Il s’agit certainement de Juifs, mais il ne s’agit pas seulement de Juifs. Il s’agit d’ ‘altérer’, et ce qui se passe maintenant, c’est de contrôler. Contrôler ce que les enfants peuvent regarder, ce que les enfants peuvent lire, ce que les enfants peuvent voir d’une manière qui les rend moins capables de penser, rien de moins, et cela prend la forme des critiques de ce conseil où ils disent : ‘Il ne devrait pas parler à ses parents de cette manière’ ».

'Maus' (photo credit: Courtesy Pantheon & Schocken Books)
‘Maus’ (Crédit : Pantheon & Schocken Books)

Il n’avait pas l’intention que Maus devienne un outil pédagogique, mais il a souligné que l’élément personnel rendait l’histoire convaincante, y compris pour les enfants.

« Si vous leur parlez honnêtement, ils le ressentent. Ils peuvent faire la différence. Si j’avais essayé de créer un outil pour enseigner l’Holocauste, cela aurait été fort différent », a-t-il déclaré.

Il a averti que les tendances actuelles reflétaient des « temps périlleux ».

« Le danger est que si vous ne savez pas ce qui s’est passé et que vous ne vous en inspirez pas, ce n’est pas que l’histoire se répète exactement, c’est juste que vous devez être instruit par ce qui s’est produit dans le passé pour vous protéger », a-t-il déclaré.

« Après qu’il y a eu un génocide de l’ampleur de l’Holocauste, c’est comme le mauvais génie sorti de sa bouteille. Cela peut être fait, cela pourrait même être une source d’inspiration pour un politicien horrible et monstrueux. »

L’événement de mardi a été organisé par la Fédération juive du Grand Chattanooga, la Congrégation B’nai Zion, la Congrégation Mizpah, l’Église évangélique luthérienne de l’Ascension et le Tennessee Holler, le média qui a révélé le retrait de l’œuvre.

La série de romans graphiques de Spiegelman Maus retrace les événements vécus par son père pendant la Shoah et les répercussions du génocide au sein de leur famille. Spiegelman a terminé la série en 1991.

Il dépeint les Juifs comme des souris et les Allemands comme des chats prédateurs, et est considéré comme une pièce emblématique de la littérature sur la Shoah. C’est le seul roman graphique à avoir remporté un prix Pulitzer.

Le mois dernier, le conseil scolaire du comté de McMinn au Tennessee a voté à l’unanimité pour retirer Maus de son curriculum scolaire. Les membres du conseil scolaire ont présenté des objections au sujet des mots crus, de termes de malédiction, de la présence de nudité dans des dessins et du contenu très en « dehors des clous » de la série.

La décision a déclenché une controverse et a attiré l’attention des médias à l’international.

L’actrice Whoopi Goldberg prend la parole lors de l’inauguration de l’exposition « Planète ou plastique ? », mardi 4 juin 2019 au siège des Nations unies. (AP Photo/Mary Altaffer)

D’autre part, Whoopi Goldberg est entrée dans la ligne de mire la semaine dernière lors d’une discussion sur Maus dans « The View » d’ABC. Elle a déclaré que la Shoah « n’est pas une question de race », mais de « deux groupes de personnes blanches ». Ces commentaires ont provoqué l’indignation et prolongé la controverse. Elle s’est excusée pour ses propos, mais ABC l’a suspendue de présence à l’antenne pour deux semaines.

Dans ses écrits et ses discours qui finiront par articuler ses plans d’extermination de masse, Adolf Hitler a fait référence à plusieurs reprises aux Juifs comme une race plutôt que comme un groupe religieux. Les Juifs laïcs, et les chrétiens avec des grands-parents juifs, étaient considérés comme Juifs par les nazis.

Les commentaires de l’actrice interviennent au milieu d’une prise de conscience nationale plus large sur la Shoah et l’éducation, alors que de nombreux militants conservateurs se sont battus pour restreindre l’enseignement des sujets liés à la race dans les écoles, tandis que certains Juifs américains ont exprimé leur malaise à l’idée de s’identifier comme simplement « blancs ».

Un autre incident est survenu cette semaine dans le Tennessee, la mère d’un collégien a déclaré qu’un cours sur la Bible comprenait du prosélytisme chrétien et des commentaires offensants pour les Juifs.

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