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Analyse

Au Sommet du Neguev, les alliés apaisés par le réengagement américain dans la région

L'administration Biden ne peut clairement pas quitter le Moyen-Orient et même si elle est déterminée à signer un accord avec l'Iran, elle joue une fois encore un rôle actif

Lazar Berman

Lazar Berman est le correspondant diplomatique du Times of Israël

Un employé de l'hôtel Kedma enlève les drapeaux après le Sommet du Neguev, le 28 mars 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)
Un employé de l'hôtel Kedma enlève les drapeaux après le Sommet du Neguev, le 28 mars 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Le tout premier Sommet du Neguev s’est achevé, lundi après-midi, avec des déclarations formulées par les six ministres des Affaires étrangères qui ont pris part aux entretiens et par une visite de Yair Lapid et d’Antony Blinken sur la tombe de David Ben-Gurion.

En surface, l’événement a été une réussite retentissante – pour Israël en tant que pays hôte et aussi pour ses alliés régionaux. Mais cet événement ambitieux a été organisé dans un contexte d’inquiétudes profondes de la part des partenaires des États-Unis au Moyen-Orient, et des désaccords fondamentaux subsistent aujourd’hui malgré les démonstrations publiques d’unité.

Pour Israël, il y a eu, dans les faits, deux rassemblements parallèles à Sde Boker : la réunion bilatérale État juif – États-Unis entre Lapid et Blinken, et le Sommet historique et multilatéral du Neguev.

Cela faisait quelques temps que les autorités israéliennes voulaient organiser un tel événement mais il fallait qu’ils parviennent à faire en sorte que le secrétaire d’État américain se trouve dans le pays pour faire venir les alliés arabes d’Israël. Blinken avait déjà reporté son dernier déplacement en Israël à deux reprises et il n’a confirmé que mercredi dernier sa venue à Lapid.

Avec la magie des messages WhatsApp, le sommet a été rapidement organisé sous la houlette de Lapid. Sde Boker était un endroit privilégié pour accueillir la rencontre, et ce sous de nombreux aspects : il évitait les questions politiques qui se seraient irrémédiablement posées si l’événement avait eu lieu à Jérusalem, et il favorisait également une atmosphère décontractée, informelle, susceptible d’entraîner des discussions ouvertes, franches.

Au centre des entretiens bilatéraux entre les États-Unis et Israël – et ce n’est pas une surprise – les négociations qui ont lieu actuellement à Vienne sur l’accord nucléaire avec l’Iran. Comme les autres participants au Sommet, Israël craint que l’administration Biden s’apprête à conclure un mauvais accord, un accord qui comprendrait la radiation du corps des Gardiens de la révolution islamique de sa liste noire des entités et des groupes terroristes.

Le secrétaire d’État américain Antony Blinken, à droite, aux côtés du ministre des Affaires étrangères Yair Lapid dans la salle des opérations du ministère des Affaires étrangères de Jérusalem, le 27 mars 2022. (Crédit : Shlomi Amsalem/GPO)

Mais le ministère des Affaires étrangères a aussi pris la peine de faire comprendre au mieux aux États-Unis son positionnement sur la crise actuelle entre l’Ukraine et la Russie.

Peu après son arrivée au sein de l’État juif, Blinken a été amené dans la cellule de crise du ministère des Affaires étrangères, à Jérusalem, qui travaille sur la guerre en Ukraine – c’est là où l’aide humanitaire israélienne apportée au pays est coordonnée. Le secrétaire d’État a été en mesure de parler directement aux responsables et aux médecins qui se trouvent actuellement à l’hôpital de campagne qui a été dressé dans le pays ravagé par la guerre – une initiative qui souligne que le gouvernement israélien fait beaucoup en matière d’humanitaire tout en évitant de se mettre à dos la Russie.

Le ministre a aussi fait venir Keren Shachar, diplomate en charge de l’instance interministérielle de contrôle des sanctions – elle est composée de représentants des ministères des Affaires étrangères, de l’Économie et des Finances mais aussi de responsables de la banque d’Israël, de l’Autorité des aéroports et d’autres agences concernées. Des sources ministérielles ont fait savoir que Blinken avait quitté les lieux très satisfait et qu’il avait fait part de sa reconnaissance pour les efforts livrés par Israël visant à garantir que l’État juif ne sera pas utilisé pour contourner les sanctions qui ont été imposées par l’Occident.

Sameh Shoukry, le ministre sévère

Les négociations sur l’accord sur le nucléaire avec l’Iran ont été également l’une des questions au centre des discussions du Sommet du Neguev.

