Dénoncé par ses frères, un Juif pakistanais déplore être « jeté aux mains des lyncheurs d’apostats »
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'Mes frères ont la frousse et craignent un retour de flammes antisémite exagéré'

Dénoncé par ses frères, un Juif pakistanais déplore être « jeté aux mains des lyncheurs d’apostats »

Alors que Faisel Benkhald attend sa nouvelle carte d'identité qui le reconnaît en tant que Juif, ses frères affirment que la déclaration selon laquelle leur mère était juive est 'une folie'

Amanda Borschel-Dan édite la rubrique « Le Monde Juif »

Les citoyens pakistanais Fischel (Faisal) Benkhald et son frère aîné  Mohammad Iqbal lors d'un face à face rare à Jeddah, en août 2012 (Autorisation)
Les citoyens pakistanais Fischel (Faisal) Benkhald et son frère aîné Mohammad Iqbal lors d'un face à face rare à Jeddah, en août 2012 (Autorisation)

L’un accuse l’autre de « folie » et l’autre attribue cette réaction à la « peur de l’antisémitisme ». Deux Pakistanais se déchirent au sujet de la foi de leur mère défunte par le biais des médias internationaux.

Après un long combat juridique pour être officiellement reconnu comme Juif au Pakistan – demande basée sur l’affirmation que sa mère était juive – Fischel (Faisal) Benkhald, 29 ans, a attiré l’attention des médias internationaux la semaine dernière avec l’annonce selon laquelle l’Autorité d’état civil du Pakistan NADA (National Database and Registration Authority) lui fournira bientôt une nouvelle carte d’identité. Ce sera la première fois depuis des décennies que le Pakistan enregistrera un citoyen comme Juif.

Benkhald, dont l’histoire avait été racontée dans un article paru en 2014 dans le Times of Israël, profite d’une belle notoriété sur les médias sociaux, s’affiche sur Twitter sous le pseudo @Jew_Pakistani, et a été très largement interviewé sur la campagne qu’il a organisée pour préserver le vieux cimetière juif de Karachi.

Dans la longue interview de 2014, Benkhald décrivait les souvenirs de sa petite enfance rattachés à sa mère, qui, disait-il, était née d’une famille juive iranienne. Il se souvenait de l’odeur de la halah de sa mère, cuite dans le four tous les vendredis après-midis. Il racontait qu’avant le crépuscule, il la regardait réciter les bénédictions au-dessus des bougies installées pour le Shabbat.

« Quand elle posait ses mains sur ses yeux, tout était si serein, comme si elle ne ressentait aucune inquiétude quant à la vie terrestre, en récitant cette bénédiction qui salue l’arrivée du jour sacré. Ses yeux adorables et son sourire alors qu’elle me regardait sont gravés dans ma mémoire, j’ai toujours prié à ses côtés », avait-il dit au Times of Israël.

Autrefois Faisel Benkhald, maintenant Fishel, le judaïsme de ce Pakistanais n'est pas reconnu par son pays (Autorisation : Fishel Benkhald)
Autrefois Faisel Benkhald, maintenant Fishel, le judaïsme de ce Pakistanais n’est pas reconnu par son pays (Autorisation : Fishel Benkhald)

Apprenant le « happy end » qui a sanctionné la saga judiciaire de Benkhald dans un journal pakistanais, son frère aîné Mohammad Iqbal, qui habite en Arabie saoudite, a accusé son jeune frère de mensonge et même de folie. Il est passé à l’offensive pour laver le nom de sa mère, qualifiant le récit de Benkhald d’affabulation complète.

« Notre mère et même ses parents étaient nés musulmans, et de ce que comprends de la campagne de [Benkhald], il a voulu gagner la sympathie de vos communautés [juives] pour peut-être après faire des profits monétaires ou gagner un visa de demandeur d’asile lorsqu’il prétendra que sa vie est mise en danger au Pakistan par la communauté musulmane », a écrit Iqbal dans un échange de courriels avec le Times of Israël.

