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Des rabbins américains se souviennent du 11-Septembre

À l’occasion du 25e anniversaire des attentats, qui coïncide avec le début du Nouvel An juif, des rabbins ont expliqué comment cet événement les a transformés - eux-mêmes, ainsi que les États-Unis

Sur cette photo d’archive datée du 11 septembre 2001, les vestiges du World Trade Center se dressent au milieu des décombres à la suite de l’attaque terroriste contre le bâtiment à New York. (Crédit: AP/Alexandre Fuchs)
Sur cette photo d’archive datée du 11 septembre 2001, les vestiges du World Trade Center se dressent au milieu des décombres à la suite de l’attaque terroriste contre le bâtiment à New York. (Crédit: AP/Alexandre Fuchs)

New York Jewish Week via JTA — « Aujourd’hui, c’est l’anniversaire du monde. C’est aussi la fin de la shiva. Le 11-Septembre + 7. »

C’est ainsi que le rabbin Joshua Hammerman, du Temple Beth El de Stamford, dans le Connecticut, avait commencé son sermon de Rosh HaShana en date du 18 septembre 2001 — 1er Tishrei 5762.

Quand j’avais quitté New York pour Stamford, la veille, la gare de Grand Central Terminal était recouverte d’affiches de personnes qui étaient portées disparues. Partout, il y avait ces photos de celles et ceux qui étaient partis travailler en cette matinée sans nuage de mardi et qui n’étaient jamais revenus. En centre-ville, les incendies de Ground Zero faisaient encore rage.

Il fallait encore attendre trois mois avant qu’ils ne soient complètement éteints.

Si un grand nombre d’entre nous ne parvenions pas à quitter des yeux, ne serait-ce qu’une seconde, notre écran de télévision, les rabbins réconfortaient des fidèles en deuil et effrayés, et ils s’empressaient de réécrire leurs sermons pour les Grandes Fêtes. Avant le 11-Septembre, beaucoup avaient prévu de parler des violences qui avaient ravagé Israël au cours de l’année précédente. Ainsi, à peine un mois plus tôt, un kamikaze palestinien s’était fait exploser dans une pizzeria Sbarro à Jérusalem, tuant 16 personnes et faisant plus d’une centaine de blessés. Toutefois, à ce moment-là, comme l’avait signalé à l’époque la Jewish Telegraphic Agency, des attentats survenus à proximité directe de nos foyers avaient « imposé un changement de cap brutal et soulevé de nouvelles questions pressantes : comment réconforter une nation en deuil et comment accueillir la nouvelle année dans l’ombre de la pire attaque terroriste de toute l’Histoire des États-Unis ? Comment parler de Dieu, du pardon et de la repentance face au mal ? »

Le rabbin Hammerman, qui a dirigé pendant plus de trois décennies la synagogue conservatrice – dont ma mère et mon beau-père sont membres – avait réécrit ses sermons de Rosh HaShana, cette année-là. Dans son discours, il avait reconnu la peur – généralisée au sein de la population – mais il avait exhorté les fidèles à choisir le chemin de l’espérance, à sortir de la shiva et à entamer le processus qui leur permettrait de se renaître « des cendres ». Parmi la foule qui était présente ce jour-là, il y avait de nombreuses personnes qui se trouvaient dans le centre-ville le jour du 11-Septembre.

Cette année, l’anniversaire du monde — comme on appelle Rosh HaShana — commence au coucher du soleil, 25 ans jour pour jour après qu’une série d’attaques coordonnées a entraîné la mort de près de 3 000 personnes et marqué le début de deux décennies de guerre à l’étranger. 11-Septembre + 25 ans. 1er Tishrei 5787.

Pendant ces Grandes Fêtes, je serai moi-même à l’autre bout du pays, très loin de Stamford, au Temple Israel of Hollywood à Los Angeles, la congrégation dont je suis membre. Là-bas, à la veille de Rosh HaShana, la rabbine Michelle Missaghieh prévoit de revenir sur l’ampleur du 11-Septembre et sur la manière très personnelle dont cet événement a touché sa famille.

A l’approche de ce sombre anniversaire, j’ai interrogé des rabbins américains sur leurs souvenirs du 11-Septembre, sur ce dont il se rappellent s’agissant de ces Grandes Fêtes qui avaient commencé quelques jours plus tard. Voici ce qu’ils m’ont confié. (Les témoignages oraux suivants ont été légèrement condensés et révisés pour des raisons de longueur et de clarté.)

