Dans le Brooklyn juif orthodoxe, les agressions paraissent bien trop familières
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Dans le Brooklyn juif orthodoxe, les agressions paraissent bien trop familières

Selon la police de New York, les agressions contre les Juifs ont doublé au premier semestre de 2019, mais les résidents disent que les Juifs orthodoxes en ont toujours été victimes

Des femmes et des enfants attendent à un passage pour piétons dans le quartier orthodoxe de Borough Park, Brooklyn, le 3 septembre 2019. (Ben Sales/JTA)
Des femmes et des enfants attendent à un passage pour piétons dans le quartier orthodoxe de Borough Park, Brooklyn, le 3 septembre 2019. (Ben Sales/JTA)

NEW YORK (JTA) – Alors qu’il parle de la récente série d’attaques contre les Juifs orthodoxes à Brooklyn, Yosef Rapaport nous montre une petite cicatrice au-dessus de son œil droit.

C’est la trace d’une attaque antisémite qu’il a subie il y a 50 ans alors qu’il était adolescent à Montréal.

« Pour ceux d’entre nous qui ont l’air très juif, cela est habituel », raconte Rapaport, 65 ans, portant chapeau noir et costume, alors qu’il assistait à un office de l’après-midi dans le quartier de Brooklyn très orthodoxe de Borough Park, dans le centre de la ville. « Vous haussez les épaules. C’est habituel. »

Le même après-midi, le nouveau Bureau pour la prévention des crimes haineux de la ville de New York [New York City’s new Office for the Prevention of Hate Crimes] a ouvert ses portes plusieurs mois avant la date prévue. Le calendrier a été avancé en partie à cause d’une récente série d’attaques menées contre des personnes visiblement juives à Brooklyn.

Au moins trois par semaine :

* Le 31 août, un homme flagelle un Juif avec une ceinture devant une synagogue.

* Le 29 août, un individu lance des pierres à un Juif qui se trouvait dans son camion.

* Le 27 août, un Juif est frappé avec un pavé alors qu’il faisait du sport dans un parc.

Un habitant hassidique de Brooklyn, âgé de 64 ans, a été blessé avec cette brique lors d’une attaque qui a fait l’objet d’une enquête policière pour crime de haine. (Captures d’écran de Twitter)

Selon les statistiques de la police de New York depuis le début du mois de juin, 110 crimes de haine ont été commis contre des Juifs en 2019, allant des agressions aux graffitis antisémites. C’est presque le double que l’année précédente.

« Nous ne tolérerons pas la haine ou la violence contre notre communauté juive », a tweeté le maire Bill de Blasio le 30 août, au lendemain de l’attaque à coup de jets de pierres.

« C’est effrayant parce que nous vivons bien ici, et nous voulons vivre dans la paix et la tranquillité afin de pouvoir servir Dieu du mieux que nous le pouvons », déplore Sarah, une coach personnelle à Borough Park, fille de survivants de la Shoah. Elle a refusé de donner son nom de famille.

« Nous ne voulons pas être troublés par cette peur », explique-t-elle, « cela nous rappelle ce que nos parents ont dû vivre. »

La violence a donné lieu à une avalanche de commentaires éditoriaux dans les médias juifs disant que les attaques sont rarement rapportées parce que la police refuse de les considérer comme des crimes haineux ou parce que des organisations juives laïques ne se sentent pas concernées par les défis auxquels sont confrontés les juifs orthodoxes.

Mais pour certains à Borough Park, la vie est la même. Ils affirment que leurs habitudes quotidiennes n’ont pas changé et que, dans l’ensemble, les résidents se sentent tout aussi en sécurité qu’au cours des dernières années. Malheureusement et paradoxalement, ont-ils dit, les Juifs orthodoxes ont toujours été victimes d’attaques haineuses. Certains pensent que l’accent était mis sur les attaques de Brooklyn en raison d’une montée documentée de l’antisémitisme à l’échelle nationale.

« Je ne dirais pas qu’il s’agit d’une forte augmentation, non », a déclaré un superviseur du Shomrim, un organisme orthodoxe bénévole de sécurité qui travaille en coordination avec la police de New York. Il n’a pas donné son nom à cause du règlement de Shomrim qui interdit de parler aux médias. Ce dernier joue un rôle actif en documentant les agressions récentes et en aidant les victimes, et en retrouvant également des images des caméras de sécurité pour aider la police.

