Des anciens du renseignement israélien traquent les extrémistes sur la Toile
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Des anciens du renseignement israélien traquent les extrémistes sur la Toile

Même si elle repère les menaces imminentes - comme les violences anti-arabes à Bat Yam - la police est lente à réagir, dit l'un de ces militants

Ori Kol de FakeReporter à Tel Aviv. (Autorisation : Ori Kol via JTA)
Ori Kol de FakeReporter à Tel Aviv. (Autorisation : Ori Kol via JTA)

JTA — Alors que les roquettes meurtrières s’abattaient sur le pays et que les villes israéliennes commençaient leur descente dans les violences ethniques, un réseau d’anciens agents des renseignements militaires s’est mis au travail.

Ils ont choisi de remettre leurs compétences d’espionnage numérique au goût du jour – des compétences acquises lorsqu’ils passaient leur temps à scruter la société palestinienne en surveillant les contenus du web – en épiant les réseaux sociaux et en infiltrant les groupes sur les applications de messagerie privée.

Et aujourd’hui, revenus à la vie civile, ils utilisent leurs claviers pour détecter une nouvelle cible : les extrémistes israéliens.

Il était environ midi, mercredi, quand l’image avait commencé à se dessiner clairement. Différents membres de mouvements d’extrême-droite discutaient sur Telegram et WhatsApp. Ils évoquaient les victimes juives des émeutes qui s’étaient déroulées la veille, faisant part de leur soif de vengeance en faisant le vœu de trouver des citoyens arabes à terroriser.

Utilisant un langage formel, sans ponctuation, un utilisateur répondant au nom de « Yossi » avait invité ses pairs à se joindre à une « baston massive » ou à une « attaque » contre les Arabes. Rendez-vous à 18 heures sur la promenade de la ville côtière de Bat Yam, avait-il ajouté.

« Et amenez, s’il-vous-plaît, les bons équipements : poing américain, épée, couteaux, bâtons, pierres, arme à feu », avait écrit Yossi. Il avait demandé aux éventuels participants de venir en portant la kippa et le talith – l’habit religieux juif qui, dans ce cas précis, allait devenir l’uniforme d’un gang armé. « Aujourd’hui, nous allons rendre leur honneur aux Juifs », avait-il continué.

Les anciens agents des renseignements, qui appartiennent aujourd’hui à des groupes de veille civils tels que FakeReporter, avaient collecté les informations et donné l’alerte à la police.

Lynchage d’un Arabe à Bat Yam, diffusé en direct à la télévision le 12 mai 2021. (Capture d’écran)

« Tout était clairement écrit dans un grand nombre de groupes sur Telegram et nous avons transmis les informations à la police, nous avons parlé avec les agents mais ils n’ont rien fait », explique Ori Kol, militant qui n’a jamais, pour sa part, travaillé dans une unité de renseignement mais qui est le porte-parole et l’organisateur de cette initiative. Les anciens agents qui effectuent les recherches sur internet, qui ont appris la culture du secret au cours de leur carrière dans l’armée, préfèrent conserver l’anonymat pour des raisons de sécurité.

Et en effet, lorsqu’une bande armée a déambulé dans les rues de Bat Yam, dans la soirée de mercredi, la police était tout simplement absente. Sur des images tournées et même diffusées en direct par une chaîne de télévision israélienne, des extrémistes sortent par la force un homme arabe de sa voiture et le frappent sans pitié.

« Nous assistons à un lynchage en temps réel », commente alors un journaliste de la chaîne Kan, visiblement remonté. « Et il n’y a pas de policiers ici ».

Kol et son groupe disent s’être sentis impuissants en cet instant. « C’était tout simplement inimaginable, la nuit dernière, de rester là, chez soi, devant l’ordinateur avec ces 30 groupes ouverts sur Telegram, à regarder des nationalistes juifs publier des vidéos d’eux en train de marcher dans nos rues avec des armes et agressant des inconnus », dit Kol.

Jeudi, ajoute-t-il, citant des informations parues dans les médias, les forces de l’ordre ont paru déployer quelques agents au moins pour surveiller les endroits qui avaient été signalés par son groupe de veille.

Une voiture de police en feu à Lod, le 12 mai 2021. (Crédit : Yossi Aloni/Flash90)

Ce contrôle en ligne des extrémistes juifs est mis en place par un nouveau groupe qui s’appelle FakeReporter, et qui se décrit comme « l’observatoire de la désinformation en Israël ».

FakeReporter a été lancé au début de l’année suite à l’attaque commise contre le Capitole américain, en date du 6 janvier. Comme la presse l’a révélé au cours des jours qui avaient suivi l’intrusion d’émeutiers dans le cœur de la démocratie américaine, le siège avait été organisé par des extrémistes appartenant à un éco-système virtuel où se propagent très largement des Infox – ce qui aide à rallier de nouvelles recrues.

« Ce à quoi nous avons assisté au mois de janvier, c’est ce que nous redoutons le plus pour la démocratie israélienne – et le Capitole nous a donné un avant-goût de ce cauchemar, le pire d’entre tous à nos yeux », déclare Kol. « Nous pourrions bien vivre quelque chose de pire aujourd’hui, mais c’est prématuré de l’affirmer ».

Ce à quoi Kol et les activistes de FakeReporter ont assisté, ces derniers jours, ressemble beaucoup à certaines images qui avaient émergé après les émeutes au Capitole, montrant des individus prendre la pose avec leurs armes.