Une déclarations sous serment signée par les frères du juif pakistanais Faisel Benkhald affirmant que son récit faisant état d'une mère juive est 'fausse' (Autorisation)
Une déclaration sous serment signée par les frères du juif pakistanais Faisel Benkhald affirmant que son récit faisant état d’une mère juive est ‘fausse’ (Autorisation)

Iqbal, qui travaille dans la haute-technologie, a quitté le Pakistan en 2009. Il avait plus de 18 ans lorsque son petit frère est né. Leur mère est décédée il y a vingt ans environ et leur père quelques années après. Benkhald a été élevé par un oncle. La dernière rencontre entre les frères a eu lieu en 2012 lorsque Benkhald est allé rendre visite à Iqbal à Jeddah.

Comme preuve de son rejet de la judéité supposée de leur mère, Iqbal a soumis deux déclarations notariées sous serment qui ont été également signées par les trois autres frères. Ces documents qualifient Benkhald de « fou ayant besoin d’un traitement mental » et affirment que « leur mère ne pratiquait pas le judaïsme et n’était pas descendante d’une famille juive ».

« Je ne suis pas sûr de sa santé mentale ou du motif de ce non-sens », a déclaré Iqbal au Times of Israël, expliquant que lui et ses frères oeuvrent à protéger la « crédibilité posthume » de leur mère.

Le premier problème « n’est pas ce que Faisal veut pour lui-même. Pour moi et mes frères, ce qui nous fait mal, c’est qu’il utilise de manière mensongère le nom de notre mère ou sa foi, ce qui est une grande honte pour nous dans la société », a ajouté Iqbal.

Le Pakistan où l’apostasie est un crime capital

Approché cette semaine par le Times of Israël, Benkhald a déclaré qu’il n’était pas étonné par ce rejet de la part de ses frères. Au Pakistan, le mot « juif » est considéré comme une insulte, rappelle-t-il.

« Je suis surpris qu’ils n’aient pas fait plus tôt ce qu’ils font maintenant. Et je suis attristé à l’idée qu’ils me jettent aux lions, aux lyncheurs d’apostats », ajoute Benkhald.

‘Je suis attristé à l’idée qu’ils me jettent aux lions, aux lyncheurs d’apostats’

Il répète que son histoire est vraie et remet en doute le fait que son frère n’ait que récemment entendu parler de sa requête de reconnaissance officielle en tant que juif.

« Mes frères savaient quel était mon point de vue et mes pensées quand j’ai fait ma campagne en faveur du cimetière juif et en faveur des droits des minorités, en plus d’avoir publiquement et ouvertement professé mon judaïsme comme étant ma religion du côté de ma mère », poursuit-il, citant ses apparitions à la télévision au Pakistan ainsi qu’une renommée acquise sur les réseaux sociaux.

“Mes frères ont la frousse et craignent un retour de flammes antisémite exagéré », dit Benkhald.

Des parents pakistanais amènent un enfant blessé à l'hôpital de Lahore le 27 mars 2016. Ce jour-là, 56 personnes ont été tuées et plus de deux cents blessées par un kamikaze présumé lors d'un attentat survenu à proximité d'un parc où les chrétiens fêtaient Pâques (Crédit : AFP/ARIF ALI)
Des parents pakistanais amènent un enfant blessé à l’hôpital de Lahore le 27 mars 2016. Ce jour-là, 56 personnes ont été tuées et plus de deux cents blessées par un kamikaze présumé lors d’un attentat survenu à proximité d’un parc où les chrétiens fêtaient Pâques (Crédit : AFP/ARIF ALI)

Il y a des conséquences graves au Pakistan lorsqu’on désavoue l’islam comme l’a fait Benkhald. Selon le centre de recherche Pew, « le blasphème – défini comme un discours ou des actions considérés comme méprisant Dieu ou le divin – est un crime passible de la peine capitale au Pakistan.”

Et sans surprise donc, Benkhald n’a aucune documentation permettant de prouver que sa mère est née juive. Même si elle est décédée lorsqu’il avait neuf ans, il affirme avoir des souvenirs de sa pratique juive et des récits qu’il considère comme autant de preuves.

« La religion est quelque chose de si intangible qu’on ne peut ni la prouver ni la réfuter, hormis par ce qui se trouve dans le coeur de la personne », dit Benkhald. « Elle observait le judaïsme et en tant qu’enfant, je m’y suis tout naturellement attaché. Et plus tard dans ma vie, j’ai grandi et étudié le judaïsme et l’islam… J’ai étudié les deux et j’ai pris la décision d’observer le judaïsme ».

