Découvrez la fabuleuse histoire des Juifs boukhariens d’Asie centrale
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'Quand je serai établi, je prêterai de l’argent à un proche. C’est là la clé de notre réussite'

Découvrez la fabuleuse histoire des Juifs boukhariens d’Asie centrale

Une communauté soudée, un taux très élevé de mariage intracommunautaire, une identité forte contribuent à la vivacité de cette culture qui prospère aux Etats-Unis, en Europe et en Israël

Une juive boukharienne présente sa cuisine pendant un évènement communautaire à Kiryat Gat, en Israël, le 3 novembre 2014. (Crédit : autorisation de Bukharim.com/JTA)
Une juive boukharienne présente sa cuisine pendant un évènement communautaire à Kiryat Gat, en Israël, le 3 novembre 2014. (Crédit : autorisation de Bukharim.com/JTA)

TASHKENT, Ouzbékistan (JTA) — En tant que nouvel immigrant avec peu d’économies et aucun revenu garanti, Mikhail Davidov n’avait aucun espoir d’obtenir un prêt pour acheter cette maison à 900 000 dollars située dans le Queens, à New York, qu’il qualifie dorénavant de « chez moi ».

Heureusement pour Davidov, un coiffeur de 42 ans ayant immigré il y six ans en provenance de l’Ouzbékistan, il n’aura jamais eu besoin d’un tel prêt.

Au contraire, il a emprunté l’argent – sans intérêts – auprès de sa grande famille de Juifs de Boukhara – une communauté soudée dont les membres ont excellé à la fois à s’enrichir et à préserver les traditions, même après que la majorité d’entre eux ont quitté leur foyer natal en Asie centrale.

“Les banques, c’est pour les Ashkénazes”, s’est exclamé Davidov en référence aux Juifs européens durant son séjour, le mois dernier, dans sa ville natale de Samarcande.

« Quand je serai établi et que j’aurai terminé de rembourser les membres de ma famille qui sont déjà installés en Israël et aux Etats-Unis, je prêterai de l’argent à un proche. C’est là la clé de notre réussite ».

L’histoire de Davidov est typique d’une tradition d’aide mutuelle qui perdure au sein de la communauté. Les experts des Juifs boukhariens affirment qu’elle est essentielle à la réussite commerciale de la communauté et au maintien de traditions et de lignées uniques, après que les Juifs de Boukhara ont quitté leurs terres natales d’Ouzbekistan, du Tadjikistan, de Turkménistan, de Kirghizistan et d’Afghanistan après l’effondrement de l’Union soviétique.

‘Les banques, c’est pour les Ashkénazes’

Dans les années 1990, la vaste majorité des quelque 100 000 Juifs de Boukhara avaient déjà quitté l’Asie Centrale, une terre qu’ils habitaient depuis au moins le 15e siècle, en direction d’Israël, des Etats-Unis, de l’Autriche et de Moscou. Aujourd’hui, seuls 3 000 d’entre eux se trouvent encore en Asie centrale.

Concentrée essentiellement dans les trois villes d’Ouzbékistan de Tachkent, de Samarcande et de Boukhara, la communauté juive éponyme d’Asie centrale est une communauté vieillissante qui n’espère plus se reconstituer ni retrouver le statut social dont elle a pu jouir jusqu’au siècle dernier.

Il fut une époque où elle dominait les industries textiles et de colorants de la région, selon Giora Pozailov, historienne à l’Université Bar Ilan d’Israël et spécialisée dans l’histoire de la communauté juive de Boukhara.

Lev Leviev, au centre, écrit dans un rouleau de Torah avec le rabbin Eliyahu Yaakov, à droite, et Moshe Yaalon, alors ministre de la Défense, à Jérusalem, le 23 mars 2014. (Crédit : Israel Barddougo/Congrès mondial des juifs de Bukhara/JTA)
Lev Leviev, au centre, écrit dans un rouleau de Torah avec le rabbin Eliyahu Yaakov, à droite, et Moshe Yaalon, alors ministre de la Défense, à Jérusalem, le 23 mars 2014. (Crédit : Israel Barddougo/Congrès mondial des juifs de Bukhara/JTA)

Boukhara était un des points d’arrêts majeurs sur la Route de la Soie, qui, dans les temps anciens, liait l’Europe à l’Asie. Maintenant, la population juive est tellement absente dans cette ville désertique du sud que les deux synagogues n’ouvrent presque jamais simultanément, de façon à garantir que l’une d’elles au moins aura le minyan, le quota obligatoire de 10 hommes exigé pour certaines prières juives.

