Covid-19 : Comment les start-ups israéliennes s’adaptent à la nouvelle réalité ?
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Covid-19 : Comment les start-ups israéliennes s’adaptent à la nouvelle réalité ?

Les commerciaux proposent maintenant des démonstrations en ligne, les équipes de développement travaillent de chez elles et les start-ups tentent de lever le maximum de fonds

Eliav Rodman, responsable marketing de myInterview, travaille depuis chez lui en compagnie de ses trois enfants à Jérusalem, le 26 mars 2020.  (Maor Rodman)
Eliav Rodman, responsable marketing de myInterview, travaille depuis chez lui en compagnie de ses trois enfants à Jérusalem, le 26 mars 2020. (Maor Rodman)

Tzahi Israel, vice-directeur des ventes mondiales de l’entreprise technologique OrCam Technologies Ltd., un fabricant d’appareils qui utilise l’intelligence artificielle pour venir en aide aux personnes malvoyantes, devait voyager pour des réunions d’affaires aux Etats-Unis et en Europe. Au lieu de cela, comme des millions de personnes dans le monde, il est coincé chez lui, et s’efforce de comprendre comment s’adapter au télé-travail.

« Chaque mois, je voyage plusieurs fois à l’étranger », a-t-il déclaré lors d’un entretien téléphonique avec le Times of Israël. « L’équipe israélienne s’occupe des activités de vente dans le monde, et chaque semaine nos commerciaux vont à l’étranger pour rencontrer des distributeurs, des clients et des employés. »

Tout cela est maintenant à l’arrêt, même si l’entreprise a mis en place des démonstrations en ligne et tient des réunions à distance avec les distributeurs des produits de l’entreprise à l’étranger pour s’assurer que les activités de vente se poursuivent.

« Nous avons aussi consolidé notre présence en ligne, pour faire découvrir notre produit à plus de gens », a-t-il souligné. L’entreprise, qui a vendu
30 000 exemplaires de son produit, s’est assurée d’avoir assez de stock en possession des distributeurs étrangers, dès qu’elle a compris que le trafic aérien pourrait être interrompu à cause de la crise du coronavirus.

Tzahi Israel, vice directeur de ventes mondiales d’OrCam (Crédit)

Le coronavirus, qui a tué des milliers de personnes dans le monde et a ravagé l’économie, risque de porter un coup dur à l’écosystème des start-up israéliennes et des entreprises de technologie dans le monde, a prévenu le scientifique en chef et présidente de l’Autorité israélienne de l’innovation dans un entretien accordé cette semaine.

« Je pense qu’il y aura de nombreuses fermetures », a déclaré Ami Appelbaum.

Cinq pour cent des entreprises israéliennes de technologie ont déjà licencié du personnel, et 64 % ont gelé les nouvelles embauches, selon une étude non-officielle du groupe d’investissement Viola en Israël. L’entreprise de capital-risque a interrogé 135 responsables financiers et directeurs des ressources humaines d’entreprises de technologie pour étudier les effets du virus sur l’industrie technologique israélienne.

En outre, le financement mondial des start-up a déjà pris un coup, selon CB Insights, une entreprise basée à New York et spécialisée dans l’analyse de données. Le financement des entreprises privées au premier semestre de cette année est en baisse de près de 12 % à comparer à la même période l’année précédente, et devrait atteindre 77 milliards de dollars. Ce chiffre représente une baisse de 16 % par rapport au quatrième trimestre de 2019, selon les données.

Eden Shochat, du fonds d’investissement à risque Aleph (Crédit)

« Aujourd’hui plus que jamais, l’argent est roi », a déclaré Eden Sochat, le co-fondateur de la société de capital-risque Aleph qui, en décembre a réalisé sa troisième levée de fonds, et récolté plus de 210 millions de dollars des investisseurs. Les crises passées nous ont enseigné que le runway – à savoir, le temps pour lequel une start-up encore déficitaire a du cash de disponible sans nécessité d’une nouvelle levée de fonds – qui correspond au montant en argent liquide disponible divisé par ce qu’elle utilise chaque mois – est l’élément le plus important. Le runway permet à une start-up de vivre et de survivre un jour de plus ».

