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Des ex-chefs d’État-major s’inquiètent du manque de cohésion entre les Israéliens

Sur la Douzième chaîne, cinq anciens dirigeants de Tsahal ont évoqué la longue lutte contre les ambitions nucléaires de l'Iran et leurs préoccupations pour l'avenir du pays

Les anciens chefs d'État-major avec, de gauche à droite, Ehud Barak, Gabi Ashkenazi, Benny Gantz, Moshe Yaalon et Gadi Eisenkot, lors d'un entretien avec la Douzième chaîne qui a été diffusé le 26 août 2022. (Capture d'écran)
Les anciens chefs d'État-major avec, de gauche à droite, Ehud Barak, Gabi Ashkenazi, Benny Gantz, Moshe Yaalon et Gadi Eisenkot, lors d'un entretien avec la Douzième chaîne qui a été diffusé le 26 août 2022. (Capture d'écran)

Lors d’une rare interview commune à la télévision, cinq anciens chefs d’État-major de l’armée israélienne ont évoqué les efforts livrés par Tsahal, depuis des décennies, pour déjouer les ambitions nucléaires de Téhéran, plusieurs d’entre eux affirmant avoir la conviction que la rupture survenue dans la cohésion sociale, au sein de l’État juif, représente finalement une menace bien plus grande que la perspective d’un Iran devenu État du seuil nucléaire.

Les cinq anciens chefs d’État-major – Ehud Barak, Moshe Yaalon, Gabi Ashkenazi, Benny Gantz et Gadi Eisenkot – s’étaient entretenus avec la Douzième chaîne dans la semaine alors qu’ils assistaient à l’inauguration d’une bibliothèque consacrée à l’héritage laissé par le tout premier Premier ministre israélien, David Ben Gurion.

Dans cette interview qui a été finalement diffusée vendredi, les généraux – qui représentent cinq des sept anciens chefs militaires encore en vie – ont d’abord été interrogés sur leurs inquiétudes face à la possible signature d’un nouvel accord nucléaire entre les États-Unis et les puissances mondiales d’un côté et Téhéran de l’autre.

Gantz, ministre actuel de la Défense qui s’est rendu, jeudi, aux États-Unis pour faire part une nouvelle fois de l’opposition d’Israël à ce pacte, a dit que l’État juif saurait faire face à la signature d’un possible accord – un accord qu’il considère de son point de vue comme « rempli de failles ».

« Je pense donc que la population israélienne prospérera encore, que l’État d’Israël continuera à être bien là et que nous serons le pays le plus fort de la région. Et même s’il y a un accord, l’histoire est loin d’être terminée et nous saurons trouver les bons côtés de la situation si nous devons le faire. Nous nous défendrons et nous agirons en fonction de nos intérêts, indépendamment de ce qui pourra se passer », a dit Gantz.

Alors qu’il était demandé aux généraux s’ils pensaient encore que la république islamique, comme c’était le mot d’ordre jusqu’à présent, ne serait jamais autorisée à obtenir l’arme nucléaire, Gantz a répété que les États-Unis avaient promis d’utiliser la force en dernier recours pour empêcher l’Iran de se doter d’une bombe atomique.

Le ministre de la Défense Benny Gantz s’entretenant avec le personnel de l’US Air Force à l’aile de ravitaillement de la base aérienne MacDill, à Tampa, en Floride, le 25 août 2022. (Crédit : Ministère de la Défense)

« J’ai eu la chance de parler récemment au président américain. Il lui a été demandé s’il pourrait utiliser la force et il a dit oui, mais en dernier recours. Et les Américains, en tant que leaders du monde occidental, doivent s’engager à ce sujet, et pas parce que c’est un problème pour l’État d’Israël. Ce n’est pas seulement notre problème personnel, notre problème à nous. Et en tant que leader mondial, l’Amérique s’est engagée à ce sujet et j’espère qu’elle tiendra sa parole si cela s’avère nécessaire », a dit Gantz.

« Parler peu et faire beaucoup »

Alors qu’il lui était demandé si l’État juif avait les moyens d’attaquer et de stopper le programme nucléaire iranien, Eizenkot a indiqué que seules les activités israéliennes ininterrompues depuis 25 ans avaient empêché, jusqu’à présent, la république islamique de fabriquer une arme atomique.

« Nous nous sommes tous occupés de ce dossier iranien et du désir, de l’ambition de Téhéran de pouvoir fabriquer une bombe dans les 20 ou 30 années suivantes, chacun dans notre rôle », a noté Eizenkot.