Même ainsi, les prières de Shabbat s’étendent sur plusieurs heures, une poignée de fidèles attendant les banlieusards et les lève-tards qui arrivent à pied. Drapés dans des châles de prière, les hommes entonnent leur chant profond et guttural des écritures, assis sur des bancs dans la cour de la synagogue principale – une alternative plus fraîche que l’intérieur étouffant, qui peut en été atteindre les 40 degrés Celsius.

Les femmes se sont longtemps tenues à part des hommes dans les synagogues, sur un balcon surélevé, mais elles sont depuis descendues aux côtés des hommes parce que grimper l’étage devenait trop difficile pour les fidèles les plus âgées. La seule institution appartenant encore aux Juifs de Boukhara qui continue de s’étendre est le cimetière de la communauté, ceinturé de hauts murs.

“Cette communauté n’a pas d’avenir ici”, indique Shirin Yakubov, une jeune femme de 33 ans, mère de trois enfants.

‘Cette communauté n’a pas d’avenir ici”

Yakubov est l’une des plus jeunes membres de la communauté juive de Boukhara, qui compte 150 personnes. Ses trois frères et soeurs vivent en Israël, où elle et son époux, Arsen, projettent d’émigrer dès que leurs parents âgés auront également pris la décision de partir. Pendant ce temps, leurs enfants sont scolarisés dans une école juive ou sur 200 élèves, seulement quelques-uns sont Juifs.

Les deux synagogues présentent des photos de la visite à Boukhara, en 1997, d’Hillary Clinton lorsqu’elle était Première Dame – parmi l’affichage éclectique d’ornements accrochés aux murs, parmi lesquels des vases chinois, des portraits des sages de la communauté et, d’une manière un peu déprimante, une série de pendules hors d’usage.

Alors que le temps semble compté pour les Juifs boukhariens d’Asie centrale, leur communauté a trouvé un nouveau souffle extraordinaire en Russie et en Occident.

Shirin Yakubov écoute les élèves chanter dans l'école juive de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Shirin Yakubov écoute les élèves chanter dans l’école juive de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Arrivée avec de rares fonds au sein de sociétés concurrentielles où les communautés juives s’assimilent rapidement, les Juifs de Boukhara sont parvenus à reconstruire des congrégations remarquables par leur degré de prospérité, de robustesse et de cohésion, selon Pozailov.

Parmi les Juifs boukhariens les plus renommés et les plus performants, le millionaire Lev Leviev, philanthrope israélien ayant dépensé des millions de dollars en dons à des institutions. Selon les experts de la communauté juive de Boukhara, ces dernières ont permis d’éviter la division de la communauté à la sortie de sa terre natale.

Leviev finance surtout des écoles pour la communauté juive boukharienne, comme l’école juive Ohr Avner située à Elmhurst, à New York. L’établissement a ouvert ses portes en 2002 et il permet “aux jeunes membres de la communauté de rencontrer un(e) éventuel(le) époux(se) et d’étudier le patrimoine de Boukhara”, explique Pozailov.

Grâce aux donations faites par Leviev et d’autres, la communauté aux Etats-Unis a différents journaux, dont l’hebdomadaire russophone Bukharian Times. La communauté du Queens possède également son musée – un site dont manque la communauté d’Ouzbékistan.

A Vienne, où des centaines de Juifs boukhariens se sont établis dans les années 1970, les membres de la communauté dominent maintenant le secteur de l’alimentation casher et les activités de restauration. Et en Israël, leur part hors-gabarit dans l’industrie du diamant, forte de 6 milliards de dollars – entre autres possessions – les fait incarner une certaine idée d’une « success story » sioniste caractéristique.

Shirin Yakubov visite la synagogue principale de Boukhara, en Ouzbékistan, avec son fils, un ami de son fils et deux gardiens musulmans, le 9 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Shirin Yakubov visite la synagogue principale de Boukhara, en Ouzbékistan, avec son fils, un ami de son fils et deux gardiens musulmans, le 9 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La vie sur la Route de la Soie “a exposé les Juifs de Boukhara aux compétences internationales, aux principes des affaires, aux différentes cultures et perspectives. Ce qui signifie que, aujourd’hui, le sens du commerce leur coule dans le sang”, indique Pozailov.

