Des élections pour que Netanyahu puisse renverser les enquêtes de corruption ?
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Analyse

Des élections pour que Netanyahu puisse renverser les enquêtes de corruption ?

Les Israéliens pourraient se retrouver devant les urnes au cours des prochains mois en raison d'une crise de coalition orchestrée par le Premier ministre israélien

Raoul Wootliff

Raoul Wootliff est le correspondant parlementaire du Times of Israël

Lors de l'élection de janvier 2013 à Jérusalem (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)
Lors de l'élection de janvier 2013 à Jérusalem (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Si l’on en croit les menaces des partenaires de la coalition, Israël est en route pour de nouvelles élections, et bientôt.

Au cours de la semaine dernière, alors que le Premier ministre Benjamin Netanyahu fait face à des accusations croissantes de corruption dans cinq affaires distinctes dans lesquelles il semble être impliqué, les partis ultra-orthodoxes de la coalition ont menacé de rejeter le budget de 2019 à moins qu’une loi exemptant les membres de leur communauté du service militaire ne soit approuvée.

En réponse, le ministre des Finances Moshe Kahlon a menacé de démissionner si le budget n’est pas adopté la semaine prochaine, et le ministre de la Défense Avigdor Liberman a insisté pour que son parti ne se plie pas aux exigences des ultra-orthodoxes.

Le ministre des Finances Moshe Kahlon (à gauche) s’entretient avec le ministre de la Défense Avigdor Liberman (à droite) lors de la réunion hebdomadaire du cabinet à Jérusalem, le 20 novembre 2016. (Emil Salman/Pool)

Avant de quitter Israël samedi pour un voyage de cinq jours à Washington et New York, M. Netanyahu a déclaré aux journalistes : « Nous n’avons aucune raison de provoquer des élections anticipées, et avec de la bonne volonté, cela n’arrivera pas ».

Il a prédit que le gouvernement allait se maintenir jusqu’en novembre 2019, date à laquelle les élections sont actuellement prévues.

Mardi, il est apparu moins optimiste, avec des sources gouvernementales de haut niveau proches du Premier ministre disant qu’il n’était pas intéressé par une solution provisoire à court terme, et qu’il pourrait demander la tenue d’une élection anticipée si une solution à long terme n’était pas trouvée.

« L’objectif de Netanyahu pour le moment est un gouvernement qui assume son mandat jusqu’à la fin », a déclaré une source aux médias israéliens. Il n’y a pas de raison que ce gouvernement tombe en mai. Par conséquent, sans un accord qui garantisse la survie du gouvernement, il n’y aura pas d’autre choix que d’aller aux élections. »

Plusieurs membres de la coalition de Netanyahu ont affirmé qu’il est en réalité à l’origine de cette impasse, et les députés de l’opposition l’ont accusé d’essayer de provoquer les élections pour se soustraire aux enquêtes sur la corruption.

Voici quelques éléments qui expliquent pourquoi ils ont peut-être raison et pourquoi, dans l’affirmative, Netanyahu ne veut pas que le public le sache.

1. Netanyahu pourrait sûrement résoudre la crise de la coalition s’il le voulait

Si le budget de l’État n’est pas adopté avant la fin du mois de mars, le gouvernement sera automatiquement renversé. Cependant, le budget de 2018 ayant été approuvé il y a quelques mois, Kahlon exige que le plan budgétaire de 2019 soit approuvé avant la pause de six semaines de la Knesset qui commencera le 18 mars, ce qui ne semble pas être une mesure d’urgence absolue.

Il en va de même des exigences des ultra-orthodoxes. L’année dernière, la Cour suprême a rejeté une loi qui exemptait du service militaire les hommes ultra-orthodoxes engagés dans des études religieuses, au motif qu’elle portait atteinte au principe de l’égalité devant la loi. Sans une nouvelle loi, la conscription s’appliquerait automatiquement à tout le monde, mais la Cour a dit que le gouvernement avait jusqu’en septembre pour légiférer à nouveau.

