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Décès de Roland Dumas, homme de droit et de travers qui n’appréciait guère Israël

Vers la fin de sa vie, l’homme ne craignait plus rien et a multiplié les sorties politiquement incorrectes, notamment en défendant Dieudonné après ses déclarations antisémites

Roland Dumas, chez lui, à Paris, le 4 avril 2011. (Crédit : Martin BUREAU / AFP)
Roland Dumas, chez lui, à Paris, le 4 avril 2011. (Crédit : Martin BUREAU / AFP)

Roland Dumas, ancien ministre français et fidèle compagnon politique de François Mitterrand, est mort mercredi à 101 ans. L’homme aura ainsi marqué les prétoires par ses plaidoiries de brillant avocat, les chancelleries par ses dons de négociateur et les salons par sa personnalité d’esthète et de séducteur.

Mais sa carrière fut ternie par le scandale Elf qui le contraignit à démissionner de la présidence du Conseil constitutionnel (1995-2000) et par sa condamnation pénale dans le dossier de la succession du sculpteur juif Giacometti.

L’homme, qui a partagé « 50 ans de secrets » avec François Mitterrand dont il a été trois fois ministre, avait une personnalité complexe. Chaleureux et cynique, ce fin collectionneur de tableaux était aussi misogyne et fasciné par l’argent.

« Chez Dumas, il n’y a que le volant de sa Porsche qui soit à gauche », raillait-on au barreau.

Après une jeunesse « tranquille, monotone même », la vie de l’étudiant en droit, né à Limoges le 23 août 1922, bascule en mars 1944, lorsque son père, un contrôleur des impôts, est fusillé par les Allemands. Une « blessure singulière » qui marque à jamais le jeune homme, lui-même résistant depuis 1942.

Avocat de Mitterrand

Après la guerre, il « monte » à Paris, touche au journalisme et s’inscrit au barreau en 1950. Un temps tenté par le chant lyrique, il devient, au prix d’un travail acharné, l’un des ténors du palais.

Il rencontre François Mitterrand dans des cercles d’anciens résistants. Les deux hommes, qui partagent le même goût pour les arts et la séduction, deviennent proches après l’élection en 1956 de Roland Dumas comme député de la Haute-Vienne. En 1959, Mitterrand est accusé d’avoir commandité l’attentat des Jardins de l’Observatoire dirigé contre lui-même. Roland Dumas assure sa défense.

Me Dumas est aux premières loges dès qu’un dossier sent le soufre : en pleine guerre d’Algérie, il défend Francis Jeanson, l’organisateur des réseaux du financement du Front de libération nationale (FLN). Puis il plaide pour la partie civile dans l’enlèvement de l’opposant marocain Ben Barka, défend l’un des assassins du député Jean de Broglie et devient l’avocat du Canard Enchaîné notamment contre Valéry Giscard d’Estaing dans l’affaire des diamants de Bokassa.

Il collectionne les clients médiatiques : Chagall, Picasso, le psychanalyste Jacques Lacan ou encore Jean Genet pour qui il nourrit une affection particulière. Homme de réseaux, il rejoint le Grand Orient en 1980.

Emissaire secret

En mai 1981, il est le seul fidèle que Mitterrand n’appelle pas au gouvernement, préférant d’abord en faire son émissaire secret auprès de Kadhafi ou de Bongo. D’abord Européen frileux, il est toutefois nommé ministre des Affaires européennes en 1983. Cet anti-colonialiste devient tout naturellement diplomate et contribue finalement à plusieurs succès européens. Roland Dumas ne portait guère dans son cœur Israël, ce qui l’a servi dans le monde arabe. 

« Dumas peut tout faire à partir du moment où il s’applique », murmure Mitterrand qui lui offre le Quai d’Orsay dans le gouvernement Fabius (1984), puis à nouveau en 1988. Germanophone, il laisse le souvenir d’un diplomate précieux dans le règlement de la réunification de l’Allemagne.

Dans l’entourage présidentiel, certains admirent son « intelligence fulgurante » mais critiquent sa propension à s’attribuer toutes les décisions majeures de la politique internationale.

En 1995, François Mitterrand le nomme à la tête du Conseil constitutionnel pour succéder à Robert Badinter. « Mitterrand a deux avocats. Badinter, pour le droit ; Dumas, pour le tordu », ironise Roger-Patrice Pelat, un fidèle du président. Froidement accueilli par les Sages, il parvient bientôt à les séduire et à les convaincre de valider les comptes de campagne de la présidentielle de 1995.

« Les comptes étaient manifestement irréguliers », avouera-t-il en 2015. « Que faire ? C’était un grave cas de conscience. Annuler l’élection de Chirac aurait eu des conséquences terribles. Je suis convaincu que j’ai sauvé la République en 1995. »

Politiquement incorrect

Trois ans plus tard, l’affaire Elf éclate. Soupçonné d’avoir favorisé l’embauche d’une de ses nombreuses maîtresses, Christine Deviers-Joncour, dans des sociétés du groupe pétrolier pour des salaires de complaisance, Roland Dumas est mis en examen. Il démissionne de la présidence du Conseil constitutionnel en mars 2000. C’est une première. Condamné en première instance, le dandy de la République est relaxé en appel en 2003.

Exécuteur testamentaire du sculpteur Alberto Giacometti, il est en revanche condamné en 2007 à un an d’emprisonnement avec sursis et 150 000 euros d’amende pour complicité d’abus de confiance.

Après avoir été très malade, l’élégant octogénaire au brushing blanc impeccable ne craint alors plus rien et multiplie les sorties inacceptables : il défend Dieudonné après ses déclarations antisémites, flirte avec l’extrême droite.

Imperturbable, infatigable, ce père de trois enfants le demeure jusqu’au bout. Il avouera avoir eu « l’effroyable envie d’en finir » au moment de l’affaire Elf mais estimera plus tard « avoir vécu pleinement ».

« Il a marqué de son empreinte l’histoire de la Ve République », a salué le garde des Sceaux, Eric Dupond-Moretti, alors que Jacques Attali, ancien conseiller spécial de François Mitterrand à l’Elysée, a rappelé « qu’après avoir vu son père être fusillé par les nazis, (Roland Dumas) fut un grand acteur de la relation franco-allemande ».

« C’était un personnage de roman. En tant qu’avocat, il était le talent et l’humilité : quand vous le rencontriez, vous appreniez quelque chose », a pour sa part commenté auprès de l’AFP l’avocat Marcel Ceccaldi, compagnon de prétoire de M. Dumas, notamment dans la défense de l’ancien dirigeant ivoirien Laurent Gbagbo.

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