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Bosnie : Israël soutiendrait une loi empêchant les Juifs d’accéder à certains postes

Le ministre des Affaires étrangères de Bosnie a déclaré qu'il est "difficile de comprendre" comment Israël peut soutenir un projet de loi si controversé

Le ministre bosniaque des Affaires étrangères, Bisera Turkovic, s'exprimant lors d'une conférence de presse avec Elizabeth Truss, secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères, au Commonwealth et au Développement, à Sarajevo, en Bosnie, le 26 mai 2022. (Crédit : AP Photo/Armin Durgut)
Le ministre bosniaque des Affaires étrangères, Bisera Turkovic, s'exprimant lors d'une conférence de presse avec Elizabeth Truss, secrétaire d'État britannique aux Affaires étrangères, au Commonwealth et au Développement, à Sarajevo, en Bosnie, le 26 mai 2022. (Crédit : AP Photo/Armin Durgut)

JTA – Le mois dernier, les dirigeants juifs de Sarajevo se sont joints à la condamnation générale d’un texte de loi qui pourrait éloigner davantage les Juifs entre autres minorités, de certaines fonctions politiques. La fuite d’un document de l’ambassade d’Israël à Tirana, en Albanie, qui est également responsable de la Bosnie-Herzégovine, atteste du fait que le gouvernement israélien soutiendrait cette loi controversée.

« L’enthousiasme et les propositions de la partie croate lors des négociations sur les changements de la loi électorale, sont les bienvenus », peut-on lire dans le mémo israélien, qui a commencé à circuler lundi.

Alors que la plupart des partis ethno-nationalistes soutiennent la loi, de nombreux politiciens bosniaques de premier plan n’ont pas suivi la tendance.

Cette fuite a créé une tempête politique.

« Il est difficile de comprendre comment la politique officielle de l’État d’Israël pourrait se réjouir de la discrimination dont seraient victimes les Juifs en ne pouvant pas occuper de fonctions politiques en Bosnie-Herzégovine », a déclaré le ministre bosniaque des Affaires étrangères, Bisera Turkovic, selon Haaretz. « La législation électorale proposée cimenterait le système discriminatoire actuel envers toutes les minorités en Bosnie ».

« Nous pouvons dire sans risque que cela a nui à l’image d’Israël au sein de la population bosniaque », a déclaré l’ancien ministre bosniaque de l’Énergie, Reuf Bajrovic.

C’est Dragan Čović, le chef de l’Union démocratique croate (HDZ), un parti politique croate de Bosnie, qui a soutenu le plus vigoureusement cette proposition. Milorad Dodik, le membre bosno-serbe de la présidence tripartite du pays, et son parti SNSD pourrait également tirer bénéfice de la nouvelle loi. Tant Čović que Dodik ont été des partisans assumés d’Israël.

Dragan Čović, candidat à la présidence de l’Union démocratique croate de Bosnie-Herzégovine (HDZ), s’exprime lors d’un rassemblement politique à Mostar, en Bosnie, le 4 octobre 2018. (Crédit : AP Photo/Amel Emric)

Dans le même mémo, l’ambassade d’Israël a également exprimé sa gratitude pour l’adoption par le pays de la définition de l’antisémitisme de l’IHRA le mois dernier – un mouvement qui a été poussé à la fois par Čović et Dodik – ainsi que pour la suppression des noms de rues honorant des figures nazies et des collaborateurs locaux de la Seconde Guerre mondiale dans la ville de Mostar.

« L’État d’Israël soutient les récentes mesures prises par différentes institutions de Bosnie-Herzégovine, qui bénéficient à tous ses citoyens et à sa communauté juive, et espère que ces mesures sont l’expression d’une tendance accueillante », pouvait-on lire dans la déclaration.

Cependant, Čović et Dodik ont tous deux été critiqués pour leur déni des atrocités qui ont été perpétrées par des membres de leurs groupes ethniques respectifs pendant la guerre de Bosnie, notamment le génocide de Srebrenica, qui a eu lieu dans une zone sous la juridiction de Dodik dans l’enclave bosno-serbe, la Republika Srpska.

