Contestations en Irak et au Liban : l’Iran renforce son influence
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Contestations en Irak et au Liban : l’Iran renforce son influence

Le Hezbollah et les Iraniens restent des acteurs incontournables malgré la grogne du peuple dans les deux pays en proie à la pauvreté

Des manifestants anti-gouvernementaux irakiens brûlent le drapeau iranien lors d'une manifestation à Bagdad, en Irak, le mardi 29 octobre 2019. (Crédit : AP / Hadi Mizban)
Des manifestants anti-gouvernementaux irakiens brûlent le drapeau iranien lors d'une manifestation à Bagdad, en Irak, le mardi 29 octobre 2019. (Crédit : AP / Hadi Mizban)

Si l’Iran risque de perdre les réseaux qu’il tisse depuis 16 ans en Irak, où la rue le voit comme l’architecte du « régime corrompu » dont elle réclame « la chute », Téhéran est jusqu’ici parvenu à conserver ses acquis, et même à les renforcer.

Au Liban, en dépit d’un mouvement de contestation qui accuse de corruption et d’incompétence la classe politique – dont le Hezbollah, principal allié de l’Iran – ce dernier reste aussi incontournable.

« En Irak comme au Liban, l’Iran considère les demandes des manifestants comme potentiellement déstabilisatrices », affirme à l’AFP Renad Mansour, du centre de réflexion Chatham House. Il lui faut donc « protéger le système en place ».

« L’intérêt de Téhéran est de préserver le statu quo et sa sphère d’influence idéologique au Moyen-Orient », ajoute Clément Therme, chercheur au Centre de recherches internationales (Ceri) de Sciences-Po Paris.

Depuis un mois, des dizaines de milliers de manifestants irakiens conspuent l’Iran et disent désormais à son guide suprême Ali Khamenei de « s’occuper de son pays » plutôt que de leur « révolution », vue par Téhéran comme un « complot » de ses ennemis américains, israéliens et saoudiens.

Le guide suprême iranien Ayatollah Ali Khamenei lors d’une rencontre à Téhéran en Iran, le 17 septembre 2019. (Bureau du Guide suprême iranien via AP)

Depuis la chute en 2003 de Saddam Hussein, Téhéran n’a cessé d’étendre son influence en Irak.

Des chiites aux Kurdes, en passant par les sunnites et les chrétiens, il a des liens avec l’ensemble des partis et groupes armés du pays. Le populiste Moqtada Sadr, revenu dans le pays pour se mêler aux manifestants, a lui-même été vu aux côtés de l’ayatollah Khamenei en septembre.

Quand il s’agit de former le gouvernement, de réagir face à la percée du groupe Etat islamique (EI) ou au référendum kurde, un homme est de toutes les réunions au sommet : le général Qassem Soleimani, commandant de la force Qods, chargée des opérations extérieures des Gardiens de la Révolution, l’armée idéologique iranienne.

Depuis début octobre, il a refait plusieurs apparitions en Irak, affirment des sources gouvernementales. Il était là pour la première semaine de manifestations, interrompues après la mort, officiellement, de 157 personnes, quasiment toutes des manifestants tombés sous les balles de snipers que l’Etat assure ne pouvoir identifier.

Le commandant des Gardiens de la Révolution islamique, le général Qassem Soleimani, (au centre), lors d’une réunion avec le Guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, et les commandants des Gardiens de la révolution à Téhéran, en septembre 2016 (Crédit : Office of the Iranian Supreme Leader via AP)

Il est revenu quand le mouvement a repris le 24 octobre et, à chaque fois, « c’est lui le maître de cérémonie », selon ces sources.

« L’Iran est parvenu à imposer un contrôle effectif quotidien de l’exécutif irakien, sur les sujets qui lui importent », estime Michael Knights, spécialiste de l’Irak.

« Il a tout à perdre et fera tout pour défendre » ces acquis, poursuit l’expert.

En cela, il « s’expose, expose ses alliés et suscite plus de colère encore » chez les manifestants, prévient-il néanmoins.

Car, comme l’ensemble de la classe politique irakienne, ses alliés – les partis au pouvoir et les milices chiites désormais intégrées à l’Etat via la coalition paramilitaire Hachd al-Chaabi – se sont englués dans le clientélisme et le népotisme, dans un des pays les plus corrompus au monde.

Aujourd’hui, ce sont eux qui focalisent l’ire de la rue. Et, derrière eux, le parrain iranien dont le drapeau est désormais brûlé en place publique en Irak.

« Il faut couper les tentacules de l’Iran », scande un immense graffiti sur la place Tahrir de Bagdad, épicentre de la contestation.

« Tous nos dirigeants sont aux mains de l’Iran », dénonce Azhar, une jeune manifestante.

Ce sont eux, assure encore Ahmed Salem, 50 ans, qui « ont transformé l’Irak, pays autrefois industriel, en un marché uniquement de consommation » avec six milliards d’euros d’importations iraniennes chaque année.

Depuis l’invasion américaine de 2003, de nombreuses usines ont été mises à l’arrêt et l’agriculture n’a cessé de décliner.

Téhéran, étranglé par les sanctions américaines, n’est pas prêt à céder facilement car « l’Irak est son dernier rempart », explique un fin connaisseur des liens irako-iraniens.

C’est un allié politique et militaire mais aussi économique, et un nouveau gouvernement pourrait signifier de nouveaux accords commerciaux avec d’autres pays que l’Iran, poursuit-il.

L’électricité n’est présente dans tous les foyers irakiens plus de la moitié de la journée que grâce à l’approvisionnement iranien, pour un montant de plus d’un milliard et demi de dollars chaque année.

Des manifestants scandent des slogans pendant des manifestations anti-gouvernement devant la banque centrale du Liban à Beyrouth, le 28 octobre 2019. (Crédit : AP Photo/Bilal Hussein)

Comme en Irak, la question sociale se fait pressante au Liban, où les manifestations qui ont débuté le 17 octobre parlent de pauvreté, de corruption et de services publics déliquescents, plus que des habituelles questions géopolitiques sur lesquelles surfent l’Iran et le Hezbollah.

Fait marquant, la contestation est allée jusqu’à gagner les bastions du mouvement terroriste chiite, où ses partisans subissent la crise économique de plein fouet.

Le chef du mouvement terroriste chiite libanais du Hezbollah, Hassan Nasrallah a soutenu la contestation, avant de dire qu’il était contre une démission du gouvernement, mettant en garde contre le « chaos ».

Ses partisans ont finalement organisé des contre-rassemblements, donnant lieu à des heurts avec les manifestants.

Mais « si le Hezbollah a perdu des points sur les plans médiatiques et moraux, sa force reste intacte », rappelle Qassem Qassir, spécialiste des mouvements islamistes.

La police libanaise tente de séparer manifestants et contre-manifestants durant un mouvement de protestation à Beyrouth, le 29 octobre 2019. (Crédit : ANWAR AMRO / AFP)
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