Vue de la table ronde d’ouverture du Sommet du Néguev, tandis que le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, prononce le discours d’ouverture en compagnie -de gauche à droite- du Secrétaire d’État américain, Antony Blinken, du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Sheikh Abdullah bin Zayed Al Nahyan, du ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, du ministre égyptien des Affaires étrangères Sameh Shoukry et du ministre bahreïni des Affaires étrangères Abdullatif bin Rashid al-Zayani, lundi 28 mars 2022, à Sde Boker, en Israël. (Crédit : AP Photo/Jacquelyn Martin)

Les cinq chefs de la diplomatie moyen-orientaux sont arrivés profondément préoccupés à Sde Boker. Ils sont au premier rang – et souvent en première ligne – quand l’Iran et ses groupes mandataires affichent une audace nouvelle et des capacités toutes neuves dans leurs attaques au missile et au drone. Au moment même où l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis sont frappés par les attaques des rebelles houthis du Yémen, au moment où l’Irak est touchée par les missiles iraniens, les États-Unis envisagent malgré tout la radiation de sa liste noire du terrorisme du groupe terroriste qui permet de prime abord à ces agressions de se réaliser.

Les Marocains s’alarment également de la prolifération des groupes terroristes dans toute l’Afrique de l’Ouest, des groupes qui sont soutenus, d’une manière ou d’autre autre, par les Gardiens de la révolution – sans parler des liens robustes et croissants qui se développent entre l’Algérie et la République islamique.

Les ministres des Affaires étrangères ont ainsi pu présenter un message unifié et, en observant la teneur de leurs déclarations faites tout au cours du sommet, il semble bien que leurs doléances ne soient pas tombées dans l’oreille d’un sourd du côté des États-Unis.

Au-delà de la question iranienne, chaque pays a fait part de ses propres préoccupations. Les Égyptiens et les Marocains se soucient énormément du problème de la sécurité alimentaire suite à l’offensive russe menée en Ukraine, et ils se sont assurés que cette question retiendrait l’attention nécessaire.

Des pompiers tentent d’éteindre un incendie dans un terminal d’Aramco dans la ville frontalière du sud de l’Arabie saoudite Jizan, le 20 mars 2022. (Crédit : Agence de presse saoudienne via l’AP)

Israël a été effrayé par les frictions survenues entre l’administration Biden et les pays du Golfe concernant la production pétrolière. Avec le prix des carburants qui a nettement augmenté suite à la COVID-19 et à la guerre en Europe, les États-Unis ont tenté de convaincre – en vain – des pays comme l’Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis de revoir leurs rendements pétroliers à la hausse. Jérusalem n’est pas particulièrement à l’aise avec les tensions qui opposent son plus proche allié mondial et ses nouveaux partenaires régionaux et a tout fait, de son côté, pour tenter d’apaiser la situation.

La question a été soulevée pendant le Sommet, selon des sources proches des entretiens, et le fait que Blinken se soit trouvé au Moyen-Orient, qu’il se soit entretenu directement avec les Émirats, est très certainement une avancée positive aux yeux d’Israël, même s’il n’était guère envisageable qu’une solution à ce problème particulier soit trouvée à Sde Boker.

D’autres problèmes liés à l’énergie ont aussi été à l’ordre du jour. Alors que les États-Unis ont retiré leur soutien au projet gazier EastMed au mois de janvier, l’Égypte s’efforce de sa positionner en tant qu’alternative qui permettrait d’amener vers l’Europe le gaz méditerranéen – et notamment israélien. Un sujet devenu plus pressant encore alors que l’invasion russe de l’Ukraine a souligné combien l’Europe était dangereusement dépendante du gaz naturel russe dans sa transition vers les énergies renouvelables, une transition qui a entraîné l’abandon du nucléaire dans des pays déterminants.

Le ministre des Affaires étrangères émirati Abdullah Bin Zayed quitte le Sommet du Neguev après avoir fait une déclaration, le 28 mars 2022. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Les Émiratis, pour leur part, sont arrivés à la table des discussions quelque peu mécontents des États-Unis – un mécontentement allant au-delà des désaccords sur la production de pétrole. Lorsque les Houthis au Yémen ont attaqué les EAU, détruisant des infrastructures, tuant des civils et mettant à mal le sentiment de sécurité dans un pays qui ne s’est jamais doté d’abris anti-aériens, la réponse américaine a été regrettablement timide.

