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Bulgarie : Pourquoi les Juifs ont manqué une cérémonie officielle liée à la Shoah

C'était les 80 ans de l'arrêt des déportations des Juifs du pays, décidé par le Tsar Boris III ; les 11 000 Juifs assassinés par les nazis avec l'aide de l'État ont été oubliés

Le roi Boris de Bulgarie, en habit civil, avec le chancelier allemand Adolf Hitler et le ministre des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop, à droite, lors d'une visite au quartier-général de Hitler, le 14 mai 1941. (Crédit : AP Photo)
Le roi Boris de Bulgarie, en habit civil, avec le chancelier allemand Adolf Hitler et le ministre des Affaires étrangères Joachim Von Ribbentrop, à droite, lors d'une visite au quartier-général de Hitler, le 14 mai 1941. (Crédit : AP Photo)

JTA — Le président bulgare était bien présent lors d’une cérémonie organisée le 10 mars pour fêter le 80e anniversaire de la décision prise par le pays de sauver des nazis ses 48 000 Juifs.

Dans l’assistance également, des représentants de l’église orthodoxe bulgare, dont les prédécesseurs avaient été à l’origine de ce sauvetage ainsi qu’un historien et politicien israélien né en Bulgarie, Michael Bar Zohar, qui avait écrit le récit de cet épisode historique – un récit qui avait été à peine connu avant la chute du communisme.

Ensemble, ils ont défilé en marchant de la bibliothèque nationale du pays – où est actuellement organisée une exposition sur le Tsar Boris III, qui dirigeait la Bulgarie pendant la Seconde Guerre mondiale – jusqu’à la plus ancienne église de Sofia, où il ont déposé des gerbes de fleurs sur un mémorial édifié en hommage à Boris et à son épouse, la Tsarine Joanna.

Des absents de taille, néanmoins, lors de cette cérémonie en présence du président Rumen Radev : les représentants de la communauté juive bulgare contemporaine.

Les leaders de la communauté n’ont été conviés qu’à la dernière minute, jeudi après-midi, explique Alexander Oscar, le président de Shalom, l’organisation des Juifs bulgares. Son groupe avait déjà prévu de marquer cette date du 10 mars de son côté, connue par les Juifs bulgares sous le nom de la « Journée du salut ».

Oscar précise toutefois qu’il ne s’y serait de toute façon pas rendu, même s’il avait été invité plus tôt – affirmant que personne, dans la communauté juive locale, n’aurait probablement fait le déplacement.

« Pas un seul membre de la communauté n’aurait accepté de participer à un événement en hommage au rôle imaginaire qui aurait été tenu par le roi Boris dans le sauvetage des Juifs bulgares, avec une présentation dénaturée de l’Histoire de la Shoah », précise Oscar à la JTA.

Photo d’illustration : Le président de la Bulgarie, Rumen Radev (à gauche) et Igal Unna, chef de la Direction nationale de la cyber-israélienne, lors d’une visite au CERT national israélien le mercredi 21 mars 2018 (Crédit : Avi Dor)

Les propos tenus par Oscar soulignent le conflit de longue haleine – et de plus en plus tendu – portant sur la manière dont le tsar Boris III s’intègre à l’histoire du génocide juif en Bulgarie. Même si Boris avait signé l’ordonnance qui mettait un terme à la déportation des Juifs du pays, il avait été aussi le dirigeant d’un gouvernement fasciste qui s’était allié à l’Allemagne nazie, qui avait imposé des lois raciales accablantes à la communauté et qui avait facilité la mort de plus de 11 000 Juifs sur les territoires qu’il occupait. Boris était décédé dans des circonstances mystérieuses, peu après son retour d’Allemagne où il avait rencontré Hitler, en 1943.

Les troupes bulgares avaient déporté plus de 11 000 Juifs qui vivaient dans la Thrace égéenne, dans la région du Vardar, en Macédoine et dans la ville de Pirot (elle se trouve dorénavant en Serbie), les envoyant dans les camps de la mort où presque tous avaient été assassinés.

L’église de sainte Sophia, où s’est déroulée la cérémonie présidentielle, accueille de nombreuses plaques à la mémoire du Tsar Boris III et de son épouse, des plaques qui avaient été placées brièvement dans le passé dans la forêt bulgare de Jérusalem. Elles avaient été ôtées en l’an 2000 après des protestations des Juifs bulgares et de leurs descendants qui avaient fait part de leur malaise face à cet hommage rendu à une personnalité qui avait piloté lui-même le meurtre de Juifs pendant la Shoah.

Les commémorations passées de la « Journée du salut » n’avaient pas spécifiquement glorifié Boris. Mais le roi est fêté par l’extrême-droite bulgare et par ceux qui admirent les gouvernements pré-communistes du pays et sa notoriété n’a fait que croître ces dernières années, alors même que la Bulgarie, comme un très grand nombre d’autres pays, connaît un renforcement à la droite de l’échiquier politique et de son électorat.

Adolf Hitler, à droite, salue le roi Boris de Bulgarie, venu au siège du dirigeant nazi à la gare, le 19 avril 1942. (Crédit : AP Photo)

« Ce que nous choisissons de garder en mémoire et ce que nous choisissons d’oublier lorsque nous racontons notre histoire sont des marques de sagesse, de courage et de dignité », avait écrit Emmy Barouh, une journaliste juive bulgare, dans une lettre ouverte écrite à Radev avant l’événement de commémoration.

