Dans sa dernière surenchère, l’Iran séquestre l’inspectrice nucléaire de l’AIEA
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Dans sa dernière surenchère, l’Iran séquestre l’inspectrice nucléaire de l’AIEA

Alors que l'accord sur le nucléaire de 2015 s'effondre, des responsables affirment que la République islamique a malmené une responsable de l'AIEA sur le site de Natanz

Des inspecteurs de l'AIEA et des techniciens iraniens à la centrale nucléaire de Natanz, le 20 janvier 2014. 
(Crédit : Irna/AFP/Archives Kazem Ghane)
Des inspecteurs de l'AIEA et des techniciens iraniens à la centrale nucléaire de Natanz, le 20 janvier 2014. (Crédit : Irna/AFP/Archives Kazem Ghane)

L’Iran a retenu une inspectrice de l’agence internationale de surveillance nucléaire qui était chargée de contrôler son programme nucléaire.

Selon l’agence de presse Reuters, l’inspectrice, qui n’a pas été nommée, a été brièvement détenue par des responsables iraniens à l’installation nucléaire de Natanz et s’est vu confisquer son passeport et ses documents de voyage, lors d’un incident, que des représentants de l’Agence internationale de l’énergie atomique ont qualifié de tentative d’intimidation.

L’AIEA compte plus de 130 inspecteurs en Iran pour suivre le programme nucléaire du pays dans le cadre d’un accord nucléaire conclu en 2015 avec les puissances mondiales, – un accord qui a été bouleversé l’an dernier après le retrait américain en mai 2018.

Citant trois diplomates de l’AIEA sans les nommer, Reuters a déclaré que le comportement de l’Iran était « le premier du genre » et le résultat de frictions croissantes avec l’Occident.

La question de la détention sera soulevée lors d’une réunion d’urgence du Conseil des gouverneurs de l’AIEA convoquée jeudi au siège de l’organisation à Vienne.

Installation d’enrichissement nucléaire de l’Iran à Natanz, à 300 kilomètres au sud de la capitale Téhéran, Iran, le 9 avril 2007. (Hasan Sarbakhshian/ AP/File)

L’ordre du jour de la réunion portera sur « deux questions relatives aux garanties », comme on peut le lire dans l’ordre du jour, sans plus de précisions.

Un responsable occidental a déclaré à Reuters que cela incluait la détention de l’inspectrice, car « l’agence veut montrer à quel point elle prend cela au sérieux. C’est un précédent potentiellement dommageable. »

« Nous craignons vraiment que cela nuise à la manière dont [l’agence] effectuera ses inspections à l’avenir », aurait dit un homologue européen selon Reuters.

Le deuxième point à l’ordre du jour jeudi, selon le rapport exclusif de l’agence, est la « coopération moins que complète » de l’Iran avec l’observatoire sur la découverte de traces d’uranium dans un entrepôt nucléaire secret que le Premier ministre Benjamin Netanyahu a révélé dans ce site l’année dernière.

Le rapport arrive le jour même où la télévision d’Etat iranienne a annoncé que de l’hexafluorure d’uranium gazeux avait été injecté dans des centrifugeuses améliorées de l’installation nucléaire Fordo, un jour après que l’Iran eut annoncé sa décision de le faire. Il y est dit que des inspecteurs de l’AIEA sont sur place.

Le président iranien Hassan Rouhani donne une conférence de presse à Téhéran, Iran, le 14 octobre 2019. (Ebrahim Noroozi/AP)

Dans le cadre de l’accord de 2015 limitant son programme nucléaire, l’Iran s’est vu interdire d’enrichir de l’uranium à Fordo, qui a été transformé en centre de recherche.

Le président iranien Hassan Rouhani, qui a annoncé cette décision mardi, a confirmé sur Twitter que l’activité d’enrichissement avait repris à Fordo, transformant l’installation en un centre d’enrichissement actif.

Une centrifugeuse enrichit l’uranium en faisant tourner rapidement l’hexafluorure d’uranium gazeux.

Depuis que les États-Unis se sont retirés de l’accord nucléaire l’année dernière et ont imposé des sanctions sévères, l’Iran a pris un certain nombre de mesures pour réduire son adhésion à l’accord international afin d’obtenir une aide économique des signataires européens du Pacte.

« L’Iran a pris sa quatrième mesure pour réduire ses engagements nucléaires dans le cadre de l’accord en réaction à la pression accrue des Etats-Unis et à l’inactivité des parties européennes à l’accord pour le sauver », a déclaré la télévision publique iranienne.

Le drapeau de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) flotte devant le bâtiment de l’AIEA à Vienne, le 10 juillet 2019. (Alex Halada/AFP)

Réagissant à l’annonce faite mardi par l’Iran de la reprise des travaux à Fordo, les Etats-Unis ont accusé Téhéran d’“extorsion nucléaire”, tandis que Netanyahu réitérait son vœu d’empêcher la République islamique d’acquérir des armes nucléaires.

La porte-parole du Département d’État américain, Morgan Ortagus, a dénoncé cette décision, affirmant que l’Iran avait initialement construit Fordo comme un « bunker souterrain fortifié dans lequel effectuer des travaux d’enrichissement d’uranium secrets ».

« L’Iran n’a aucune raison crédible d’étendre son programme d’enrichissement de l’uranium, à l’installation de Fordo ou ailleurs, si ce n’est une tentative manifeste d’extorsion nucléaire qui ne fera qu’aggraver son isolement politique et économique », a déclaré M. Ortagus.

Fordo se trouve à environ 25 kilomètres au nord-est de Qom, une ville sainte chiite qui est aussi le site d’un ancien dépôt de munitions. Blindée par les montagnes, l’installation est également entourée de canons anti-aériens et d’autres fortifications. C’est à peu près la taille d’un terrain de football, assez grand pour abriter 3 000 centrifugeuses, mais suffisamment petit et dur pour amener les autorités américaines à soupçonner qu’il avait un objectif militaire.

