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Analyse

C’est Ben Gvir, et non Netanyahu, le grand vainqueur des élections

Le politicien autrefois infréquentable va probablement intégrer le gouvernement où ses positions et d'autres à l'extrême-droite, dessineront largement l'avenir d'Israël

Carrie Keller-Lynn

Carrie Keller-Lynn est la correspondante politique et juridique du Times of Israël.

Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adressant à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem après les élections du 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Le chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, s'adressant à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem après les élections du 1er novembre 2022. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Difficile d’en vouloir à quelqu’un qui a pu penser que c’était Itamar Ben Gvir, le politicien d’extrême-droite, qui avait remporté le scrutin de mardi lors de la fête qui a suivi l’annonce des résultats des sondages de sortie des urnes au siège d’Otzma Yehudit – alors que ses soutiens électrisés saluaient leur « roi ».

Et tandis que Ben Gvir, qui n’était même pas à la première place de la liste conjointe de l’alliance HaTzionout HaDatit, ne deviendra pas Premier ministre cette année, il reste que c’est bien lui qui l’a emporté cette nuit-là.

En seulement deux ans, Ben Gvir est passé de l’étiquette de paria inéligible à faiseur de roi, rapportant un nombre incalculable de voix au parti HaTzionout HaDatit qui deviendra ainsi, si les prédictions actuelles se confirment, la troisième formation la plus importante de la Knesset et un partenaire influent au sein de la nouvelle coalition.

Durant ces deux années, une coalition hétéroclite, bâtie après que Naftali Bennett et Ayelet Shaked y placent leurs quelques sièges, a vu le jour. Se sentant trahis, leurs électeurs ont cette fois apporté leurs voix à Ben Gvir.  Un Ben Gvir qui a modéré sa rhétorique provocatrice en public mais pas ses positionnements, ni ses visions extrémistes de ce que signifie pour Israël – selon lui – « être un État juif et un État démocratique ».

C’est l’ancien Premier ministre et chef du Likud Benjamin Netanyahu qui devrait former le prochain gouvernement. Pour ce faire, il a orchestré l’alliance entre le parti de Ben Gvir, Otzma HaYehudit et le parti HaTzionout HaDatit de Bezalel Smotrich et avec la faction ultra-radicale Noam, farouchement et ouvertement anti-LGBT, avec pour objectif de garantir un nombre maximum de voix à l’extrême-droite pour renforcer son bloc.

D’après les résultats initiaux qui ont montré que HaTzionout HaDatit-Otzma Yehudit pourrait avoir apporté 15 sièges au bloc de Netanyahu – qui, selon les projections, obtiendrait 62 à 65 sièges au total – c’est cette alliance d’extrême-droite qui sera la deuxième formation la plus importante dans la coalition de Netanyahu. Une position qui permettra au parti HaTzionout HaDatit de se montrer ambitieux et de demander des ministères et des initiatives politiques d’envergure. Des initiatives qui seront susceptibles de redessiner la conception qui était celle d’Israël jusqu’à présent de ce que signifie « être un État juif et démocratique » à la fois.

Ben Gvir a indiqué, dimanche, qu’il prévoyait de réclamer le portefeuille de la Sécurité intérieure, qui supervise la police et la sécurité du territoire. Même s’il n’a pas fait son service militaire, Tsahal estimant qu’un tel service était incompatible avec son idéologie ultra-nationaliste, Ben Gvir a mis au point un programme qui défend résolument les soldats de Tsahal. Il promet notamment, s’il devait devenir ministre de la Sécurité intérieure, de créer une immunité pour les responsables de la sécurité et d’assouplir aussi les règles d’engagement, qui encadrent le droit de tirer à balle réelle – des règles qui font souvent débat.

Ben Gvir, qui a adulé le terroriste juif Baruch Goldstein (qui a tué 29 Palestiniens en prière au Tombeau des Patriarches à Hébron en 1994) jusqu’au point de mettre un portrait dans son salon, a aussi demandé de pouvoir expulser les citoyens « déloyaux » et les Arabes qui s’en prennent aux militaires, en plus de la peine de mort pour les terroristes – une mesure qui est également soutenue par certains membres de la coalition sortante.