« C’est une masculinité nationaliste toxique qui s’auto-alimente en ligne avec ces photos », ajoute Kol. « C’est finalement comme les groupes jihadistes. Vous prenez une arme, vous prenez une photo avec un drapeau d’Israël – sans visage sur le cliché – et vous la téléchargez sur le groupe. Et cela donne l’impression à tous que vous avez formé un vrai groupe opérationnel. Et c’est dingue, parce qu’ensuite, ces gens osent sortir et parfois même utiliser ces armes ».

Des Israéliens extraient des rouleaux de Torah d’une synagogue incendiée à Lod après une émeute d’Arabes israéliens, le 12 mai 2021. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les violences entre bandes résultant de la haine en ligne sont seulement, d’une certaine manière, la plus récente manifestation d’un environnement de l’information de plus en plus vicié au sein de l’État juif. Si le pays n’a pas souffert du scepticisme vaccinal caractéristique aux États-Unis, les mensonges politiques se propagent rapidement et ils ont joué un rôle dans la fracture du système politique israélien, ces dernières années.

Les vétérans des agences de renseignement israéliens sont connus pour lancer des compagnies technologiques qui valent de l’or, avec des investissements à hauteur de multiples millions de dollars de la part des fonds de capital-risque étrangers. Mais parmi les experts de ces technologies, il se trouve aussi des civils soucieux de se mettre au service des citoyens. Ils sont habituellement originaires des milieux favorisés – les activistes de FakeReporter résident, pour une grande partie, à Tel Aviv et à ses environs – et ils sont désireux de vivre dans un pays obéissant aux normes libérales et démocratiques.

Tandis que ces normes ne sont guère considérées comme une priorité par les dirigeants de l’État juif, certains de ces vétérans technologiques ont choisi de se révolter. Utilisant leurs précieuses compétences numériques acquises au sein de l’armée, ils savent construire des plateformes sur la Toile, pour rassembler et propager des informations, et ils connaissent parfaitement un domaine de plus en plus important connu sous le nom d’OSINT – ou renseignement open-source – ce qui signifie de fouiller internet de manière intelligente et efficace pour y trouver des informations.

« Parfois, il suffit d’une astuce de Google, comme la recherche avancée de Google », poursuit Kol. « Parfois, il suffit simplement de savoir où regarder et de connaître le contexte, de savoir à qui s’adresser. Et parfois, c’est un travail d’infiltration – en utilisant des identités de couverture pour pénétrer dans les groupes d’extrême-droite en ligne ».

Des agents de police affrontent des émeutiers arabes israéliens à Ramlé, dans le centre d’Israël, le 10 mai 2021. (Crédit : Yossi Aloni/Flash90)

En plus de travailler avec ses experts affiliés, FakeReporter s’efforce de traiter le problème en appelant le public à signaler les éventuels exemples de désinformation et d’incitations à la violence qu’il est amené à repérer lors de ses pérégrinations sur internet par le biais d’un site à cet effet et via les réseaux sociaux.

Des milliers de signalements ont été réalisés par des citoyens israéliens par le biais de ce système, poursuit Kol, et les informations sont utilisées pour générer une couverture médiatique. Elles sont également rapportées aux compagnies de réseaux sociaux et aux autorités gouvernementales. Vendredi, le FakeReporter a fait savoir sur Twitter qu’un groupe extrémiste baptisé « L’armée des citoyens », sur Telegram, avait été bloqué suite à des plaintes.

A l’ère d’internet, aujourd’hui, les citoyens ordinaires du monde entier peuvent jouer un rôle important dans la traque aux activités extrémistes, en exposant des individus dangereux et en alertant le public, selon Oren Segal, qui est à la tête du Centre sur l’extrémisme au sein de l’ADL (Anti-Defamation League), qui mène ce type de travail.

Les enquêtes civiles sont très communes, estime-t-il, et de très bonnes raisons justifient que cette lutte contre l’extrémisme ne reste pas la prérogative exclusive de la police.

« Ce n’est pas nécessairement quelque chose que les forces de l’ordre peuvent toujours faire », dit Segal. « L’idée du contrôle des conversations privées par la police – indépendamment du degré d’infamie de ces conversations – soulève de graves inquiétudes en termes de libertés civiles. Il y a une crispation : on s’interroge pour savoir si la police n’a pas un trop gros pouvoir, et il y a de l’autre côté cette nécessité de se trouver dans ces espaces, sur internet, qui pourront aider à déterminer d’où vient la menace ».

Segal met aussi en garde contre les risques – qu’ils soient accidentels ou criminels – susceptibles de survenir dans la lutte contre la désinformation. Ils deviennent particulièrement réels lorsqu’il s’agit d’identifier des individus.

« On peut obtenir de fausses informations – mal identifier quelqu’un ou ne pas avoir toutes les informations nécessaires », continue-t-il. « Il faut faire preuve de prudence quand on veut mener ce type de mission, en s’assurant qu’on maîtrise bien les choses. En sachant que le cas échéant, on peut être utilisé par certains dont les intentions ne sont pas toujours bonnes. Certains peuvent tout à fait intentionnellement brouiller les pistes, tromper, ce qui peut briser la vie d’un innocent ».

FakeReporter ne prend pas ce risque parce que, au moins pour le moment, les activistes ne s’intéressent guère à identifier les extrémistes, note Kol. Ils se concentrent sur la nécessité d’anticiper d’éventuelles violences et sur celle d’intercepter les informations mensongères.

« Je vis à Tel Aviv, j’ai été élevé à Tel Aviv et beaucoup de gens, autour de moi, ont fait leur service dans les unités des renseignements de l’armée », dit Kol. « Ces compétences sont utiles et nous pouvons les exploiter pour la bonne cause, pour défendre la démocratie israélienne ».

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