Le président du Comité des finances, Moshe Gafni (D) et le ministre de la Santé Yaakov Litzman assistent à une réunion du Comité des finances à la Knesset à Jérusalem le 6 septembre 2016. (Yonatan Sindel/Flash90)

Certains commentateurs ont estimé que Netanyahu a entièrement fabriqué la crise, ayant déjà promis à Kahlon et aux partis ultra-orthodoxes une place dans sa prochaine coalition s’ils l’aident à déclencher des élections. D’autres, comme le chef du parti YaHadout HaTorah, Yaakov Litzman, disent que l’impasse est bien réelle, mais que Netanyahu ne fait aucun effort pour en sortir.

Si Netanyahu le voulait, plusieurs membres de la coalition affirment qu’il pourrait demander à Kahlon d’assouplir la date limite qu’il s’est lui-même imposée ou promettre aux dirigeants ultra-orthodoxes de voter sur un projet de compromis sur la conscription immédiatement après l’adoption du budget.

À première vue, la supposée crise semble assez facile à résoudre, du moins avec la volonté politique de Netanyahu.

2. Les poursuites ne disparaissent pas, mais les élections pourraient retarder la procédure d’inculpation

Netanyahu a peut-être échappé à ses ennuis juridiques cette semaine pendant toute la durée de sa visite aux États-Unis, mais ses problèmes restent sans issue, la police poursuivant toujours cinq enquêtes distinctes sur la corruption qui lui sont liées.

La police a recommandé de l’inculper pour corruption, fraude et abus de confiance dans deux de ces enquêtes, l’accusant d’implication dans six agissements délictueux différents. Et dans les autres enquêtes, plusieurs de ses plus proches collaborateurs et alliés ont été arrêtés, dont deux parmi eux qui sont devenus témoins de l’Etat contre lui ces derniers jours.

Des enquêteurs de la police arrivent à Jérusalem pour interroger le Premier ministre Benjamin Netanyahu, le 2 mars 2018 (Yonatan Sindel/Flash90)

Ses défenseurs au Likud répliquent à juste titre que les recommandations et les enquêtes en cours n’ont aucune valeur juridique à ce stade, et seule une décision du procureur général Avichai Mandelblit de porter plainte pourrait obliger le Premier ministre à quitter ses fonctions. Mais le mantra de Netanyahu « il n’y aura rien parce qu’il n’y a rien » semble avoir été écrasé par le poids des accusations, et de nombreux observateurs prédisent que Mandelblit n’aura finalement pas d’autre choix que de l’inculper.

Une campagne électorale, cependant, retarderait probablement toute poursuite judiciaire jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement ait prêté serment. Alors que de nombreuses enquêtes policières sur des fonctionnaires ont été menées dans la période précédant les élections, le procureur général d’Israël n’a jamais inculpé un homme politique en lice pendant une campagne électorale.

Cela pourrait donner à Netanyahu six mois de plus pour obtenir l’appui du public et constituer une défense contre les actes d’accusation éventuels.

3. Netanyahu gagnerait probablement les élections

Malgré les soupçons de corruption, les sondages effectués depuis l’adoption des recommandations de la police ont révélé une augmentation modeste mais régulière du soutien au parti Likud de Netanyahu. Les sondages les plus récents donnent au parti 29 sièges à la Knesset, soit cinq de plus que son rival en deuxième place, Yesh Atid. Alors que le Likud compte actuellement 30 sièges à la Knesset, avant les recommandations d’inculpation, les sondages montraient qu’il restait autour de 25, à égalité avec Yesh Atid.

Netanyahu a même vanté les sondages internes du Likud qui, selon lui, montrent que le parti a remporté jusqu’à 36 sièges.

Pour être clair, dans le même temps, les sondages ont également montré qu’environ la moitié des Israéliens pensent que Netanyahu devrait démissionner en raison des accusations de corruption. Mais ils montrent également un recul significatif par rapport à des sondages similaires publiés avant les recommandations d’inculpation, dans lesquels 60 % ont déclaré que Netanyahu devrait démissionner si la police recommande des accusations de corruption et seulement 28 % estimaient qu’il devrait rester.

Bien sûr, les sondages effectués avant même qu’une élection ne soit annoncée pourraient changer radicalement, et une élection perçue comme une tentative d’éviter les mises en accusation pourrait être impopulaire. Mais si de nombreux Israéliens veulent que Netanyahou s’en aille, il semble que les accusations de corruption ont renforcé la détermination de ses partisans. Et cela pourrait se traduire par une victoire dans les urnes.