Une image satellite de l’installation nucléaire de Fordo en Iran, prise le 15 septembre 2017. (Google Earth)

L’Iran a reconnu l’existence de Fordo en 2009 dans le cadre d’une importante campagne de pression des puissances occidentales sur le programme nucléaire de Téhéran. L’Occident craignait que l’Iran n’utilise son programme pour construire une arme nucléaire ; l’Iran insiste sur le fait que le programme est mené à des fins pacifiques.

Les centrifugeuses de Fordo sont des IR-1 de première génération. L’accord nucléaire permet à celles de Fordo de tourner sans gaz d’uranium, tout en permettant jusqu’à 5 060 IR-1 dans l’installation de Natanz d’enrichir de l’uranium.

À l’heure actuelle, l’Iran enrichit de l’uranium à hauteur de 4,5 %, en violation de la limite de 3,67 % fixée par l’accord. L’uranium enrichi à 3,67 % est suffisant pour des activités pacifiques, mais bien en deçà des niveaux de qualité militaire de 90 %. Au niveau de 4,5 %, cela suffit pour aider à alimenter le réacteur iranien de Bushehr, la seule centrale nucléaire du pays. Avant l’accord sur le nucléaire, l’Iran montait jusqu’à 20 %.

Téhéran est passée d’une production d’environ 450 grammes d’uranium faiblement enrichi par jour à 5 kg, a déclaré Ali Akbar Salehi, directeur de l’Organisation iranienne de l’énergie atomique. L’Iran détient maintenant plus de 500 kg d’uranium faiblement enrichi, a dit M. Salehi. L’accord avait limité l’Iran à 300 kg.

Les experts ont décrit l’annonce faite mardi par l’Iran comme un grave accroc à l’accord nucléaire qui est en train de se défaire.

Centrifuges enriching uranium (Photo credit: US Department of Energy/ Wikimedia Commons)
Centrifugeuses enrichissant de l’uranium (Crédit : Ministère de l’énergie / Wikimedia Commons)

Les Etats-Unis ont en effet appelé jeudi à des mesures « sévères » pour faire pression sur l’Iran.

« Il est maintenant temps pour toutes les nations de rejeter le chantage nucléaire de ce régime et de prendre des mesures sévères pour augmenter la pression », a dit le secrétaire d’Etat américain Mike Pompeo dans un communiqué. « Les membres de la communauté internationale qui sont à juste titre inquiets des dernières attaques et provocations iraniennes devraient imaginer comment l’Iran agirait s’il avait l’arme nucléaire. Les Etats-Unis ne permettront jamais que cela arrive », a-t-il ajouté.

« Ce que le président Rohani a annoncé n’est pas acceptable », a déclaré mercredi le ministre des Affaires étrangères allemand Heiko Maas lors d’une conférence de presse à Berlin, appelant « l’Iran à revenir sur toutes les mesures qu’il a prises depuis juillet et à respecter à nouveau pleinement ses engagements » internationaux.

« Notre objectif reste de maintenir l’accord nucléaire », a prévenu le chef de la diplomatie allemande, précisant suivre la situation avec l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) ainsi que les autres pays signataires de l’accord sur le nucléaire iranien conclu à Vienne en 2015.

« L’Iran doit maintenant céder d’urgence afin de contribuer à réduire les tensions », a averti M. Maas.

De son côté, le Kremlin a dit « observer avec préoccupation le développement de la situation ».

« Pour la première fois de manière explicite et de manière non limitée l’Iran décide de sortir du cadre du JCPOA (l’accord sur le nucléaire de 2015), ce qui est un changement profond » par rapport à la position de l’Iran jusqu’à présent, a déclaré le chef de l’Etat français lors d’une conférence de presse à Pékin.

« J’aurai des discussions dans les prochains jours, également avec les Iraniens, et nous devons collectivement en tirer les conséquences », a-t-il ajouté au dernier jour de sa visite en Chine.

« Les semaines prochaines seront dédiées pour nous à une pression accrue de tous pour que l’Iran revienne » dans le cadre de l’accord, « ce qui doit s’accompagner aussi d’allègement de certaines sanctions », a déclaré Emmanuel Macron.

Pour lui, « le retour à la normale ne peut se faire que si les Etats-Unis et l’Iran acceptent de rouvrir une forme d’agenda de confiance, d’élargir le dialogue et d’avancer avec des gestes », a-t-il ajouté, en précisant qu’il allait en discuter avec le président américain Donald Trump.

Sinon, « quel est le scenario alternatif? Un crescendo permanent dont l’issue ne peut être qu’une crise », a-t-il prévenu.

Emmanuel Macron a salué les « convergences de vue réelles » sur ce dossier avec le président chinois Xi Jinping, la Chine étant l’un des cinq pays signataires de l’accord sur le nucléaire iranien conclu à Vienne en 2015.

Le président français s’est fortement impliqué diplomatiquement ces derniers mois pour tenter de rapprocher Washington et Téhéran, ayant tenté en vain de faciliter une rencontre entre MM. Trump et Rohani en septembre.

Londres a appelé mardi Téhéran à « revenir d’urgence au plein respect » de l’accord sur le nucléaire de 2015.

Ces activités « contreviennent clairement à l’accord et posent un risque pour notre sécurité nationale », a déclaré le ministre britannique des Affaires étrangères Dominic Raab dans un communiqué. Il a appelé à un « dialogue international constructif, mais il faut que l’Iran tienne les engagements qu’il a pris et revienne d’urgence au plein respect » de l’accord.

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