Dire que vous êtes Juif suffit-il à faire de vous un juif ?

Selon le rabbin orthodoxe Chuck Davidson, qui vit en Israël et milite en faveur des conversions, la revendication personnelle de Benkhald d’être Juif est traditionnellement suffisante pour qu’il puise se considérer en tant que tel.

« Si une personne dit qu’elle est juive, elle est juive. Les documents, etc…, c’est un nouveau phénomène qui n’existait pas il y a plus de cinquante ans environ », explique Davidson. L’idée de prendre une profession de foi juive pour argent comptant a été soutenue par le rabbin Ovadia Yosef dans une décision judiciaire publiée en 1993 en connexion avec la vague importante d’immigration russe en Israël à l’époque.

Le grand rabbin Ovadia Yosef, à Jérusalem, en septembre 2012. (Crédit : Flash90)
Le grand rabbin Ovadia Yosef, à Jérusalem, en septembre 2012. (Crédit : Flash90)

« à moins qu’il y ait une bonne raison de soupçonner un mensonge' », dit Davidson, quelqu’un qui affirme être juif doit être traité en tant que tel.

Dans le cas de Benkhald et des dénégations de ses frères, Davidson dit qu’il semble qu’il y ait ici des raisons d’enquêter davantage sur ses affirmations, même s’il n’existe pas de directives halakhiques claires.

Davidson mentionne une méthode contemporaine permettant de prouver l’existence d’ancêtres juifs qui a été récemment prononcée par le rabbin Yosef Carmel, le doyen rabbinique de l’institut Eretz Hemdah d’études juives avancées à Jérusalem. Carmel propose d’analyser l’ADN mitochondrial qui ne peut être transmis que par la mère et peut comporter des marqueurs d’ancêtres juifs.

Davidson, défavorable lui-même à cette pratique qui, selon lui, « mènerait au chaos », ajoute que l’ADN mitochondrial peut prouver la judéité mais qu’il n’est pas certain que le résultat soit accepté par le ministère israélien de l’intérieur.

Quand les Juifs ont l’interdiction de voyager en Israël

Indépendamment de son désir – ou non – d’immigrer en Israël, le passeport pakistanais de Benkhald affiche clairement que « ce passeport est valide pour tous les pays dans le monde à l’exception d’Israël ».

Selon Noor Dahri, bloggeur au Times of Israël et directeur, basé à Londres, de l’Alliance Pakistan-Israël, « depuis que la république islamique du Pakistan et Israël ont émergé sur la carte du monde à la fin des années 1940, la haine des Juifs par les islamistes a grimpé en flèche au Pakistan et les Juifs craignent pour leur sécurité ».

La majorité des Pakistanais n’ont jamais rencontré un Juif ou un Israélien, écrit Dahri dans un post, « et pourtant les Pakistanais haïssent les Juifs pour aucune raison apparente autre que leur obligation assumée de soutenir les musulmans palestiniens. Et de plus, on leur apprend que c’est leur devoir religieux de haïr les Juifs, les Hindous et tous les autres non-musulmans ».

La communauté juive pakistanaise s’est largement enfuie du pays, selon Dahri, obtenant le statut de réfugié en Inde ou en Occident ou immigrant en Israël.

Ceux qui restent au Pakistan, écrit-il, ont « caché leur foi et leur ethnie en raison des persécutions au Pakistan ». Il cite le cas de Benkhald et décrit une situation lors de laquelle Benkhald a été agressé physiquement, « recevant des coups de pied et des coups de poings dans le visage par des musulmans qui voulaient le lyncher ».

« Les Rangers [police militaire pakistanaise] l’ont interrogé et lui ont demandé quels étaient ses liens avec Israël. Ils l’ont accusé d’être un espion israélien », a écrit Dahri. Benkhald a confirmé la véracité de ce récit.

Malgré des violences physiques et morales de la part de certains musulmans pakistanais, et maintenant le rejet de ses frères, Benkhald a dit au Times of Israël : « Je n’ai aucun doute sur le fait qu’ils aient la même spiritualité avec Dieu/Allah que que moi avec le judaïsme ».

Son désir d’être juif « n’est pas un crime. C’est juste une liberté fondamentale de religion ».

Marc Goldberg a contribué à cet article.

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