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Au cœur de la stratégie juive face à la crise des réfugiés ukrainiens en Pologne

Organisations et particuliers conjuguent leurs efforts pour aider les réfugiés en mettant à disposition des bus, des abris temporaires et de nombreux appels téléphoniques

Des bénévoles travaillant ensemble dans un centre de crise de la communauté juive à Varsovie. (Crédit : Toby Axelrod)
Des bénévoles travaillant ensemble dans un centre de crise de la communauté juive à Varsovie. (Crédit : Toby Axelrod)

JTA – Il est presque 22 heures dans le refuge d’urgence pour réfugiés de Tomaszow Lubelski, en Pologne, près de la frontière ukrainienne. Il y règne un froid glacial ; des flocons de neige se reflètent dans les phares de l’énorme bus touristique en provenance de Hanovre, en Allemagne, lorsqu’il s’arrête au poste de garde.

La compagnie de bus de Zohar Spivack, Kings Travel – « le logo est bleu et blanc, et je n’ai pas besoin de vous dire pourquoi », dit-il – recueille des réfugiés tous les jours depuis le début des assauts russes. Il quitte Varsovie à vide après le coucher du soleil, s’arrête dans des abris proches de la frontière et revient après le lever du soleil, transportant des mères, des enfants, des grands-mères et des hommes trop vieux ou trop handicapés pour se battre.

« C’est la chose à faire », dit Spivack, né en Ukraine en 1987 et qui a déménagé avec sa famille en Israël avant d’aller en Allemagne pendant la guerre du Golfe. « Les gens souffrent à cause de la politique. Nous voulons aider, car nous avons nous-mêmes été des réfugiés à un moment donné. »

Cette nuit, il a fallu quatre heures au chauffeur Vitali Kopniak pour atteindre le premier abri. Julia, une jeune soldate de 19 ans qui est à bord, connaît l’équipe ; elle voit Vitaly ou son copilote, Jakob Mauer, tous les jours depuis le début de la guerre. Ils se saluent poliment. Ses cheveux blonds sont tirés en arrière et elle porte un camouflage kaki.

« Ne vous inquiétez pas, nous ne laisserons monter dans le bus personne qui ne soit pas une femme ou un enfant ukrainien », dit-elle au chauffeur. Ses yeux brillent et la soldate essuie ses larmes. « Je suis très inquiète. C’est mon pays, et je dois assurer la sécurité des personnes qui viennent ici. Nous avons beaucoup d’enfants qui pleurent, et qui n’ont nulle part où aller. »

Quelques minutes plus tard, ils apparaissent : les premiers réfugiés à monter dans le bus ce soir. Traînant des valises et serrant des sacs en plastique avec de la nourriture, portant des bébés. Accompagnés par des policiers ou des soldats. La plupart ont passé plusieurs jours à atteindre la frontière occidentale en voiture ou en train, puis ont attendu plus de 20 heures du côté ukrainien, où les hommes valides de 18 à 60 ans sont immédiatement conscrits. Ces familles déchirées montent dans le bus en silence, s’installent dans les sièges moelleux et sortent leurs téléphones portables.

La nuit sera longue, ils le savent, et il y aura encore beaucoup de réfugiés à rapatrier. Au moins, ils sont en sécurité maintenant. Mais « nous avons très envie de rentrer chez nous », dit Yustyna Omelian, 21 ans, qui est ici avec la famille de son petit ami, Yulian. « Mon fils se bat », ajoute sa mère, Alexandra, en souriant et en brandissant une mitraillette imaginaire.

Yustyna Omelian, étudiante en art à Lviv, tient dans ses mains son œuvre représentant un soldat marchant sur Poutine. Elle est venue avec la famille de son petit ami. Il est resté pour se battre. (Crédit : Toby Alexrod)

Spivack fait partie d’un nombre croissant d’individus et d’organisations juives poussés à l’action par l’attaque brutale du président russe Vladimir Poutine contre l’Ukraine. À l’exception du traitement accéléré d’urgence des demandes d’immigration en Israël par l’Agence juive, qui n’est accessible qu’aux Juifs, la plupart des aides sont accordées sans distinction de religion. Selon les Nations unies, 1 à 3 millions d’Ukrainiens devraient quitter leur pays dans les semaines à venir. Beaucoup passeront par la Pologne.

Les Polonais, y compris les Juifs, se montrent à la hauteur de la situation. Kamilla Czesnyk, étudiante, assistait à une réunion de Limmud Europe, une initiative éducative juive, à Gdansk lorsque la guerre a éclaté. Elle a rapidement changé de registre afin de participer à l’organisation de dons de médicaments – comme l’héparine et la morphine – pour les soldats en Ukraine. « Nous avons vraiment besoin d’un bon médecin qui comprenne la situation », a déclaré Czesnyk.