« Il n’y a aucune moralité à déceler dans cette arithmétique macabre – une arithmétique où les vies de 50 000 personnes ‘auraient été payées’ par les vies de 11 343 Juifs », avait-elle ajouté. « Ignorer la moitié de cette triste ‘équation’ transforme le 80e anniversaire du salut en énième épisode d’exploitation politique des Juifs bulgares »

Immédiatement après la guerre, la population juive de Bulgarie était encore d’environ 50 000 personnes – son niveau d’avant-guerre, selon le musée de commémoration de la Shoah des États-Unis. Mais contrairement à la majorité des pays communistes, le gouvernement avait autorisé les membres de la communauté à émigrer en grand nombre, les encourageant à faire le grand départ. La plus grande partie avait fait le voyage vers Israël, à la fin des années 1940. Aujourd’hui, le Congrès juif mondial estime qu’il y a entre 2 000 et 6 000 Juifs dans le pays ; la Bulgarie a récemment assisté à la création d’une école juive à Sofia et à celle d’un centre culturel dans les vestiges de ce qui était une synagogue à Vidin, une ville côtière.

Les responsables juifs locaux ont marqué l’anniversaire à leur manière. Au début de la semaine, certains se sont rendus en Grèce, à Kavala, pour une cérémonie organisée sur le site où les soldats bulgares avaient déporté des milliers de membres de la communauté à Treblinka, en 1943.

Vendredi, ils ont organisé leur propre cérémonie à Sofia en souvenir à la fois du sauvetage et des meurtres qui avaient eu lieu dans les régions occupées par la Bulgarie. Une cérémonie qui s’est déroulée en présence de certaines personnalités, notamment du maire de Sofia, du ministre bulgare des Affaires étrangères, Nikolay Milkov, et du procureur-général du pays.

Un homme fait la prière dans une synagogue de Sofia, en Bulgarie, le 19 juillet 2012. (Crédit : AP Photo/Valentina Petrova)

Certains Bulgares avaient ouvertement appelé à ce que leur pays rende un hommage plus appuyé à Boris III lors des commémorations de cette année. Daniela Gortcheva, une personnalité connue des médias de droite qui a la nationalité néerlandaise et la nationalité bulgare, avait fait circuler une pétition appelant à ce qu’il soit reconnu.

La pétition avait affirmé qu’effacer Boris de cette commémoration serait l’équivalent de ce qui avait eu lieu dans la ville d’Ohrid, en Macédoine, l’année dernière, quand un club culturel portant le nom de Boris s’était attiré les critiques de ceux qui notaient que le roi avait endossé la responsabilité du meurtre de milliers de Juifs macédoniens.

Des macédoniens aux côtés de leurs compatriotes de Sofia affichent leur soutien et leur remerciements devant l’ambassade allemande et le palais royal, dans la capitale bulgare, le 19 avril 1941. (Crédit : AP Photo)

Cet incident – le dernier dans un conflit de longue date entre les deux nations des Balkans concernant l’histoire de la Seconde Guerre mondiale – avait permis au tsar Boris de revenir sous le feu des projecteurs en Bulgarie et avait fait de sa réhabilitation une priorité des nationalistes bulgares.

Après le rejet de la pétition par les groupes juifs, Gortcheva avait attaqué ses critiques, sur Facebook, en évoquant les « héritiers ingrats du communisme », « une cinquième colonne de Moscou », « des traîtres » – autant d’accusations qui, selon les responsables de la communauté, avaient fait écho aux insultes antisémites du passé.

Shalom, l’organisation-cadre de la communauté juive, avait porté plainte contre Gortcheva auprès du procureur-général du pays – le même qui a statué, le mois dernier, que la Bulgarie était en droit d’interdire une marche néo-nazie en l’honneur d’un collaborateur nazi.

« Gortcheva – grande supportrice de la marche de Lukov – a été constamment impliquée dans la propagation du révisionnisme et du négationnisme en matière de Shoah », avait écrit le vice-président du Congrès juif mondial, Maram Stern, dans un courrier adressé à Milkov. « Elle combine de telles déclarations avec des affirmations calomnieuses, celle que l’organisation Shalom des Juifs de Bulgarie et que l’organisation des Juifs bulgares en Israël manqueraient de loyauté à l’égard de la Bulgarie ».

Des activistes d’extrême-droite marchent avec des torches pour commémorer le général bulgare pro-nazi Hristo Lukov à Sofia, le 17 février 2018. (Crédit : AFP Photo/Nikolay Doychinov)

Suite aux cérémonies qui ont été organisées la semaine dernière, un groupe d’experts bulgares ont fait circuler leur propre appel cette semaine, appelant les dirigeants du pays à reconnaître la déportation des Juifs pendant la Shoah.

« Notre État n’a jamais trouvé le langage approprié pour marquer deux faits historiques inséparables et pourtant diamétralement opposés : les vies préservées des Juifs sur les territoires d’avant-guerre de la Bulgarie et la déportation à Treblinka, du 4 au 29 mars 1943, des Juifs qui vivaient sur les terres occupées en avril 1941 », dit l’appel. « L’État bulgare doit reconnaître ouvertement, sincèrement et inconditionnellement sa responsabilité en présentant ses excuses pour les persécutions et pour les déportations des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ».

« C’est une affaire de dignité fondamentale et de tact de souligner que la reconnaissance ultime doit être définie par ceux qui ont été sauvés, pas par le sauveur », ajoute l’appel. Ici, c’est tout le contraire : « Les Bulgares se glorifient eux-mêmes, ils se congratulent et ils invitent les Juifs à faire preuve d’une gratitude éternelle à leur égard ».

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