Dans la matinée du 11 septembre 2001, le rabbin Andy Bachman se rendait à un mikvé, ou bain rituel juif, dans l’Upper West Side de Manhattan. Il devait y présider la conversion au judaïsme de deux étudiants de l’université de New York (NYU). À l’époque, Bachman était directeur exécutif du Bronfman Center for Jewish Student Life à la NYU.

Le centre est situé à environ deux kilomètres et demi au nord du site du World Trade Center.

« J’ai appris la nouvelle des attentats en descendant du métro à la 72e rue ; il y avait une atmosphère de choc et d’hystérie. Je me suis ensuite rendu directement au mikvé, j’ai essayé de contacter ma famille, j’ai procédé aux conversions, puis je me suis rendu à pied vers le centre-ville, sur le campus, afin de retrouver les étudiants portés disparus et afin de mettre en place une organisation des bénévoles et de l’aide humanitaire.

Dans les jours qui ont immédiatement suivi les attentats, nous avons distribué de quoi manger et de l’eau aux bénévoles qui se trouvaient à Ground Zero, nous nous sommes occupés d’étudiants qui étaient alors en pleine crise émotionnelle et nous avons contribué à préserver le tissu social de solidarité et de sécurité. Rosh Hashana a suivi – c’était peu après le 11-Septembre – et franchement, je ne me souviens pas de ce que j’ai pu dire. Mais nous avons très certainement parlé de cette atmosphère, de cette crise que nous étions en train de vivre. Je n’oublierai jamais ces bénévoles de [Ground Zero] qui se présentaient aux offices couverts de cendres après leur travail, et nous faisions tout ce qui était en notre pouvoir pour les soutenir ».

Des pompiers travaillent sous les meneaux détruits, ces montants verticaux qui faisaient autrefois face aux murs extérieurs des tours du World Trade Center, après l’attaque terroriste contre les tours jumelles à New York, le 11 septembre 2001. (Crédit: AP/Mark Lennihan, archives)

Le 11 septembre 2001, la rabbine Danielle Upbin était étudiante en cinquième année de rabbinat au Jewish Theological Seminary de Manhattan. Elle se souvient encore de la foule débordante qui assistait aux offices des Grandes Fêtes au séminaire – les membres de la communauté, dit-elle, « voulaient être ensemble, ils voulaient se sentir proches de Dieu, se sentir proches de notre peuple et les uns des autres ». Dans les semaines qui avaient suivi le 11-Septembre, Danielle Upbin, qui fait désormais partie de la congrégation Beth Shalom, une congrégation conservatrice de Clearwater, en Floride, s’était portée volontaire au sein de l’équipe d’accompagnement spirituel de la Croix-Rouge, postée sur une jetée du West Side de New York.

« On nous a demandé de préciser clairement que nous étions des aumôniers, de dire des paroles réconfortantes, de demander : ‘Est-ce que vous avez besoin de parler ?’… C’était pendant cette période terrible, à ce moment où les gens ne parvenaient toujours pas à retrouver leurs proches. Ils essayaient de gérer leurs finances et de comprendre ce qui allait se passer ensuite.

Je dirais que cela a été un véritable apprentissage parce que j’étais un peu dépassée par les événements à ce moment-là. Je n’aurais pas su quoi faire toute seule et, avec le recul, j’éprouve de la reconnaissance à l’égard de la Croix Rouge et de la FEMA, d’avoir pu compter sur leurs ressources, et je suis heureuse d’avoir eu l’occasion, en tant qu’étudiante en rabbinat, d’acquérir les outils nécessaires et d’apprendre comment réagir.

Cela m’a appris à être présente pour les gens quand il y a des crises. Cela m’a appris qu’il y a des moments où c’est une bonne chose, où c’est nécessaire de faire savoir aux gens qu’on est là pour eux, qu’on est à leur écoute, que je peux prier avec eux, que je peux m’asseoir à leurs côtés — et que je n’ai pas besoin de faire plus que cela. Parfois, il suffit de faire savoir aux gens que je suis disponible, que je suis présente et que je me soucie d’eux en tant qu’êtres humains. »

Le rabbin David Weizman — l’époux de la rabbine Upbin, qui est également guide spirituel à la congrégation Beth Shalom — venait tout juste de terminer ses études rabbiniques lorsque les tours se sont effondrées. Lorsqu’il s’est lui aussi renseigné sur la manière dont il pourrait soutenir au mieux les opérations de secours, la Croix-Rouge l’a affecté à la morgue adjacente à Ground Zero. Là-bas, il récitait des psaumes, des tehillim en hébreu, pendant que les médecins légistes travaillaient.

sJe récitais les tehillim et eux, ils effectuaient leur travail médico-légal — essayant d’identifier des corps, ou des morceaux de corps, des fragments, des os… des dents.