4. Le Likud a un message de campagne clair

Pendant plus d’un an d’enquêtes policières, M. Netanyahu et ses partisans ont maintenu une ligne d’attaque assez constante pour répondre aux accusations.

Il a accusé des « forces de gauche obscures » d’avoir dirigé une conspiration politique intense contre lui. Ses alliés ont dénoncé les manifestants protestant contre la corruption comme des « agents anti-israéliens ». Il a qualifié les informations négatives de « fausses nouvelles » et dit que les médias se livrent à une « chasse aux sorcières obsessionnelle ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et son épouse Sara en compagnie de députés du Likud lors d’un rassemblement du Likud à Airport City le 30 août 2017. (Miriam Alster/Flash90)

La gauche, affirme-t-il avec ses défenseurs, n’a pas réussi à démettre Netanyahu de ses fonctions en raison de ses succès en tant que Premier ministre et fait donc tout ce qui est en son pouvoir pour l’évincer avec de fausses accusations de corruption.

Sa campagne électorale s’articulerait probablement autour du même message, consolidé par une consigne succincte et concrète : « Ne les laissez pas faire ».

Une campagne qui soulignerait ses réussites au pouvoir – notamment par la stature de puissance mondiale sur la scène internationale – tenterait à la fois de détourner l’attention des accusations de corruption et de conforter l’opinion selon laquelle personne d’autre ne saurait le remplacer.

5. Les élections mettraient l’opposition dans une situation délicate

Pendant ce temps, les partis de l’opposition pourraient avoir du mal à formuler un tel cri de ralliement. Insister sur le fait que Netanyahu ne peut pas continuer à exercer son rôle de Premier ministre tout en livrant des batailles juridiques, comme ils le font déjà depuis des mois (même en citant les propos de Netanyahu contre Ehud Olmert), ne suffit pas, comme le montrent les sondages.

À gauche, le chef du parti travailliste Avi Gabbay, lors d’une conférence à Tel Aviv le 11 juillet 2017 ; Yair Lapid a une conférence à Herzliya, le 22 juin 2017. (Crédits : Miriam Alster/Flash90 ; Jack Guez/AFP/Getty Images via JTA)

Dans le même temps, les demandes de moralité seront accueillies avec des accusations d’hypocrisie à l’encontre du dirigeant de Yesh Atid, Yair Lapid, et du président de l’Union sioniste, Avi Gabbay. Déjà, le Likud a utilisé les relations personnelles de Lapid avec l’un des suspects centraux liés à Netanyahu, ainsi qu’une enquête antérieure contre Gabbay, pour dénoncer leurs positions anti-corruption.

Mais une campagne qui met principalement l’accent sur les propositions politiques – ce que beaucoup disent que la gauche n’a pas réussi à faire depuis des années – risque de minimiser les accusations de corruption en légitimant Netanyahu comme un candidat viable et pourrait à certains égards l’aider à nier leur importance.

Perdants dans tous les cas, pour ainsi dire.

6. « Procès au combat »

Dans la série fantastique très populaire de HBO « Game of Thrones », les auteurs présumés d’infractions à la loi ont le choix entre un procès traditionnel devant les juges ou, s’ils le décident, un « procès au combat » – dans lequel ils sont considérés comme innocents s’ils réussissent à se battre à mort contre un adversaire désigné.

Quelqu’un qui est prêt à regarder la mort en face et en sort vainqueur, mérite le pardon de ses péchés, prétend ainsi cette fiction.

Emilia Clarke incarne Daenerys Targaryen dans laseptième saison de « Game of Thrones ». (Crédit : Macall B. Polay/HBO)

Gagner les élections ne disculperait pas le Premier ministre. Cela n’annulerait pas les dépositions signées contre lui par les témoins à charge de l’Etat. Cela n’annulerait pas les recommandations de la police. Et cela ne persuaderait probablement pas le procureur général de renoncer aux accusations.

Mais, comme un procès au combat, il prouverait au public, et à lui-même peut-être, que Netanyahu peut gagner, au moins un dernier combat.

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