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Interview

Dans des biographies inédites, un historien révèle les « troublantes ressemblances » entre nous et les nazis

Alors que l'humanisation des auteurs de la Shoah a longtemps été considérée comme un tabou, les 20 portraits présentés par Richard Evans rappellent brutalement que l'humanité est capable de faire le Mal

Des supporters acclament Hitler en Allemagne le 10 octobre 1931. (Crédit : AP Photo)
Des supporters acclament Hitler en Allemagne le 10 octobre 1931. (Crédit : AP Photo)

LONDRES – Ils étaient instruits, aimaient la poésie, la musique et l’art, et avaient grandi dans des foyers de la classe moyenne imprégnés de valeurs conservatrices. Ils étaient aussi des hommes – et presque exclusivement des hommes – qui ont planifié, supervisé et perpétré le plus grand crime de l’Histoire.

Mais, écrit l’historien britannique Richard Evans dans son nouveau livre Hitler’s People : The Faces of the Third Reich (Le peuple d’Hitler : les visages du Troisième Reich), les chefs de file de l’Allemagne nazie n’étaient pas « des psychopathes, ni des dérangés, ni des pervers, ni des aliénés ». Au contraire, dans la plupart des aspects de leur vie, ils étaient « terriblement et effroyablement normaux », pour paraphraser les conclusions de Hannah Arendt après qu’elle a observé Adolf Eichmann sur le banc des accusés à Jérusalem en 1961.

Evans est l’auteur d’une trilogie acclamée qui retrace l’ascension et la chute du Troisième Reich. Il a été témoin expert dans le procès en diffamation intenté en 2000 par le négationniste David Irving à l’encontre de l’historienne Deborah Lipstadt et a été consultant historique pour un certain nombre de grands documentaires télévisés sur les nazis.

Sa nouvelle étude contient 20 portraits d’hommes de main d’Hitler : des noms bien connus comme Hermann Goering, Josef Goebbels et Heinrich Himmler aux figures tout aussi brutales mais moins connues comme Karl Brandt, le médecin personnel d’Hitler qui a supervisé le programme d’euthanasie du régime, l’Einsatzkommando Paul Zapp et le commandant de Flossenburg Egon Zill, et Gertrud Scholtz-Klink, la dirigeante de la Ligue des femmes nationales-socialistes.

Pendant de nombreuses années, les historiens allemands ont évité de produire des biographies par crainte de cautionner le culte nazi de la personnalité individuelle. Evans estime cependant qu’il est temps de « dépouiller les mythes » et les légendes qui entourent les nazis et, en les réduisant, de les montrer à nouveau comme des êtres humains – des gens qui, dit-il, « nous ressemblent de manière troublante ».

On a eu tendance à dire, pour ainsi dire, qu’ils « ne sont pas vraiment comme nous, ils ne sont pas vraiment des êtres humains », explique Evans dans une interview au Times of Israel. « Nous n’avons donc pas à nous préoccuper des implications qu’aurait le fait de décider qu’il s’agit d’êtres humains et qu’il y a peut-être en nous certaines choses qui nous rendent potentiellement sensibles, ou qui auraient pu nous rendre sensibles dans ces circonstances, à l’appel des nazis ».

Evans remet ainsi en question l’idée que les nazis étaient simplement des « marginaux de la société » qui étaient « dérangés ou dérangeants ». Sous cet angle, ces hommes deviennent peut-être plus terrifiants.

L’historien Richard Evans, auteur de « Hitler’s People » (Autorisation)

Hans Frank, par exemple, a présidé à ce qu’un historien a qualifié de « règne de la terreur qui a relégué dans l’ombre toutes les autres formes d’annexion territoriale par les nationaux-socialistes » lorsqu’il dirigeait le reste de la Pologne (que les nazis appelaient le « gouvernement général »). Le territoire est devenu un lieu d’extermination pour des millions de Juifs venus de toute l’Europe, répondant ainsi au souhait de Frank : « Plus il y aura de morts, mieux ce sera… Les Juifs se rendront compte que nous sommes arrivés ».

Mais « le boucher de la Pologne », écrit Evans, était aussi « extérieurement civilisé ».

Pianiste classique émérite, il avait été élevé dans un foyer de la classe moyenne éduquée, appréciait l’opéra et le théâtre et lisait beaucoup. Comme l’a rappelé Curzio Malaparte, écrivain et cinéaste italien qui a passé du temps avec Frank en Pologne pendant la guerre, le gouverneur général combinait « un mélange particulier d’intelligence cruelle, de raffinement, de vulgarité, de cynisme brutal et de sensibilité polie ». En l’observant jouer du piano, Malaparte a regardé les mains de Frank et les a trouvées « petites, délicates et très blanches ». « J’ai été surpris et soulagé de ne pas y voir une seule goutte de sang », écrit-il.