Ce sont les Égyptiens qui ont eu le plus de difficulté à prendre part à l’événement. Cela fait longtemps qu’ils ont adopté une approche à deux visages à l’égard de leur relation avec Israël. La coopération sécuritaire et en matière de renseignement est intime et l’État juif transmet souvent les inquiétudes égyptiennes à des bureaux de l’establishment américain dont l’accès est fermé au Caire. En même temps, le gouvernement égyptien est profondément attaché à la cause palestinienne et il réfléchit toujours longtemps avant de devoir donner le spectacle d’une démonstration publique d’affection fraternelle avec les Israéliens.

La table ronde à l’inauguration du Sommet du Neguev (dans le sens des aiguilles d’une montre à partir de la gauche) le ministre israélien des Affaires étrangères, Yair Lapid, en compagnie du secrétaire d’État américain Antony Blinken, du ministre des Affaires étrangères des Émirats arabes unis, Sheikh Abdullah bin Zayed Al Nahyan, du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, du ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Shoukry, et du ministre bahreïni des Affaires étrangères, Abdullatif bin Rashid al-Zayani, à Sde Boker, en Israël, le lundi 28 mars 2022. (Crédit : Jacquelyn Martin/Pool/AP Photo)

De plus, l’Égypte a dû envoyer son chef de la diplomatie – associé depuis longtemps à la cause palestinienne – à la place des responsables de la sécurité chargés de la coopération avec Israël. Le malaise apparent du ministre Sameh Shoukry, 69 ans, est apparu aux yeux de tous. Tandis que les autres dirigeants souriaient sur les photographies prises pendant les réunions variées, Shoukry paraissait presque peiné d’être là.

Son positionnement a été encore plus discordant dans les déclarations publiques faites lors de la clôture de l’événement. Si les cinq autres ministres ont condamné sans ambiguïté l’attentat survenu à Hadera dimanche dans la soirée, Shoukry s’est contenté de tenir des propos généraux condamnant la violence, les incitations à la haine et le terrorisme en général.

Il a souligné l’importance « de s’abstenir de toute activité unilatérale susceptible de créer des crispations supplémentaires dans la situation actuelle » pendant le Ramadan, une mise en garde non déguisée à l’égard d’Israël concernant d’éventuelles initiatives prises à Jérusalem-Est et en Cisjordanie, un an après que des tensions à Sheikh Jarrah ont entraîné un conflit majeur avec les groupes terroristes de Gaza pendant le mois sacré musulman.

L’Égyptien au visage sévère a aussi mis un point d’honneur à souligner longuement l’importance d’une solution à deux États au conflit israélo-palestinien avec Jérusalem-Est comme capitale.

Les membres des forces loyales au gouvernement d’accord national soutenu par l’ONU dans la ville côtière de Sirte, à l’Est de la capitale de Tripoli, avant leur opération majeure contre les jihadistes du groupe de l’État islamique dans la ville, le 28 août 2016. (Crédit : AFP/Mahmud Turkia)

Il a ajouté une condamnation curieuse des « interventions extraterritoriales », assurant à ses homologues et aux journalistes que l’Égypte et les autres partenaires régionaux étaient en capacité de relever les défis qu’ils devaient affronter en coopération avec les États-Unis. Là, Shoukry faisait probablement référence au conflit libyen, de l’autre côté de la frontière occidentale de l’Égypte – une guerre que le Caire considère comme une menace tangible planant sur sa sécurité nationale. La Turquie, un rival régional de l’Égypte qui a apporté son soutien à la partie adverse en Libye, a envoyé ses groupes mandataires et même ses propres soldats dans le pays – une situation qui continue clairement à tourmenter l’Égypte.

Le ministre des Affaires étrangères de Bahreïn, d’un autre côté, semblait très heureux d’être là. Méfiant de longue date face à l’Iran, le royaume désire ardemment voir se construire une architecture sécuritaire robuste et soutenue par les Américains.

A la fin du Sommet, Bahreïn et Israël ont signé un large accord couvrant les neuf prochaines années de leur relation – un accord qui porte essentiellement sur les liens économiques mais qui aborde également la sécurité et les technologies alimentaires.

Le ministre des Affaires étrangères Yair Lapid, à gauche, accueille son homologue bareïni, Abdullatif bin Rashid al-Zayani, avant le sommet du Neguev à Sde Boker, dans le sud d’Israël, le 27 mars 2022. (Crédit : Jack Guez/AFP)

L’attentat terroriste meurtrier commis à Hadera n’a pas compromis le Sommet, même s’il a immédiatement altéré le ton convivial qui avait marqué le lancement de l’événement, dimanche après-midi.