La première chose qu’a fait Aleph, au moment où la pandémie s’est déclarée, a été de s’assurer que les entreprises de son porte-feuille « ont le runway plus long possible », pour être sûr qu’elles disposent de suffisamment de temps pour s’adapter à la nouvelle situation, a déclaré Shochat.

Aleph s’attendait bien à une baisse du marché en raison du caractère cyclique de l’industrie, mais personne ne s’attendait à une crise causée par un phénomène médical, a-t-il dit. Le fonds d’investissement a martelé aux entreprises de son porte-feuille « comme un disque rayé, de faire le plein d’argent et de garder du runway« , a déclaré Shochat.

« La grande majorité des entreprises – nous avons 33 entreprises dans notre porte-feuille – disposent de plus d’un an, voire deux pour de nombreuses autres » en terme de runway, a expliqué Shochat. Dès que la crise a commencé, le fonds d’investissement s’est focalisé sur les entreprises qui n’avaient pas assez d’argent, en injectant des fonds via des levées de fonds internes, en les aidant à attirer d’autres investisseurs et à terminer la levée de fonds dès que possible.

Pour les fonds d’investissements et les start-ups, il semble presque impossible en ce moment d’envisager des levées de fonds, a noté Shochat, sauf si les partis ont déjà développé des liens forts avec les investisseurs ou s’ils étaient déjà en pleine levée de fonds.

« On a l’impression que l’ensemble du marché adopte une position attentiste », a-t-il dit.

Le fait qu’Aleph vient de réaliser sa troisième levée de fonds lui permet maintenant de chercher de nouvelles opportunités.

« Bien sûr, nous investissons », a expliqué Shochat. « Nous sommes déjà en contact avec des entreprises. Si vous regardez l’Histoire, certaines des meilleures entreprises ont été créées pendant une crise économique, l’innovation ne s’arrête jamais ».

Convizit, une start-up d’intelligence artificielle pour des produits d’analyse de marché, a annoncé la semaine dernière la fermeture d’une levée de fonds à hauteur de 5 millions de dollars, dirigée par Pitango Venture Capital avec la participation d’un ancien investisseur, Jumpspeed Ventures.

Les fonds seront utilisés pour doubler la taille de l’équipe, accélérer la recherche et le développement du produit, et lancer des activités de vente et de marketing, a noté l’entreprise dans un communiqué.

« Nous avions développé une relation avec Pitango bien avant », a expliqué Daniel Bashari, le PDG et co-fondateur de Convizit, lors d’une conversation téléphonique. « Nous mesurons notre chance d’avoir réussi à boucler une levée de fonds dans une période comme celle-là. »

Daniel Bashari, PDG et co-fondateur de Convizit, à droite, et Daniel Plotkin, co-fondatrice et responsable technologie (Adam Bar Photography)

La start-up, fondée en 2017, compte 10 employés au total à Tel Aviv, à Jérusalem et en Ukraine.

« Nous continuons à travailler comme prévu », a expliqué Bashari, ajoutant que l’entreprise estime maintenant avoir deux ans de runway. Parce que c’est une start-up en phase de développement, elle ne peut pas encore compter sur ses revenus, même si elle a signé des contrats avec des entreprises pour des essais de son logiciel.

Le confinement imposé sur les activités dans le monde entier va allonger les processus de vente, a-t-elle dit. L’entreprise devait commencer ses ventes à la fin de l’année, selon elle. « Nous estimons maintenant que les ventes commenceront début 2021. »

Les entreprises disposant de technologies qui aident les gens à transiter vers des services en ligne et à rester en contact se portent mieux que les autres. Certaines sont en pleine croissance. La valeur des actions de l’entreprise de visio-conférence Zoom, basée en Californie, a bondi depuis janvier, alors que le coronavirus a contraint des millions de personnes dans le monde à télé-travailler et les familles utilisent l’application pour rester en contact.

Un enseignant du Technion donne un cours à distance avant ouverture du semestre de printemps en ligne (Bureau du porte-parole du Technion)

La start-up israélienne myInterview, qui a créé une plateforme de vidéo à travers laquelle des recruteurs peuvent faire passer des entretiens à des candidats potentiels, a également observé une « hausse de la demande », a souligné Eliav Rodman, le responsable du marketing de l’entreprise, créée  il y a 3 ans et demi.