Au début, je me disais : « Est-ce que ça sert à quelque chose ? Est-ce qu’ils voulaient que je sois là ? Est-ce que je les dérange ? »… Et l’un d’entre eux m’a pris à part, à une occasion, pour me remercier d’avoir apporté une sorte de kedushah (sainteté) à toute cette horreur. Ces gens-là n’étaient pas Juifs, ils n’étaient rien de ce genre mais ils savaient que cette pratique, c’était un moyen de rendre un peu d’honneur aux morts, et que cela aidait d’une certaine manière les personnes qui travaillaient à la morgue.

Ils arrivaient avec ces sacs noirs contenant les restes, ils les posaient sur la table qui se trouvait au milieu de la pièce, ils les ouvraient et ils étaient comme des scientifiques, essayant simplement d’identifier toutes les personnes qu’ils pouvaient.

Les personnes qui sont nées après le 11-Septembre ne savent pas à quel point les choses ont radicalement changé dans notre pays : notre sentiment de vulnérabilité, le fait de nous sentir pris pour cible. Cette année, je vais donc aborder la question suivante : si vous avez vécu ces événements, en quoi cela vous a-t-il changé ?

Je pense que cela m’a changé — au niveau de ma vulnérabilité, mais il y a aussi [cette prise de conscience] qu’il y a de véritables ennemis dans le monde, qu’il existe une véritable source d’animosité à laquelle nous sommes tous exposés. Avant le 11-Septembre, c’était très facile de chasser de telles idées de notre esprit — nous étions Américains, nous étions protégés.s

Le rabbin Avi Shafran n’était pas dans ses bureaux de Lower Manhattan dans la matinée du 11 septembre 2001. Ce directeur des affaires publiques d’Agudath Israel, un groupe de défense des intérêts des juifs orthodoxes haredim, se trouvait à Staten Island, chez le dentiste. Il remercie Dieu pour ce mal de dents, sachant que « n’importe quel autre jour, je me serais trouvé à quelques pâtés de maisons de là », comme il l’a écrit dans un article pour le magazine Ami. Lorsqu’il repense à cette époque, il se souvient à quel point le monde avait changé rapidement et radicalement, et il évoque à la fois le sentiment de patriotisme que les attentats avaient suscité et la xénophobie qu’ils avaient engendrée.

« On avait le sentiment qu’une nouvelle ère de l’Histoire venait de s’ouvrir, on se disait que lors du Rosh HaShana précédent, personne n’aurait pu imaginer ce que l’année allait nous réserver. […] Je me souviens d’être allé voir mon garagiste, un copte égyptien, et de lui avoir dit que s’il était victime de la moindre menace, il devait savoir que j’étais prêt à l’aider de toutes les manières possibles, même à l’héberger. A l’époque, personne ne savait comment les gens allaient réagir dans les jours suivants. J’ai accroché un grand drapeau américain à mon balcon et j’ai passé du temps à rassurer ma famille et d’autres personnes, partout où elles se trouvaient, en leur disant que j’allais bien. »

Le père de la rabbine Michelle Missaghieh, Hushang, et son frère, Ramin, travaillaient dans les tours jumelles. Le 11-Septembre, Hushang s’apprêtait à prendre l’ascenseur pour rejoindre son bureau au 76e étage du 1 World Trade Center lorsqu’un avion avait percuté le bâtiment. Dehors, il s’était mis à marcher vers le nord et il avait vu des gens sauter dans le vide depuis les bâtiments en feu. Son frère, qui se rendait au travail au moment des attentats, était rentré chez lui sain et sauf. Lors des offices des Grandes Fêtes cette année-là, Michelle Missaghieh, rabbin adjointe au Temple Israel d’Hollywood, une congrégation réformée de Los Angeles, avait évoqué l’Akedah, ou le sacrifice d’Isaac, le récit de la Torah lu le deuxième jour de Rosh HaShana. Dans ce récit, Dieu ordonne à Abraham de sacrifier son fils Isaac, mais un ange intervient au dernier moment.

