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Analyse

Dans la grève de la faim des Palestiniens, la manœuvre politique n’est qu’une partie de l’histoire

Marwan Barghouthi est peut-être le grand gagnant de ce jeûne collectif, mais une criminologue israélienne affirme qu'Israël sortirait peut-être vainqueur s'il cédait à au moins une de leurs revendications

Dov Lieber est le correspondant aux Affaires arabes du Times of Israël

Manifestation palestinienne en signe de solidarité avec les détenus en pleine grève de la faim, à proximité de al barrière de sécurité à Bethléem en Cisjordanie, le 26 avril 2017. (Crédit : AFP Photo/Musa Al Shaer)
Manifestation palestinienne en signe de solidarité avec les détenus en pleine grève de la faim, à proximité de al barrière de sécurité à Bethléem en Cisjordanie, le 26 avril 2017. (Crédit : AFP Photo/Musa Al Shaer)

Dans les prisons de l’État d’Israël, près d’un millier de détenus palestiniens s’affament et ne survivent qu’en buvant un verre d’eau salée par jour. Deux semaines après le début de cette grève de la faim, leurs corps commencent à s’éroder, leurs muscles à manquer de sucre.

La position prédominante chez les analystes politiques israéliens, ainsi que pour le ministre de la Sécurité intérieure Gilad Erdan, est que ces hommes ne sont que des pions. En théorie les joueurs sont en réalité Marwan Barghouthi, le chef de file de la grève de la faim, un cadre terroriste qui a été condamné à cinq peines à perpétuité pour le meurtre d’Israéliens durant la Seconde Intifada, et qui appartient à l’élite du parti au pouvoir de l’Autorité palestinienne, le Fatah.

En décembre, des résultats d’années de sondages d’opinion ont montré que Barghouthi était le personnage le plus populaire du paysage palestinien, en obtenant le plus grand nombre de suffrages au septième congrès du Fatah.

Mais en février, quand l’élite du parti s’est rassemblée pour voter pour ses dirigeants, et plus particulièrement, pour le premier adjoint au président de l’Autorité palestinienne (AP) Mahmoud Abbas, Barghouthi a été soigneusement écarté de la liste.

Un peu plus d’un mois plus tard, il a réussi à se propulser de nouveau sur le devant de la scène en organisant la grève, indiquant ainsi que même depuis sa cellule de prison, il peut s’attirer l’attention et le respect du peuple palestinien.

Barghouthi n’a bien évidemment pas inventé les grèves de la faim palestiniennes et ses 27 revendications, notamment davantage de droits de visites et un meilleur accès aux téléphones publics et à l’enseignement supérieur, sont très similaires à d’autres revendications de détenus grévistes. Ce qui est nouveau, c’est l’ampleur de la grève.

Selon le ministère des Affaires relatives aux prisonniers de l’AP, ils sont plus de 1 500 a refuser de s’alimenter. Les services carcéraux israéliens (IPS) ont indiqué que 1 200 détenus ont commencé la grève, et qu’ils ne sont plus que 900 à la poursuivre.

Il semblerait qu’il y ait un consensus entre les Palestiniens, que la grève soit ou non un enjeu de positionnement politique, qui implique que Barghouthi est en droit de poser ces revendications, et que risquer sa vie – et les violences que ces morts pourraient causer – vaut la peine si cela permet de contraindre Israël à changer la façon dont il traite ses prisonniers palestiniens.

Un homme brandit un photo de Marwan Barghouti, appelant à sa libération durant une manifestation en signe de solidarité avec les détenus, à Hébron, le 17 avril 201. (Crédit :AFP PHOTO / HAZEM BADER)
Un homme brandit un photo de Marwan Barghouti, appelant à sa libération durant une manifestation en signe de solidarité avec les détenus, à Hébron, le 17 avril 201. (Crédit :AFP PHOTO / HAZEM BADER)

D’un point de vue israélien, les grévistes sont-ils en droit d’avoir de telles revendications ? La grève est-elle simplement une campagne politique de plus pour que Barghouti marque des points et fasse pression sur le leadership palestinien ?