Čović a également été accusé d’avoir ordonné l’utilisation d’esclaves, provenant d’une prison, dans une usine de Mostar qu’il dirigeait dans les années 1990. Il a nié cette accusation, mais des représentants des survivants du camp ont écrit à l’ambassadeur d’Israël en Albanie, Noah Gal Gendler, pour le critiquer pour son soutien à la proposition de Čović.

« Pour le gouvernement d’Israël, dire cela est, à mon avis, dingue. C’est comme si Israël se rangeait du côté de ceux qui veulent la disparition de la Bosnie, des négationnistes du génocide d’extrême droite », a déclaré Bajrovic.

Milorad Dodik, membre serbe de Bosnie de la Présidence tripartite de Bosnie, regardant des exercices militaires sur Batajnica, aéroport militaire près de Belgrade, en Serbie, le 30 avril 2022. (Crédit : AP Photo/Darko Vojinovic, Dossier)

Israël a finalement apporté une clarification, après que Turkovic a envoyé une demande diplomatique à cet effet.

« L’ambassade d’Israël à Tirana, qui est également responsable de la Bosnie-Herzégovine, a publié un document lundi dans lequel elle exprime son soutien à la préservation des droits de la communauté juive dans le pays. Le document a été envoyé à la suite d’une initiative locale visant à modifier la loi électorale et de la crainte que les implications de la discussion autour de ce changement ne portent atteinte à ces droits », indique le communiqué de l’ambassade d’Israël. Elle n’a pas précisé comment le projet de loi préserverait les droits du peuple juif en Bosnie.

Le système électoral bosniaque, mis en place à la fin de la guerre qui a fait rage dans cet État des Balkans après l’éclatement de la Yougoslavie dans les années 1990, prévoit que les postes politiques de haut niveau soient répartis équitablement entre trois « peuples constitutifs » : les Bosniaques, les Serbes et les Croates. En conséquence, les Juifs et les autres minorités nationales qui ne font pas partie de ces trois groupes ne pourront pas se présenter à des postes comme la présidence tripartite, la chambre haute du Parlement de Bosnie – la Chambre des peuples – ainsi que d’innombrables autres fonctions locales.

Bien que seulement 900 Juifs vivent en Bosnie-Herzégovine, dont la majorité à Sarajevo, on estime qu’au moins 400 000 résidents, dont les 60 000 citoyens roms de Bosnie, sont de facto exclus des fonctions politiques de haut niveau, en vertu de ce système.

Le centre communautaire juif de Sarajevo, le 4 février 2022. (Crédit : Yaakov Schwartz/Times of Israel)

Dans le cadre de l’accord de paix qui a mis fin à la guerre des années 1990, le gouvernement de la Bosnie est également supervisé par un Haut représentant, un fonctionnaire non élu, traditionnellement sélectionné dans l’Union européenne, et qui exerce un large pouvoir. Le Bureau du Haut représentant a proposé le mois dernier le nouveau projet de loi, qui redistribuerait les représentants ethniques entre les cantons, ou districts, du pays. Auparavant, chaque canton élisait un représentant de chaque ethnie ; le nouveau système déplacerait les représentants ethniques des cantons comptant moins de 3 % d’une ethnie donnée vers un autre canton majoritaire, consolidant ainsi leur pouvoir dans ces zones.

Au milieu des années 2000, Jakob Finci, président de la communauté juive de Bosnie, et Dervo Sejdic, un leader rom de Bosnie, ont contesté le système politique de la Bosnie dans une plainte déposée auprès de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH). La Cour a statué en leur faveur, faisant de l’octroi de droits politiques complets aux minorités une condition préalable à la candidature de la Bosnie à l’adhésion à l’UE – mais aucun progrès n’a été accompli dans la mise en œuvre de ces droits au cours des années qui ont suivi l’arrêt.

Près de 30 ans après la fin de la guerre de Bosnie, de nombreux citoyens estiment également que l’époque où la politique locale était divisée selon des lignes ethniques devrait appartenir au passé, et que l’objectif devrait être de progresser vers une identité nationale civique en tant que « Bosniaques-Herzégoviniens », ainsi que vers l’adhésion à l’UE. Le texte de loi proposé servirait à cimenter davantage le système actuel, éloignant la Bosnie de l’UE.

Malgré la querelle, Israël et la Bosnie-Herzégovine entretiennent des relations relativement chaleureuses depuis que la nation à majorité musulmane a été consolidée en tant qu’État indépendant en 1995.

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