« J’ai utilisé l’Akedah comme leçon pour dénoncer l’extrémisme. Ce n’est pas parce que quelqu’un — en l’occurrence Dieu — vous dit de prendre votre avion et de le précipiter contre les tours jumelles que vous devez écouter cette voix. Ce n’est pas une voix ‘divine’. C’est là le danger de la pensée religieuse extrême. C’est ce qu’a fait Abraham. Ce n’est pas ainsi que nous devons nous efforcer d’aimer. L’Akedah est un avertissement qui nous somme de ne pas agir de la sorte.

Vivre avec cette peur existentielle et constante est une réalité avec laquelle la jeune génération a grandi – mais cela n’existait pas auparavant de la même manière. Je pense donc que cela a constitué un véritable tournant dans la manière dont les Américains sont désormais fracturés, en termes de perception des étrangers, de la menace et de la guerre. … Je tiens à mettre en garde contre la xénophobie, contre le resserrement des rangs, contre la mentalité du ‘eux contre nous’. Tout cela est très dangereux ».

La date d’accouchement de sa femme enceinte approchant à grands pas, le rabbin Robert Scheinberg avait préparé à l’avance ses sermons pour les Grandes Fêtes de 2001. Mais au moment où il avait pris la parole depuis la bimah de la United Synagogue de Hoboken, une congrégation conservatrice du New Jersey, son message avait radicalement changé. La fumée provenant du site du World Trade Center, juste de l’autre côté de l’Hudson, était encore visible à Hoboken.

Notre communauté était traumatisée. J’ai pu intégrer certains thèmes tirés des sermons que j’avais déjà préparés, mais il aurait été inapproprié que, cette année-là, un sermon des Grandes Fêtes dans notre communauté porte fondamentalement sur autre chose.

Mais il y avait tant de thèmes liés à ce qui venait de se passer : l’injustice de vies fauchées prématurément et la manière dont cela pouvait éventuellement s’inscrire dans notre thème des Grandes Fêtes, celui du Livre de la Vie ; l’incroyable héroïsme et le sacrifice de soi des premiers intervenants ; la nécessité d’aller de l’avant dans un monde angoissant, sans sentiment de stabilité pour nous ancrer ; la réalité de ces individus qui nous méprisent tant, nous et notre mode de vie, qu’ils s’avèrent être capables d’un tel acte ; la gratitude d’avoir survécu, et le chagrin causé par la perte d’amis et de proches ; la manière dont nous gérons toutes ces émotions extrêmes — j’ai abordé ces différents aspects au cours de chaque sermon. Parfois, la qualité d’un sermon tient aux nombreuses heures de préparation, mais parfois, elle tient à la profondeur de l’émotion qu’il reflète et à la manière dont il répond à l’instant présent, même avec beaucoup, beaucoup moins de préparation. »

Sur cette photo d’archive datée du 11 septembre 2001, prise depuis l’autoroute du New Jersey près de Kearny, dans le New Jersey, de la fumée s’échappe des tours jumelles du World Trade Center à New York après que des avions pilotés par des terroristes d’Al-Qaïda se sont écrasés contre les deux tours. (Crédit: AP/Gene Boyars, archive)

Le 11-Septembre, la rabbine Mari Chernow était rabbine stagiaire au Jewish Home, un établissement de soins pour personnes âgées à San Francisco. Chernow, qui est aujourd’hui doyenne du Hebrew Union College, un séminaire réformé de Los Angeles, avait été frappée par la « profondeur du chagrin » des résidents âgés, parmi lesquels se trouvaient des survivants de la Shoah.

Il y avait quelque chose de pesant dans la perspective qu’ils quittent cette terre avec une vision aussi sombre de l’Humanité. … Quand on a la vingtaine, comme c’était mon cas, on peut se dire : « D’accord, c’est horrible, mais on va faire mieux, on va arranger les choses ». Mais [pour les résidents âgés], sans cette marge de manœuvre pour améliorer le sort de l’humanité, je pense que ce sentiment flottait dans l’air. L’atmosphère était différente, contrairement à d’autres lieux où l’on se contentait de chercher à assimiler ce qui s’était passé. C’était plus omniprésent. Ça se voyait dans leur posture, dans leurs regards.

Pour les survivants de la Shoah, qui s’étaient complètement reconstruit une vie, c’était un nouveau traumatisme — du genre : « L’Humanité recommence » — et je pense que cela ne faisait fait leur désespoir. Le chagrin, c’est comme des rivières qui se jettent les unes dans les autres. Il est impossible de vivre un chagrin sans se remémorer les chagrins passés ».

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