D’autres prisonniers « rêveraient » d’être traités de la sorte

Dans un rapport publié la semaine dernière, le COGAT, l’agence du ministère de la Défense chargée d’administrer les affaires civiles en Cisjordanie et à la frontière de Gaza, soutient que les détenus palestiniens sont mieux traités que d’autres prisonniers de la région, et que des prisonniers dans la plupart des prisons occidentales.

Selon le COGAT, les services carcéraux israéliens « se préoccupent, protègent les droits et respectent les détenus dans les prisons israéliennes. Mais apparemment, pour ces détenus en grève, cela n’est pas suffisant. »

Le rapport se moque de leur demande pour des téléphones privés dans les prisons et du droit à l’enseignement supérieur, indiquant que ces revendications sont loin d’être vitales. Le rapport indique que les prisonniers jouissent des droits de base, notamment de la consultation à un avocat, des frais médicaux, de la liberté de culte, et des conditions de vie de base comme l’accès à l’eau chaude, à des sanitaires, à un système de ventilation adapté et à une infrastructure électrique.

Illustration. Un détenu passe un appel depuis la prison de Gilboa, le 2 février 2013. (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)
Illustration. Un détenu passe un appel depuis la prison de Gilboa, le 2 février 2013. (Crédit : Moshe Shai/FLASH90)

Le rapport indique également que les détenus palestiniens reçoivent régulièrement la visite de la Commission internationale de la Croix Rouge.

Cette dernière a confirmé au Times of Israël qu’elle a été en mesure de rencontrer des centaines de grévistes de la faim ces derniers jours, mais qu’elle ne parlera pas du traitement des détenus palestiniens par Israël, par souci de neutralité.

En plus des droits dont jouissent les détenus palestiniens, le rapport du COGAT a listé leurs avantages, notamment l’accès à la presse, la possibilité d’envoyer et de recevoir du courrier, de lire et de conserver des lettres, et une cantine gérée par les détenus.

Ils ont également des heures prévues pour regarder la télévision, et des appareils électriques, comme des bouilloires et des prises anti-moustiques.

Le rapport met en lumière le fait qu’un tiers des détenus bénéficient de ces avantages bien qu’ils purgent des peines « directement liées aux meurtres d’Israéliens ».

« N’importe qui connaissant le système carcéral israélien sait que les conditions de vie des prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires sont de très haut niveau. Les prisonniers de l’Autorité palestinienne, à Gaza, et même dans le monde occidental, rêveraient des avantages que perçoivent les détenus en Israël », affirme le rapport.

« Si Israël se dit être un pays démocratique, il doit agir comme tel »

Mais Yamen Zidan, un avocat qui représente la commission des prisonniers palestiniens, a déclaré que comparer Israël à la Cisjordanie, à Gaza, ou à n’importe quel autre endroit revenait à « s’éloigner du sujet ».

« Si Israël se dit être un pays démocratique, il doit agir comme tel », a-t-il dit, au sujet de la politique très critiquée d’Israël sur les droits de visite des membres de la famille.

Selon la loi israélienne, les prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires ont droit à deux visites par mois. Cependant, Zidan a souligné que la détention en Israël contraint les familles à faire de nombreuses heures de route et à attendre aux checkpoints, elles doivent parfois « quitter Ramallah à 3 heures du matin pour la visite de 10 heures ».

C’est pourquoi ils demandent une augmentation de la durée des visites, de 45 minutes à une heure et demi, afin de compenser le temps passé dans les trajets, qui décourage souvent les familles de profiter des visites que la loi prévoit, dit-il. Il a ajouté que c’est la raison pour laquelle les prisonniers se battent pour faciliter les choses pour leurs familles, notamment en demandant l’installation de commodités pour les visiteurs aux portes de la prison.

De plus, certains proches des prisonniers sont interdits d’entrée en Israël, pour des raisons de sécurité. Zidan a indiqué ne pas savoir exactement combien de prisonniers ne pouvaient pas voir leurs familles, mais est persuadé que le problème concerne plus de 500 des 6 500 détenus palestiniens.