Toujours à Limmud, Natalia Czakowska a réceptionné un appel téléphonique à minuit et héberge maintenant une femme ukrainienne dans son appartement de Varsovie pour la nuit. Czakowska a également entendu dire que « des gens traversent la frontière ukrainienne pour sauver des animaux de compagnie qui ont été abandonnés… Les gens ne savaient peut-être pas qu’ils pouvaient amener leurs animaux. »

Aldona Zawada, employée du American Jewish Committee of Central Europe, a invité ses parents à emménager chez elle afin que leur appartement puisse être utilisé par les réfugiés. Ils ont accueilli une famille qui avait voyagé pendant trois jours, puis fait la queue à la frontière pendant 23 heures.

L’Agence juive a redoublé d’efforts pour faire sortir les Juifs qui avaient déjà entamé le processus d’émigration vers Israël avant la guerre. Varsovie est l’une des plaques tournantes où les Juifs attendent de prendre l’avion ; les premiers immigrants ukrainiens devraient arriver en Israël dimanche.

Environ 300 Ukrainiens sont attendus sur trois vols en provenance de Varsovie, de Moldavie et de Roumanie, selon l’Agence juive. Un tiers d’entre eux sont des orphelins qui ont été évacués vers la Roumanie sous la supervision du centre Habad, qui gérait leur orphelinat ukrainien.

L’étudiante Kamilla Czosnyk aide à acheminer des dons de morphine et d’héparine aux soldats ukrainiens. (Crédit : Toby Axelrod)

Ce n’est qu’une infime partie des Juifs qui ont fui l’Ukraine la semaine dernière, au cours d’une migration précipitée de près de deux millions d’Ukrainiens. Pour répondre à leurs besoins, plusieurs organisations juives indépendantes ont uni leurs forces pour créer un centre de gestion de crise au Jewish Community Center de Varsovie.

« Nous avons créé une équipe de gestion de crise dès que la guerre a éclaté jeudi », explique Magda Dorosz, directrice exécutive de Hillel Pologne. Une partie du travail avait été effectuée à l’avance, sans savoir ce qui allait se passer. Et maintenant, bien que les réfugiés juifs soient leur priorité, ils veulent « aider tout le monde ».

Le centre de crise, situé à l’étage du centre communautaire juif de Varsovie, compte pour l’instant une trentaine de bénévoles, selon Dorosz. Ils répondent aux appels, prévoient des sacs de couchage et de la nourriture, de l’aide médicale et des services de soutien, roulent jusqu’à la frontière et offrent des transports vers l’ouest, et, ils apportent de la nourriture aux réfugiés dans les hôtels.

Mardi matin, plusieurs bénévoles d’origine ukrainienne assuraient le service d’assistance téléphonique.

« Quelqu’un a appelé parce qu’il ne savait pas comment se rendre à la frontière », nous a dit Alexandra Roskawska, responsable des communications pour le groupe de la communauté juive de Varsovie. Un autre homme possédant un double passeport israélo-ukrainien a été empêché de franchir la frontière polonaise parce qu’il a l’âge de la conscription.

« Sa femme et son enfant ont pu entrer en Pologne, mais pas lui », a déclaré Mme Roskawska. « Nous avons obtenu des papiers pour lui avec l’aide de l’ambassade d’Israël. »

Il y a eu plusieurs vagues d’exode, disent les observateurs. Les premiers à partir ont été les riches, qui avaient des voitures et pouvaient aller jusqu’en Pologne. « Ils ont pris leurs passeports et leurs enfants, ont mis tout le monde dans la voiture et sont partis », a déclaré Igor Susid, cofondateur et vice-président de la Fondation Puszke, qui fait partie du nouveau centre de crise. « Beaucoup de Juifs sont venus avec cette vague.  Mais ils ont refusé qu’on leur donne quelque chose gratuitement. Nous les avons hébergés dans deux hôtels, ils nous ont payés et sont partis. »

 » « Puis la situation a changé, la frontière a été fermée aux hommes entre 18 et 60 ans. Cela a déclenché une toute nouvelle makhloket [le mot hébreu pour désaccord] : il y avait beaucoup de jeunes gens qui avaient la double nationalité. Mais ils n’avaient pas leur passeport israélien. … Ils ne voulaient pas montrer leurs passeports ukrainiens, donc ils ne pouvaient pas partir. »

À ce stade, la plupart des Juifs qui quittent le pays veulent aller en Israël, dit Roskawska. Les autres « ne viennent pas – nous ne savons pas si c’est parce qu’ils veulent rester ou parce que le chemin vers la frontière est trop risqué. »

Gennadi Valigura, un bénévole de la ligne d’assistance téléphonique ayant des racines à Kharkiv, connaît bien cette dichotomie. Sa belle-sœur est restée parce qu’elle ne voulait pas quitter son mari. Et sa mère a attendu trop longtemps ; maintenant, les routes de Kharkiv sont impraticables, que ce soit pour fuir à l’est ou à l’ouest.

Ainsi, tout en répondant aux appels d’étrangers désemparés au centre de crise, Valigura garde aussi constamment un œil sur son propre téléphone : Sa mère envoie un texto toutes les trois heures, juste pour dire qu’elle est toujours en vie.