Zeev Levin, chef de l’Unité de Recherche sur l’Asie Centrale à l’Université Hébraïque, considère ce type d’affirmation avec un peu de circonspection, citant le manque de recherches sur les niveaux de revenu des Juifs boukhariens et leur immunité présumée à l’assimilation. D’autres citent l’expérience d’autres groupes « niches » similaires dont le succès économique a reposé sur le soutien mutuel et non sur l’héritage culturel ou les avantages génétiques.

Il y a pourtant peu de doutes à avoir sur le fait qu’en comparaison avec d’autres communautés juives, les Juifs de Boukhara sont admirablement parvenus à préserver leur patrimoine.

Dans des communautés aussi reculées que l’Australie, les jeunes Juifs boukhariens apprennent les coutumes et l’histoire de leurs ancêtres, comme l’échange controversé, au 18e siècle, du modèle perse de prière qui a cédé le pas devant le modèle sépharade.

Il est habituellement considéré que les Juifs de Boukhara sont arrivés dans la région en tant qu’exilés venus de Perse et peut-être, selon les traditions communautaires, alors que les Israélites étaient expulsés de la Terre Sainte.

Yossif Tilayev, le gardien de la synagogue Bukharian de Samarcande, en Ouzbékistan, le 11 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Yossif Tilayev, le gardien de la synagogue Bukharian de Samarcande, en Ouzbékistan, le 11 septembre 2016. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Cette emphase placée sur la conservation de la culture et la langue des Juifs de Boukhara (de nombreux membres de la communauté parlent le Boukhori, un dialecte issu de la langue tadjik et perse) a créé un environnement menant à la préservation des traditions intimes, selon Pozailov.

Une telle coutume implique l’échange de voeux personnels entre les couples lors de la Pâque. Ils se servent à chacun d’eux la première des quatre coupes de vins bues durant le repas du Seder et présentent leurs vœux l’un à l’autre.

Le musée des Juifs boukhariens du Queens, situé dans la Yeshiva financée par Leviev dans ce quartier, comprend des costumes traditionnels comme le jumah — filetée d’or, c’est une robe semblable à un kimono et qui est portée par les hommes durant les fêtes juives les plus importantes.

Même si elle est significative, l’aide apportée par Leviev a été l’ « un des différents facteurs seulement qui font des Juifs de Boukhara une communauté unique, qui est parvenue à se recréer elle-même et à prospérer dans des conditions qui avaient brisé la plupart des autres communautés juives”, commente Pozailov.

Benjamin Yakubov, à droite, et son ami Natan, regardent le plafond de la synagogue principale de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)
Benjamin Yakubov, à droite, et son ami Natan, regardent le plafond de la synagogue principale de Bukhara, en Ouzbékistan, le 9 septembre 2011. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Nichée parmi des populations majoritairement musulmanes que même Joseph Staline ne voulait pas éloigner sans nécessité, les Juifs boukhariens ont moins souffert des persécutions anti-religieuses et antisémites que leurs coreligionnaires européens vivant dans l’ancienne Union soviétique, note-t-elle.

Avant cela, l’isolement social des Juifs sous la gouvernance des dirigeants musulmans de la région – ils imposaient des taxes obligatoires pour les Juifs, leur interdisaient de monter à cheval et leur faisaient porter un écusson sur leurs vêtements – a cimenté l’identité des juifs de Boukhara au milieu du 19e siècle.

Lorsque la Russie du Tsar s’est emparée de la zone et a libéré ses Juifs, cette prise de contrôle a accompagné un âge d’or pour les Juifs boukhariens. Des capitalistes comme les frères Vadyaev étaient alors parvenus à un quasi-monopole dans l’industrie du coton avant d’être dépossédés de leur fortune après l’arrivée au pouvoir des Bolchéviques.

Pour Elyahu Ludayev, dentiste né à Samarcande et historien amateur habitant à Tel-Aviv, cette histoire unique permet aux Juifs de Boukhara d’être “l’une des communautés juives non haredim qui n’est pas menacée par l’assimilation », dit-il.

Mais, ajoute Ludayev, “c’est plus compliqué en Israël où malheureusement vous ne pouvez pas vraiment empêcher votre enfant d’épouser un Juif non-boukharien”.

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