Le député d’extrême droite et chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lors d’un meeting de campagne à Ashkelon, dans le sud d’Israel, le 25 octobre 2022, avant les élections générales du 1er novembre. (Crédit : Menahem Kahana/AFP)

La focalisation de Ben Gvir sur la sécurité intérieure s’est nourrie des inquiétudes qui avaient été suscitées, l’année dernière, par les émeutes qui avaient eu lieu dans les villes mixtes où coexistent Juifs et Arabes. Ces émeutes avaient éclaté pendant le conflit qui, au mois de mai 2021, avait opposé Israël au groupe terroriste du Hamas à Gaza. Et cette focalisation s’est nourrie aussi d’une recrudescence récente du terrorisme en Cisjordanie.

Alors que la sécurité est une question de première importance pour un grand nombre d’Israéliens, l’approche radicale prônée par Ben Gvir face aux violences l’a aidé à gagner en popularité face à ses électeurs, en particulier à la droite de l’échiquier politique, note Yair Sheleg, expert des questions relatives au mouvement national-religieux à l’institut Shalom Hartman de Jérusalem.

Mais la vision de la sécurité de Ben Gvir semble trop souvent se confondre avec des incitations à la violence et à la haine, en particulier pour les citoyens arabes d’Israël et pour les Palestiniens. Soulignant particulièrement ce point, plusieurs partisans d’Otzma Yehudit ont entonné le slogan « Mort aux terroristes » – « Terroristes » étant un mot parfois utilisé comme euphémisme pour désigner les Arabes – lors des réjouissances qui ont suivi l’annonce des premiers résultats du scrutin au siège du parti, mardi soir.

Pour sa part, Netanyahu a évolué en l’espace d’un an. Alors qu’il disait, il y a encore un an, que Ben Gvir était inapte à assumer un portefeuille ministériel, il a déclaré à la mi-octobre qu’il pourrait « certainement » être ministre et il a estimé, lundi dernier, que la candidature de Ben Gvir au poste de ministre de la police n’était pas « disqualifiée » – même s’il a noté qu’il y avait plusieurs autres candidats en lice.

Saluant ses partisans après la soirée de mardi, Ben Gvir – qui, selon les sondages, est la personnalité qui domine clairement l’alliance HaTzionout HaDatit-Otzma Yehudit même si c’est Smotrich qui en est officiellement le leader – l’a dit clairement : « le moment est venu de devenir le seul maître de la maison dans cet État qui est le nôtre », faisant écho à des déclarations de campagne souvent répétées de la nécessité pour les Juifs de réaffirmer leur souveraineté en Israël.

Le programme d’Otzma Yehudit – qui a depuis disparu de son site – appelait à encourager les « ennemis » de l’État – sans plus de détail – à quitter le pays.

Selon ses visions du territoire israélien, l’État juif reprendra le contrôle du mont du Temple – où le statu-quo actuel interdit la prière non-musulmane – et de la Cisjordanie, que le leader d’extrême-droite et ses alliés veulent intégrer à Israël sans pour autant accorder l’égalité des droits ou la citoyenneté aux Palestiniens qui y vivent.

Ce genre d’hommes politiques provocateurs modèrent habituellement leurs points de vue une fois qu’ils rejoignent un gouvernement. Ben Gvir a semblé vouloir adopter une rhétorique plus accommodante, déclarant mercredi que s’il était attaché « à un gouvernement pleinement de droite », il comptait « travailler pour tout Israël, même pour ceux qui me détestent ».

Le siège de campagne du parti Otzma Yehudit après l’annonce des sondages de sortie des urnes, le 1er novembre 2022. (Crédit : Jacob Magid/Times of Israel)

Contrôlant cinq des dix premiers sièges de la liste de l’alliance, ainsi que les 13e et 15e places – si le parti devait remporter un nombre suffisant de votes pour permettre à ces députés de siéger à la Knesset – Otzma Yehudit aurait réfléchi à mener les négociations de coalition indépendamment de HaTzionout HaDatit, mais Smotrich a démenti cette possibilité mercredi à la télévision.

Smotrich a dit être intéressé par les ministères de la Défense, des Finances et de la Justice. Le Likud, de son côté, a indiqué qu’il souhaitait conserver le portefeuille de la Défense et celui du Trésor – deux ministères considérés comme déterminants – au sein de son parti. Le ministère de la Justice reste donc l’option la plus probable pour le leader de l’alliance.