A prison guard at the Ofer Prison outside the West Bank city of Ramallah, February 2012 (photo credit: Moshe Shai/Flash90)
Un garde de la prison d’Ofer, près de Ramallah en Cisjordanie, en février 2012 (Crédit: Moshe Shai/Flash90)

Ces problèmes sont amplifiés pour les prisonniers gazaouis, dont les familles n’ont qu’un droit de visite tous les deux mois, si tant est qu’elles obtiennent un permis d’entrée.

Quand on lui demande si Israël est en droit d’empêcher des personnes d’entrer s’il considère qu’elles représentent un danger pour ses citoyens, il rétorque en disant que les proches des détenus subissent des fouilles avant d’entrer en Israël, et que leurs bus sont escortés par la police jusqu’à la prison.

« Les familles en visite ne représentent aucune menace pour la sécurité », assure-t-il.

Les détracteurs de la politique israélienne, notamment Barghouthi, ont souligné le fait que transférer des prisonniers d’un territoire occupé vers l’État souverain est une violation de la quatrième Convention de Genève, dont Israël est un signataire. Même la Croix Rouge, qui entretient de bonnes relations de travail avec les services carcéraux israéliens, a vivement critiqué Israël pour avoir transgressé cette disposition.

Israël soutient qu’il n’est pas une puissance occupante en Cisjordanie, puisque les territoires entre la Ligne verte et le Jourdain sont des « territoires disputés », sujets à des négociations.

Les Palestiniens ne demandent pas qu’Israël construise des prisons en Cisjordanie. Cela contreviendrait aux aspirations du mouvement palestinien national de mettre fin à la construction israélienne au-delà de la Ligne Verte, selon Zidan.

Au lieu de cela, dit-il, Israël doit résoudre le problème des droits de visite des proches des détenus. Il a parlé de la prison d’Ofer, en périphérie de Ramallah, comme exemple d’une structure facile d’accès, bien plus facile d’accès que les prisons dans des endroits reculés d’Israël.

Au-delà de la question des droits de visite, Zidan a indiqué que les revendications sont censées octroyer aux Palestiniens les traitements humains dont bénéficient les prisonniers israéliens.

« Qu’est-ce que ça coûte à Israël ? », a-t-il demandé. Si les prisonniers peuvent bénéficier de simples privilèges, qui représentent beaucoup à leurs yeux, comme par exemple un plus grand choix de chaînes de télévision.

« Plutôt que d’agir selon la loi, les services carcéraux israéliens agissent selon des considérations politiques », prétend-il, accusant les différents gouvernements dirigés par le Premier ministre Benjamin Netanyahu de diminuer progressivement les privilèges alloués aux prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires.

Et puis il y a l’exigence qui n’est pas directement dirigée envers Israël : le Comité international de la Croix Rouge doit revenir à la politique qui autorise deux visites familiales par mois. L’an dernier, le comité avait diminué le nombre de visites à une seule par mois, parce que le nombre de participants était trop faible pour en justifier les coûts.

« Israël doit penser à changer sur le long terme »

Sagit Yehushua, une criminologue israélienne qui a interviewé 18 chefs de cellules terroristes dans les prisons israéliennes, et qui a observé le système carcéral israélien entre 2005 et 2006, n’a pas retenu de son expérience une quelconque maltraitance des détenus. Elle a en revanche déclaré qu’Israël allait contre ses propres intérêts en freinant certains privilèges, notamment l’instruction.

Israeli criminologist Sagit Yehoshua (photo credit: courtesy)
La criminologue israélienne Sagit Yehoshua (Crédit : autorisation)

« Ils reçoivent tout ce qu’ils sont censés recevoir selon la loi, ni plus ni moins », a-t-elle dit, admettant être partiale en tant qu’Israélienne.

« Les services carcéraux israéliens ne sont pas déshumanisants », a-t-elle ajouté.