Le chef nazi Reinhard Heydrich dans un lieu inconnu en 1942. (Crédit : AP Photo)

Reinhard Heydrich, qui a présidé la conférence de Wannsee et dont le court et brutal règne sur la Bohême et la Moravie a été marqué par une « terreur effrénée », a été décrit comme un « animal prédateur » et une « personnalité démoniaque » par ses propres collègues nazis. Mais il était aussi un homme cultivé, issu d’une famille de musiciens professionnels. Heydrich est un excellent pianiste amateur et un violoniste accompli qui a joué dans un quatuor à cordes pendant la guerre.

Heydrich et Frank n’étaient en rien exceptionnels. Comme le dit Evans à propos de ceux qu’il décrit : « Ils appartiennent tous à la classe moyenne solide, pas de classe ouvrière, pratiquement pas de classe moyenne inférieure ; leurs familles sont issues de diverses professions de la classe moyenne ».

Le nazisme, affirme-t-il, n’était pas « l’idéologie des gens sans éducation ou sans succès ».

Brandt, par exemple, était un chirurgien qualifié, spécialisé dans les blessures à la tête et à la colonne vertébrale. Très instruit et qualifié, écrit Evans, « il était très éloigné du type brutal du ‘vieux combattant’ » ou du fanatisme idéologique froid du nazi convaincu ». Pourtant, Brandt était un nazi et un eugéniste convaincu, il a mené des expériences médicales sur des êtres humains vivants et a supervisé un programme d’euthanasie forcée qui a coûté la vie à quelque 300 000 adultes et enfants souffrant de handicaps mentaux et physiques. Evans note qu’il a fait preuve d’un « manque absolu de compassion » à l’égard de ses victimes.

Le chef de la SA Ernst Röhm, au premier plan à gauche, et son adjoint Edmund Heines, au premier plan à droite. (Bundesarchiv Bild)

Ernst Rohm, le chef des Chemises brunes, a donné de lui-même l’image d’un « soldat rude, dur et sans état d’âme » qui « se glorifiait de la violence aveugle et du conflit perpétuel ». Mais, selon Evans, cette image ne rend pas compte de la complexité de son passé et de sa personnalité. Excellent pianiste, Rohm était également très cultivé, collectionnait les gravures, lisait les classiques de la littérature allemande et se liait d’amitié avec des artistes et des chanteurs d’opéra. Membre du corps des officiers monarchistes, il partageait leur vision politique et sociale conservatrice malgré sa propre homosexualité.

Il y avait quelques exceptions à la direction des nazis, composée en grande majorité de membres de la classe moyenne. Julius Streicher, rédacteur en chef de Der Sturmer (dont Hitler et Goebbels reconnaissaient qu’il était si grotesquement antisémite qu’ils ne voulaient pas qu’il soit affiché ouvertement à Berlin pendant les Jeux olympiques de 1936), était un instituteur de village qui avait quitté l’école à 13 ans. Mais Stretcher peignait également des aquarelles et écrivait des poèmes sur la beauté des paysages allemands, ainsi que des articles sur l’herboristerie et les contes nordiques.

Streicher était aussi, bien sûr, un fier antisémite qui se vantait d’avoir commencé à haïr les Juifs à l’âge de cinq ans. Même si c’est un peu exagéré, il était un organisateur politique et un journaliste d’extrême droite radicalement antisémite au moment où il a rejoint les nazis. De même, Alfred Rosenberg, dont les écrits racistes ont conduit Hitler à le décrire comme « le père de l’Église du national-socialisme », était un antisémite « obsessionnel et monomaniaque » bien avant d’entrer dans l’orbite des nazis.

Tous ceux qui ont été attirés dans les rangs d’Hitler étaient « antisémites à un degré ou à un autre », dit Evans, et beaucoup, comme Streicher et Rosenberg, sont entrés en politique avec un « antisémitisme préexistant tout fait ». Pour d’autres, cependant, l’antisémitisme conspirationniste et dévorant d’Hitler lui-même – qui était au cœur même de sa vision du monde – a eu en quelque sorte un effet radicalisant. Himmler, par exemple, « n’a pas été obsédé toute sa vie par la menace imaginaire que les Juifs faisaient peser sur la race aryenne ».

De même, en dépit de leur passé sanglant, Heydrich et Frank ne semblent pas avoir été initialement animés par le type de haine fanatique des Juifs qui animait Hitler, Rosenberg et Streicher.

Des hommes cauchemardesques aux rêves déçus

« Le peuple d’Hitler : Les visages du Troisième Reich », par Richard Evans. (Autorisation)

Quelles étaient donc les caractéristiques communes à ces hommes, au-delà de leur appartenance à la classe moyenne et de leurs origines nationalistes ? Richard Evans estime que l’un des traits essentiels est qu’ils étaient hantés et saisis par leurs expériences de mobilité sociale descendante et d’ambition contrariée – un traumatisme commun dans lequel le message plus large d’Hitler a habilement puisé.

