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"Les mots des salauds arment les bras des imbéciles"

Avec « Les rayons et les ombres », Xavier Giannoli dissèque l’engrenage de la collaboration

Très précis et documenté, le film livre un récit au plus près de la réalité du Paris collabo des années 1940, qui sombre dans la corruption et l'abjection au fur et à mesure que la défaite se dessine

Dans une fresque dantesque longue de 3h15, le réalisateur Xavier Giannoli ausculte l’une des périodes les plus sombres de l’histoire de France et la décadence morale de l’élite qui s’est compromise dans la collaboration durant la seconde guerre mondiale.

« Les rayons et les ombres », qui sort en salle mercredi, raconte l’histoire de Jean Luchaire, incarné par Jean Dujardin, patron de presse engagé à gauche, pacifiste et défenseur acharné de l’amitié franco-allemande dans l’entre-deux-guerres.

Un homme qui va choisir la voie de la collaboration pour, dit-il, « parer au plus pressé » : « faire revenir les prisonniers et éviter le pillage de la France ».

Il va peu à peu abandonner ses idéaux, faisant de son journal « Les Nouveaux Temps », financé par Otto Abetz (August Diehl), l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, l’un des principaux outils de propagande de la collaboration et des politiques anti-juives.

Jean Luchaire, qui fut jugé et fusillé en 1946, entraîna dans sa chute sa fille, l’actrice Corinne Luchaire, jouée par la novice Nastya Golubeva, à qui l’on promettait un destin de star lorsqu’elle émergea au cinéma à la fin des années 1930.

C’est d’ailleurs son histoire qui a d’abord intéressé Xavier Giannoli. « Tout ce que son destin avait de tragique, de lumineux, quitte à ce que ce soit une lumière noire, je ne pouvais l’appréhender qu’en m’intéressant à l’occupation et à la collaboration », explique le réalisateur lors d’une rencontre avec l’AFP.

Comme son père, elle a traversé la guerre atteinte de la tuberculose, une maladie mortelle à l’époque, s’abandonnant dans la fête et le faste des réceptions données à l’ambassade d’Allemagne avec tout ce que la France comptait d’artistes et d’intellectuels sympathisants des nazis.

Aborder ce sujet « me faisait peur », reconnaît Xavier Giannoli. « Mais ça m’intéressait d’aller risquer quelque chose pour explorer cet univers fait d’hommes comme Jean Luchaire », poursuit-il.

« Cette compromission, ce glissement me semblait romanesque », détaille le cinéaste. Jean Dujardin aussi s’est interrogé : « Est-ce que j’étais capable de jouer un personnage comme ça, aussi complexe ? »

« C’est aussi notre métier d’aller explorer des zones sombres », défend l’acteur.

Peu de films ont raconté la guerre en adoptant le point de vue des collabos depuis « Lacombe Lucien » (1974) ou « Monsieur Klein » (1976).

Quand Xavier Giannoli propose le rôle à Jean Dujardin, « j’ai vu ses yeux devenir noirs, il me disait emmène-moi au bout de l’infamie de ce personnage », rapporte le cinéaste.

« On n’était pas frileux sur le tournage, mais on se posait des questions tous les jours », se remémore Jean Dujardin, qui confère une humanité et une complexité à son personnage, notamment grâce à son rapport fusionnel avec sa fille.

Le journaliste et homme politique français Jean Luchaire (au centre), qui était à la tête de la presse collaborationniste française à Paris pendant l’occupation militaire allemande, arrive à Paris le 5 juillet 1945, où il doit être jugé pour collaboration. (Crédit : AFP)

Très précis et documenté, le film livre un récit au plus près de la réalité du Paris collabo des années 1940, qui sombre dans la corruption et l’abjection au fur et à mesure que la défaite se dessine.

La fin est marquée par la fuite vers Sigmaringen, puis le procès de Jean Luchaire et un réquisitoire puissant du procureur Raymond Lindon (le grand-père de l’acteur Vincent Lindon).

« C’est l’horizon moral de mon film », explique Xavier Giannoli. Il souligne une phrase prononcée par le magistrat : « les mots des salauds arment les bras des imbéciles ».

« Jean Luchaire était journaliste, il était très informé, il sait beaucoup de choses, et il s’aveugle », affirme le cinéaste.

Sa fille Corinne, « ce qu’on peut lui reprocher c’est d’avoir été peut-être légère (…). Elle était malade et donc elle a fui ce qui lui faisait peur dans le champagne, le luxe » mais « elle ne fait pas de collaboration active ».

« Elle n’aurait pas eu ce destin (elle a été condamnée à dix ans d’indignité nationale après la guerre et n’a plus jamais retravaillé) si elle n’avait pas été la fille de cet homme-là ». Elle est morte à 28 ans en 1950.

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