« Ce genre d’incidents se produisait déjà auparavant », explique le superviseur. « En ce qui concerne l’antisémitisme, cela s’est déjà produit auparavant également, mais d’une certaine façon, chaque incident est considéré différemment parce que l’antisémitisme est dans l’esprit de tout le monde aujourd’hui. »

Il ajoute que Shomrim n’a pas intensifié ses patrouilles et n’a pas pris de mesures pour augmenter ses effectifs, bien qu’il ait déclaré que les patrouilles sont en état d’alerte pour les agressions. Il a ajouté qu’il n’est pas évident de savoir si chaque attaque contre une personne ou une institution juive relève de l’antisémitisme.

« Ce que nous voyons, c’est une augmentation des agressions », a-t-il dit. « Si c’est de l’antisémitisme, je ne peux pas vous le dire. Cela ressemble à de l’antisémitisme quand on regarde une vidéo. Est-ce vraiment de l’antisémitisme ? Qui sait ? »

Ce point de vue est partagé par d’autres personnes du quartier, qui ont dit ne pas se sentir en danger.

Un bus scolaire dépose des enfants devant une yeshiva du quartier de South Williamsburg, à Brooklyn, le 9 avril 2019. (Crédit : Drew Angerer/Getty Images via JTA)

« Dans l’ensemble, les tendances sont extrêmement bonnes », a déclaré Sholom, 34 ans, père de six enfants, qui vit à Lakewood, dans le New Jersey, et travaille à Borough Park. « Nous vivons dans une époque plus sûre que jamais. Y aura-t-il des incidents malheureux ? Bien sûr. Vous allez avoir des bleus ? Bien sûr. Cela signifie-t-il que la prochaine Shoah approche ? Je ne crois pas. »

Les responsables politiques locaux continuent d’insister pour que des mesures soient prises afin de lutter contre l’augmentation des crimes haineux.

Le conseiller municipal Chaim Deutsch, qui préside le caucus juif du conseil municipal, s’est félicité de l’ouverture du bureau de prévention des crimes haineux et a appelé à poursuivre l’éducation pour combattre la haine. Il a également obtenu 2 millions de dollars pour financer des caméras de sécurité dans son district du sud de Brooklyn et a travaillé à l’amélioration des services psychiatriques dans les régions qui ont connu des crimes haineux.

« C’est très inquiétant et très troublant pour moi », a-t-il dit à la Jewish Telegraphic Agency. « Ce n’est pas pertinent de savoir si ça s’est déjà produit dans le passé. L’impact principal est ce qui se passe dans le présent. »

Agudath Israel of America, une organisation orthodoxe haredi, a plaidé pour un financement gouvernemental de la sécurité des synagogues et autres institutions juives. Leah Zagelbaum, vice-présidente des relations médias du groupe, a déclaré qu’elle estimait personnellement que c’était une bonne chose que les attaques attirent davantage l’attention.

« Les crimes contre les Juifs orthodoxes n’attirent pas l’attention qu’ils méritent de quel que côté que ce soit », a-t-elle dit, précisant qu’elle s’exprimait à titre personnel. « Je pense que mettre la lumière sur les comportements répréhensibles et l’éducation, c’est bien. »

Mais certains sont sceptiques quant à la fin des attaques. Alexander Rapaport, un habitant de Borough Park et directeur exécutif du Masbia Soup Kitchen Network, est d’accord avec son père Yossef sur le fait que les attaques antisémites sont une réalité ancienne pour les Juifs orthodoxes et se demande comment combattre une haine séculaire.

Yosef Rapaport, (à gauche), et son fils Alexandre ne pensent pas que la vie est devenue plus dangereuse pour les Juifs orthodoxes de Brooklyn. Ils disent que les attaques contre les Juifs ne sont pas une nouveauté. (Ben Sales/JTA)

« Un Juif moyen visible ou identifié a été tout autant harcelé en 2003 et 2006 et 2007 et 2015 », a-t-il dit. « Que pouvez-vous faire d’autre que de trouver les coupables et de les poursuivre ? ».

« Quand vous dites passez à l’action, quelle est la véritable action ? La haine est quelque chose en vous. Comment contrer cela ? »

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