« Le récit hitlérien de la crise nationale, de la désintégration et du déclin leur a offert un moyen de surmonter les effets de ce traumatisme en identifiant leur propre vie à celle de leur pays », explique Evans. « La défaite et l’humiliation calamiteuses de l’Allemagne, comme les leurs, ne pouvaient être inversées que par une action radicale ». Pour les classes moyennes nationalistes allemandes, Hitler offrait une explication simple à leurs propres malheurs et à ceux de leur pays : les Juifs.

Au fil des biographies individuelles présentées dans le livre, un fil conducteur de frustration, d’humiliation et de désenchantement traverse les premières années de la vie des principaux nazis et des exécutants subalternes qui suivaient leurs ordres.

Bien qu’il soit sorti major de sa promotion et titulaire d’un doctorat, Goebbels a vu ses espoirs de rejoindre le monde universitaire anéantis par la crise économique qui frappe l’Allemagne de Weimar. Il travaille brièvement comme employé de banque, mais perd son emploi et accumule une réserve de livres, d’articles et de pièces de théâtre non publiés.

Les espoirs de Rohm de faire une carrière militaire – avec tous les privilèges sociaux et politiques que cela implique – ont également été frustrés. Dans les années 1920, il doit se contenter d’être tour à tour vendeur itinérant, ouvrier d’usine et travailleur manuel.

Et Heydrich, dont l’éducation confortable de la classe moyenne avait déjà été ébranlée par la chute du kaiser et l’inflation des années 1920, a vu sa carrière dans la marine brusquement interrompue. Dans ce cas, c’est son propre libertinage, plutôt que la politique ou l’économie, qui est à blâmer. Lorsqu’il s’est fiancé à l’aristocratique Lina von Osten, le père de sa petite amie de longue date a tiré quelques ficelles pour que le jeune officier soit renvoyé sans honneur.

Pour certains, le déshonneur et la honte sont apparus bien plus tôt, mais ils se sont révélés tout aussi déterminants. Robert Ley, âgé de six ans, qui dirigera plus tard le Front du travail nazi, a vu son enfance brisée lorsque son père, un fermier aisé, a été arrêté et emprisonné. Fortement endetté par de mauvais investissements, Friedrich Ley avait mis le feu à sa propre ferme et tenté de réclamer frauduleusement l’argent de l’assurance.

Evans pense que Ley a trouvé en Hitler une figure paternelle pour remplacer son propre père honni, tandis que la notion de « communauté populaire » sans classe offrait à ce jeune homme ambitieux un moyen de surmonter les humiliations de son enfance. Frank a lui aussi vu son père, en proie à des difficultés financières pendant la guerre, être envoyé en prison après avoir été condamné pour détournement de fonds et radié du registre des avocats, ce qui a plongé la famille dans la pauvreté.

Toutefois, Frank, contrairement à ses collègues assassins, a exprimé publiquement un certain degré de remords pour ses crimes à Nuremberg. Si, comme le suggère Evans, on peut s’interroger sur l’authenticité de sa contrition et de sa conversion au catholicisme, il a reconnu sur le banc des accusés le rôle qu’il a joué dans la Shoah. (Mais à l’inverse d’Albert Speer, qui a influencé le tribunal en exprimant ses regrets et en affirmant n’avoir été qu’un architecte apolitique, Frank n’a pas échappé au bourreau).

Le leader nazi Adolf Hitler avec des enfants au Berghof, sa demeure alpine préférée (Crédit : domaine public)

Peu d’autres nazis ont suivi leur exemple. Rosenberg a écrit qu’il sympathisait avec Hitler et les « millions d’Allemands assassinés et pourchassés », mais qu’il n’avait pas de tels mots pour les Juifs d’Europe. Alors même qu’il attendait son procès, pour Ley, Hitler restait « le héros brillant de cette époque », tandis que l’antisémitisme n’était qu’un moyen de défense contre les Juifs qui « affluaient » en Allemagne depuis l’Est. Et, vivant à Buenos Aires dans les années 1950 avant sa capture par le Mossad, Eichmann s’est dit fier de son rôle dans la Shoah, qu’il considérait comme une nécessité historique.

Cette absence quasi universelle de culpabilité, qui s’est manifestée aux plus hauts comme aux plus bas échelons du régime, témoigne de la manière dont des millions d’Allemands ont « volontairement abandonné leur autonomie morale » à Hitler, estime Evans. La morale conventionnelle a été déracinée et renversée ; des qualités telles que la brutalité et l’impitoyabilité, par exemple, devaient être admirées et non condamnées.

« Le nazisme a libéré les gens des contraintes normales que la société impose aux désirs violents et abusifs qui existent dans une certaine mesure chez chacun d’entre nous, et les a activement encouragés à les mettre en œuvre », explique-t-il.

Pour Evans, les nazis représentent donc un avertissement opportun de l’Histoire.

« Ces dernières années et actuellement, la démocratie est de plus en plus menacée par des individus qui veulent être des hommes forts, des dictateurs et détruire la démocratie », explique-t-il. « Je ne dis pas qu’il s’agit d’un parallèle, mais si nous regardons le passé, nous pouvons peut-être en tirer des leçons. »

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