La demande pour des technologies d’entretien au format vidéo a fortement augmenté, a-t-il souligné. Par le biais de cette plateforme, les candidats ont accès à un lien pour répondre à une série de questions courtes en utilisant une vidéo. Ensuite, des outils analytiques prédictifs fournissent une évaluation des réponses des candidats, en sélectionnant les meilleurs candidats que les recruteurs peuvent ensuite eux-mêmes évaluer. Les clients de l’entreprise incluent Facebook, P&O Ferries au Royaume-Uni et le supermarché en ligne Ocado, a précisé Rodman.

La firme myInterview, qui a levé 1,2 million de dollars auprès d’investisseurs il y a un an et demi, cherche maintenant à lever des fonds supplémentaires pour se développer. « De ce que je vois, la plupart des fonds d’investissement disent qu’ils sont encore en activité. Les récessions et les moments difficiles créent plus d’opportunités et de créativité, ils génèrent de nouveaux besoins », a déclaré Rodman.

Les entreprises du monde entier cherchent à s’adapter à la nouvelle réalité du télé-travail. Alors que des start-ups et des entreprises plus petites devront peut-être se séparer de certains employés, les grandes entreprises s’efforcent de garder leurs talents et, si possible, d’en trouver d’autres.

Anat Shenig, responsable des ressources humaines d’OrCam (Crédit)

« Nous sommes passés au télé-travail », a déclaré Anat Shening, responsable des ressources humaines chez OrCam.

« L’entreprise ne licencie pas d’employés », a-t-elle expliqué, et elle cherche même à en recruter de nouveaux. « C’est une opportunité pour embaucher », a-t-elle affirmé. « Nous avions des offres d’emploi et nous n’avons pas arrêté le processus ».

Elle a ajouté qu’elle n’observe pas encore d’afflux des nouvelles candidatures sur le marché, mais qu’il y a des groupes sur les réseaux sociaux qui mettent en valeur des profils de candidats à la recherche d’un travail après qu’il ont été contraints de quitter leur emplois précédents.

Dans la même logique, Wix.com, une entreprise israélienne de création de site internet dont les actions sont cotées au Nasdaq, est aussi à la recherche de nouveaux employés.

« Nous embauchons encore », a assuré Nir Zohar, le président de l’entreprise de technologie, qui a une valeur marchande de 5,5 milliards de dollars. Nous n’avons pas encore vu de licenciements dans le secteur technologique, mais si la situation se prolonge, il y a des chances que cela finisse par se produire… si des start-up commencent à rencontrer des difficultés à cause d’un manque de financement, il leur sera difficile de lever des fonds, il y aura alors des talents à la recherche d’un travail, et, bien sûr, c’est une belle opportunité pour nous. »

Nir Zohar, président et officier en chef des opérations à Wix.com dans son bureau à Tel Aviv, le 29 novembre 2017. (Shoshanna Solomon/TimesofIsrael)

Wix permet à des organisations, des individus et d’autres entreprises de développer des sites internet sur mesure.

Zohar a dit qu’il pense que la crise du coronavirus aura un impact significatif.

« Notre entreprise consiste à travailler avec les petites entreprises dans le monde entier et à les soutenir, et ce qui se passe et ce qui va se passer pour les petites entreprises est très grave », a-t-il dit.

La plateforme Wix, a-t-il dit, peut aider des entreprises à travailler en ligne, au moins pour le moment. Les coachs et les entraîneurs, par exemple, peuvent lancer des sites internet grâce auxquels ils pourront poursuivre leurs activités. Ce n’est peut-être pas « le moyen le plus efficace de développer leur activité, mais au moins certaines de ces personnes vont essayer de travailler en ligne, et, à cet égard, Wix est une super plateforme ».

Après la crise, il est clair que les choses seront très différentes, et d’autant plus si elle se prolonge. Les entreprises qui survivront « trouveront une réalité très différente de l’autre côté de la crise », a déclaré Shochat d’Aleph

A l’avenir, il y aura beaucoup moins de concurrence, puisque des entreprises auront été contraintes de fermer.

Et sans cette concurrence, les entreprises survivantes seront alors en capacité « d’attendre, d’observer, de mieux se comprendre, de mieux comprendre le monde, et de réfléchir à long-terme », a déclaré Shochat. « Et en un sens, c’est le revers de médaille de tout cela. »

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