« Les routes sont détruites », dit Valigura, un avocat de 36 ans et père de deux enfants. « Il n’est pas possible de se rendre en voiture à la gare. … Alors maintenant, nous attendons et nous prions.  »

Karina Sokolowska, directrice du Joint Distribution Committee pour la Pologne et la Scandinavie, a l’habitude de prendre des mesures concrètes. Elle a souvent dit aux gens : « Soutenez-nous, nous saurons comment utiliser votre aide. » Elle n’a plus le même message aujourd’hui. « Maintenant, je leur dis simplement : Priez pour [le peuple ukrainien] – et pour nous. »

Karina Sokolowska est la directrice du Joint Distribution Committee pour la Pologne et la Scandinavie. (Crédit : Toby Axelrod)

Assise dans son bureau, au bout du couloir de la salle d’assistance téléphonique, Karina Sokolowska a déclaré que la plupart des Juifs qui quittent actuellement l’Ukraine n’ont pas l’intention de revenir.

« Je suis allée à la frontière le week-end dernier et vous savez, peu importe que ce soit des Juifs ou non : toutes ces filles avec des petits bébés, des enfants qui pleurent… elles se retrouvent soudainement dans une situation où elles ne savent pas quoi faire d’elles-mêmes et [elles sont coupées de] leurs maris ou petits amis ou partenaires et c’est la guerre : des gens meurent. Ce n’est pas du cinéma. C’est la réalité. »

« Il y avait une femme qui pleurait : sa mère était restée en arrière parce qu’elle ne voulait pas laisser un chien. C’est tout simplement terrible. Comme la plupart des gens dans le monde, je ne comprendrai jamais comment un être humain peut faire ça à d’autres humains. »

David Gidron, de Jérusalem, a mis à profit ses compétences de psychologue social.

« Hier, j’étais à l’hôtel de l’aéroport avec des familles qui partaient pour Israël », raconte Gidron, consultant pour le programme de résilience communautaire de JDC-Europe. Leurs niveaux d’anxiété et de culpabilité des réfugiés étaient très élevés « . Son objectif était de « les aider à devenir fonctionnels à un niveau nettement supérieur ».

Un couple – « le mari a passé la frontière, je ne sais pas comment » – était arrivé en Pologne avec ses filles âgées de 12 et 8 ans.

« Ils ont conduit longtemps sur les routes, puis ont abandonné leur voiture quelque part en chemin parce qu’ils n’avaient plus d’essence, et ont traversé la frontière à pied. » Ils vont rejoindre leur famille en Israël, « mais les parents et le frère de la femme sont toujours à Kiev. Elle a essayé de les convaincre de partir. Elle a réussi à convaincre ses enfants de partir parce qu’elle ne voulait pas qu’ils voient et vivent des choses. Mais elle se sent très coupable d’avoir laissé derrière elle sa famille et ses amis. »

« Ils étaient sous la pression de leur famille en Israël et étaient tiraillés dans les deux sens », a-t-il ajouté. « Les gens qui sont forts sont mis dans une situation impossible ».

Jana, 35 ans, et sa fille Viktoria, 14 ans, réfugiées non juives de Chmelnitzki. (Crédit : Toby Axelrod)

Dans son bureau à l’étage de la synagogue adjacente, le rabbin Michael Schudrich répond aux appels les uns après les autres. Entre l’organisation de ressources pour les réfugiés, il doit officier à un enterrement cet après-midi et rencontrer le nouvel ambassadeur américain en Pologne, Mark Brzezinski, pour discuter des plans d’accueil de 120 orphelins juifs en provenance d’Ukraine.

En attendant, il répond à un appel : « Vous savez, la famille que nous attendions ? Nous avons trouvé un prêtre qui peut les héberger pour la nuit. Ils seront là dans quatre à cinq heures. »

« Je veux louer deux ou trois camping-cars pour aller à la frontière, je peux cashériser les cuisinières pour que les bénévoles puissent servir de la soupe et du thé chaud, et ils pourront y rester une semaine à la fois », dit un autre.

« Il se passe quelque chose ici », déclare Igor Susid, de la fondation Puszke, qui soutient en temps ordinaire l’éducation juive et les événements culturels en Pologne. Les gens donnent des articles à Puszke pour venir en aide aux réfugiés, et les salles du centre communautaire juif se remplissent de dons d’articles d’hygiène, de vêtements, de sacs de couchage et d’autres articles.

« Des gens qui n’étaient pas impliqués [dans la communauté juive] au quotidien viennent ici pour être ensemble, et chacun apporte quelque chose. Et tout à coup, cet endroit est différent », a-t-il déclaré.

De retour près de la frontière, Vitaly récupère d’autres réfugiés dans un autre centre. Dans l’obscurité, on entend le son graveleux des valises à roulettes. Des jeunes femmes avec des enfants, un homme âgé, et un homme plus jeune avec des béquilles. Ils montent à bord du bus et trouvent des sièges à l’étage. Il y a quatre arrêts de ce type au cours de la nuit.

Finalement, vers 2 heures du matin, Vitaly repart vers l’ouest. Les routes à deux voies dans l’obscurité totale deviennent des autoroutes à quatre voies sous la lumière des lampadaires. Le soleil se lève lorsque le bus entre dans la ville. Et les passagers se réveillent pour la prochaine étape de leur odyssée.

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