Smotrich a fustigé le système judiciaire actuel, qu’il qualifie de « malade » et HaTzionout HaDatit a présenté un ensemble de réformes pour le système de la justice qui reflète parfaitement certains des objectifs politiques du Likud.

Le président du parti HaTzionout HaDatit, le député Bezalel Smotrich, présentant le programme ‘Droit et Justice’ de son parti lors d’une conférence de presse à Kfar Maccabiah, à Tel Aviv, le 18 octobre 2022. (Crédit : Avshalom Sassoni/Flash90)

Parmi les premières réformes envisagées, la mise en place d’un plus grand contrôle politique sur le système tout entier, en créant notamment un mécanisme qui permettra à la Knesset de passer outre le droit de veto de la Haute-cour face aux lois qui, estime-t-elle, sont inconstitutionnelles. La réforme prévoit aussi un changement dans la sélection des juges, une sélection qui serait soumise au contrôle des politiques – avec six politiciens parmi les neuf membres du panel chargé de la désignation des magistrats.

Les critiques accusent Smotrich et les autres partisans de cette réforme du système judiciaire de vouloir détruire le système au lieu de le réformer. Smotrich, de son côté, répète que ces changements sont nécessaires pour conserver la nature à la fois »juive et démocratique » de l’État d’Israël.

Il est probable que les partenaires ultra-orthodoxes de la coalition soutiendront ces efforts. Cela fait longtemps qu’ils soutiennent d’éventuelles réformes judiciaires qui viendraient neutraliser ce que de nombreux membres de la communauté haredi considèrent comme « un activisme » de la Cour suprême qui se traduit par une interférence dans leur mode de vie religieux.

Le Likud et ses personnalités de premier plan ont aussi soutenu une série de réformes similaires ces dernières années, envisageant notamment de placer les nominations des juges de la Cour suprême sous le contrôle du gouvernement avec l’approbation de la Knesset. Ils ont aussi envisagé de présenter un texte qui aurait permis à une loi invalidée parce que considérée comme anticonstitutionnelle d’être réadoptée au parlement avec une majorité de 61 législateurs.

Le leader du Likud Benjamin Netanyahu s’adresse à ses partisans au siège de campagne du parti à Jérusalem à côté de sa femme Sara, le 2 novembre 2022. (Crédit : AP Photo/Tsafrir Abayov)

L’accusation la plus cynique contre cette initiative de réforme du bloc de Netanyahu est qu’elle aurait été taillée sur mesure pour extraire Netanyahu de ses déboires judiciaires. Il est actuellement traduit devant les juges pour corruption.

Smotrich a expliqué que son parti voulait faire disparaître du code pénal israélien les charges de « fraude et abus de confiance », qui concernent les responsables publics qui utilisent leur influence en sachant pertinemment qu’ils recevront quelque chose en échange – sans que le crime ne s’apparente à un fait authentique de corruption. Les experts juridiques, et notamment Mordechai Kremnitzer, lui-même critique de Netanyahu, ont pu estimer que cette accusation était trop vague.

Toutefois, si la charge de « fraude et abus de confiance » devait disparaître du code pénal, cela annulerait trois des quatre chefs d’accusation qui valent aujourd’hui à Netanyahu un passage sur le banc des accusés. Il a été par ailleurs mis en examen pour une charge de pots-de-vin.

A LIRE – Etat d’Israël vs. Netanyahu : détails de l’acte d’accusation du Premier ministre

Si HaTzionout HaDatit déclare ne pas avoir l’intention d’utiliser ces réformes pour permettre à Netanyahu de sortir de ses déboires judiciaires – ce que confirment le Likud et Netanyahu lui-même – les adversaires politiques du bloc expriment leurs doutes.

Ben Gvir, d’un autre côté, a fait savoir qu’il prônerait l’adoption d’une dite « Loi française », qui accorderait l’immunité à un Premier ministre en exercice face à d’éventuelles poursuites judiciaires.

Cette proposition avait déjà été présentée par d’autres dans le passé, même si les critiques ont noté que la France avait également une règle qui aurait empêché de toute manière Netanyahu de revenir au pouvoir : la règle de la limitation des mandats.

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