Yehoshua, titulaire d’un doctorat du King’s College de Londres, dit que les services carcéraux ont du « mérite » quant à leur gestion des prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires.

« Nous n’entendons pas parler d’émeutes de prison, il y a du respect entre la direction et les détenus », a affirmé Yehoshua.

« Je pense que les services carcéraux font de leur mieux pour que les détenus puissent voir leurs familles », a-t-elle ajouté. Si beaucoup de temps s’écoule, « ils tenteront de trouver un moyen pour que les personnes soient satisfaites autant que possible. »

Et si cela ne présente aucun risque pour la sécurité, les services carcéraux autoriseront les prisonniers à parler à leurs familles au téléphone.

L’une des revendications majeures des grévistes est de mettre fin à la « négligence médicale », pour reprendre leurs termes. L’équipe médicale est appelée, en plaisantant à moitié les « docteurs Acamol », en référence à l’anti-douleur générique qu’ils prescriraient dans la majorité des cas [qui est équivalent au Doliprane].

Zidan a indiqué que les prisonniers bénéficient de soins médicaux de base, mais que c’est insuffisant : certains n’ont pas les soins adaptés, ou bien ils arrivent trop tard. Yehoshua affirme qu’elle ne peut s’exprimer avec certitude sur le niveau des soins, mais qu’au cours de ses entretiens téléphoniques, la question n’a jamais été soulevée.

An ambulance exits the Ayalon Prison in Ramle (photo credit: Yossi Aloni/Flash90)
Une ambulance quitte la prison d’Ayalon à Ramle (Crédit: Yossi Aloni/Flash90)

Contrairement à d’autres détenus dans le monde, les prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires en Israël sont traités différemment des criminels, et en sont physiquement séparés. La politique vise à garantir la sécurité des détenus, mais elle comporte un revers de médaille.

Les détenus incarcérés pour des délits sécuritaires deviennent une communauté distincte. Ils ont donc le privilège d’avoir des porte-paroles élus démocratiquement pour les représenter face aux gérants de la prison, à l’inverse des criminels qui doivent se représenter eux-mêmes.

Cependant, il y a des privilèges auxquels seuls les criminels ont accès, notamment la liberté de mouvement au sein de la prison, les chaînes de télévision, les téléphones publics, et, chose capitale pour Yehoshua, des programmes de déradicalisation.

Les programmes de déradicalisation classiques ne sont pas envisageables, parce que les prisonniers incarcérés pour des délits sécuritaires ne reconnaissent pas les services carcéraux et refusent d’y participer. Mais Yehoshua a démontré que le privilège de l’instruction, et la possibilité de décrocher des diplômes universitaires, qui a été supprimé en 2011, était une forme de programme de déradicalisation.

« Ils apprenaient l’hébreu, ils apprenaient sur la société israélienne, le peuple juif et son histoire », quand ils étudiaient pour des diplômes en Israël. « En ne leur proposant pas de service d’instruction, nous sommes perdants. Ils ne se déradicaliseront pas nécessairement, mais ils nous comprendront mieux et apprendront à communiquer avec nous », dit-elle.

La restauration des formations diplômantes fait partie des revendications majeures des grévistes.

Et quand on lui demande si elle pense que la politique se met en travers de la prison, elle répond « assurément », et ajoute qu’Israël aurait besoin d’une approche plus globale qui donnerait aux détenus le sentiment d’être traités avec justice et humanité.

« C’est facile de penser à tous les aspects de la vengeance. Nous devons penser clairement à ce qui est en notre faveur, pas juste à ce qui nous fait nous sentir mieux », dit Yehoshua.

« S’il y a des problèmes de sécurité, nous devons trouver un moyen humanitaire de les gérer. Si une personne peut voir sa famille, elle sera reconnaissante. Il commencera à nous voir autrement que comme l’occupant, il nous verra davantage comme des humains, ajoute-t-elle. Je me fiche de la droite ou de la gauche, je m’en fiche réellement, je pense simplement que nous devons réfléchir différemment. »

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