Les conseillers de Lapid l’ont informé de l’attaque avant que les six ministres ne prennent place à la table du dîner et, apprenant la nouvelle, les cinq invités ont rapidement accepté de se joindre à une déclaration publique condamnant l’attentat. De manière remarquable, ce consensus a été trouvé avant même qu’il ait été clairement déterminé que les terroristes étaient des partisans de l’État islamique et qu’ils avaient pas tué les deux agents de la police des frontières pour des raisons liées au nationalisme palestinien.

Le meilleur désert

Finalement, les priorités et les inquiétudes des participants ont été toutes évoquées dans le cadre des six groupes de travail qui ont émergé du Sommet – sécurité et lutte anti-terroriste ; éducation ; santé ; énergie ; tourisme ; alimentation et eau.

Tous les pays, l’Égypte y-compris, ont entrevu dans ces entretiens suffisamment d’utilité pour accepter de transformer ce sommet exceptionnel en événement régulier et permanent, qui sera organisé une ou deux fois par an dans l’un des pays y prenant part.

L’hôtel Kedma à Sde Boker, quelques heures après la fin du sommet du Neguev. (Crédit : Lazar Berman/Times of Israel)

Les ministres ont convenu que les rencontres auraient lieu dans le désert. Cette discussion a entraîné une querelle enjouée entre les participants sur le pays possédant le « meilleur » désert, un débat gagné haut la main par Blinken quand il a fait remarquer que Las Vegas se trouvait dans le désert des Mojaves.

Si le président Joe Biden souhaitait ardemment échapper au Moyen-Orient, il est clair, pour les alliés des Américains dans la région, que les États-Unis ne peuvent pas partir. Le conflit à Gaza du mois de mai 2021, le retrait d’Afghanistan, l’accord sur le nucléaire et les répercussions du conflit en Ukraine dans la région forcent Washington, bon gré mal gré, à y rester. Avec la présence de Blinken à Sde Boker et son rôle central dans l’organisation de l’événement, il semble, aux yeux des partenaires de Washington incontestablement nerveux, que le Moyen-Orient restera une préoccupation particulière dans l’agenda de politique étrangère américain, que cela plaise ou non à Biden.

Les déclarations sur l’architecture sécuritaire régionale qui comprendra les États-Unis apaiseront sans doute les États du Golfe qui essuient des attaques au missile et au drone sur leurs infrastructures et sur leurs navires. Mais des questions fâcheuses continueront par ailleurs à tendre les relations entre les six pays.

Le ministre israélien des Affaires étrangères Yair Lapid, à gauche, s’exprime pendant une table ronde aux côtés du secrétaire d’État américain Antony Blinken à Sde Boker, pendant le Sommet du Neguev, le 28 mars 2022. (Crédit : Jacquelyn MARTIN / POOL / AFP)

L’Égypte continuera à insister pour qu’un plus grand nombre d’initiatives soient prises en faveur des Palestiniens – le gouvernement israélien actuel n’a que des capacités limitées dans ce sens. La Jordanie, dont le ministre des Affaires étrangères a choisi de ne pas venir lors du Sommet, se révélera être un partenaire encore plus prudent, en particulier avec sa détermination unique de conserver son statut à Jérusalem.

Ce n’est pas probablement pas une coïncidence qu’aucun ministre arabe n’ait fait le déplacement sur la tombe de Ben-Gurion avec Lapid et Blinken. Un hommage ouvertement rendu au premier dirigeant d’Israël aurait été un pas de trop pour des politiciens arabes qui doivent garder à l’esprit en permanence l’importance de la cause palestinienne aux yeux des populations.

La relation entre les États-Unis et le Maroc connaît également des tensions actuellement. Une législation et des audiences au congrès visent actuellement la coopération militaire entre les Américains et les Marocains et d’importants sénateurs des deux partis font tout ce qui est en leur pouvoir pour empêcher le département d’État d’ouvrir un consulat au Sahara occidental, une promesse faite par Donald Trump à Rabat pour faciliter la conclusion de l’accord de normalisation avec Israël.

Et, bien sûr, revenons à l’Iran.

Aucune pression à la fois polie et ferme exercée par Israël et ses partenaires arabes n’empêchera Biden de signer un accord avec l’Iran. Aucune pression n’empêchera Washington d’offrir à la république islamique des concessions significatives pour ce faire, comme pourrait l’être la radiation des Gardiens de la révolution de la liste noire des groupes terroristes.

Et pourtant, alors que les cinq ministres des Affaires étrangères ont présenté à Blinken un plaidoyer passionné et uni, il est plus probable dorénavant que les États-Unis offriront d’autres garanties et d’autres compensations à leurs alliés régionaux de manière à atténuer les effets d’un accord qui pourrait potentiellement être signé à Vienne.

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