« Le fait que l’Iran, aujourd’hui, n’a pas acquis de capacité nucléaire n’est dû qu’à l’anticipation faite il y a 25 ans de ce désir et à de nombreuses, très nombreuses actions de notre part. Des actions de l’armée israélienne, des opérations secrètes, politiques, et des activités diplomatiques – c’est ce qui a empêché l’Iran d’acquérir l’arme nucléaire ».

« L’objectif poursuivi – empêcher l’Iran d’acquérir des capacités nucléaires – n’est pas remis en question parce que cela viendrait modifier l’équilibre stratégique au Moyen-Orient de manière très forte. Je pense que tout le monde s’accorde là-dessus. Un bon accord est un moyen, des activités sous couverture sont un moyen, des activités internationales sont un moyen et là encore, on devrait se contenter de parler peu et de faire beaucoup », a-t-il commenté.

Il a été demandé à Ehud Barak si l’État juif avait fait une erreur lorsqu’il n’avait pas attaqué l’Iran alors que lui-même était ministre de la Défense dans un gouvernement de l’ex-Premier ministre Benjamin Netanyahu.

Barak avait déclaré, dans le passé, que Netanyahu avait voulu frapper les structures nucléaires en 2010 et 2011 mais qu’il avait été empêché de le faire à la fois par son chef d’État-major, Gabi Ashkenazi, et par ses ministres, avec Yaalon parmi eux.

Barak avait soutenu cette idée d’attaque à l’époque.

Le Premier ministre de l’époque Benjamin Netanyahu et son ministre de la Défense Ehud Barak lors d’une conférence de presse au bureau du Premier ministre de Jérusalem, le 21 novembre 2012. (Crédit :Miriam Alster/Flash90)

Barak a noté une fois encore qu’il n’y avait pas eu de consensus sur une éventuelle attaque au sein même d’Israël à ce moment-là, ajoutant qu’il était impossible de dire comment les choses auraient tourné si l’État juif avait frappé l’Iran.

Barak a toutefois indiqué que l’un des plus grands échecs, dans le dossier, avait été que Jérusalem et Washington n’étaient pas parvenus à mettre en place un plan concernant l’Iran après le retrait des États-Unis de l’accord sur le nucléaire signé en 2015 – le JCPOA, plan d’action global commun – par l’ancien président américain Donald Trump.

« L’un des échecs historiques de 2018 a été lorsque Trump s’est retiré de l’accord sur le nucléaire – avec les forts encouragements de Jérusalem – alors qu’Israël et les États-Unis auraient dû préparer ensemble, séparément ou de manière coordonnée, au moins deux ‘plans B’ concernant ce qu’il fallait faire avec les Iraniens », a déploré Barak.

« L’absence d’un tel plan est un échec historique et à ce dernier stade, avec un Iran qui est presque un État de facto du seuil nucléaire (il est même possible que l’Iran soit déjà un État du seuil nucléaire et que nous n’en sachions rien) – dans cette réalité, c’est difficile de voir quelles sont les actions qui pourraient les retarder de plusieurs années dans leur travail », a poursuivi Barak.

Barak s’est toutefois fait l’écho des sentiments exprimés par Gantz, affirmant que si Israël devait continuer à faire tout ce qui était en son pouvoir pour stopper l’Iran, l’État juif serait capable de faire face à Téhéran si la république islamique devait devenir un État du seuil nucléaire.

« Israël ne va ni se désintégrer, ni s’effondrer ; il ne nous arrivera rien de dramatique même si le pire se réalise et que l’Iran devient un État du seuil nucléaire », a commenté Barak.

Les anciens chefs d’État-major interviewés devant la tombe de David Ben-Gurion à Sode Boker pour un entretien diffusé le 26 août 2022. De gauche à droite : Le journaliste de la Douzième chaîne Danny Kushmaro, Moshe Yaalon, Ehud Barak, Gabi Ashkenazi, Benny Gantz et Gadi Eisenkot. (Capture d’écran)

La menace de l’intérieur

Des propos que Yaalon a approuvés, ajoutant qu’il pensait que la plus grande menace pour l’État juif actuellement provenait de l’intérieur.

« Je dis pour ma part que face à la menace iranienne, nous saurons quoi faire. Il n’y a plus, depuis des années, de menaces conventionnelles qui planent sur l’État juif. Mais il y a une menace intérieure qui est existentielle », a-t-il mis en garde.

Eizenkot et Barak en ont ouvertement convenu tandis que Gantz Ashkenazi ne l’ont pas nié.

« Ce qui met le plus en danger l’État d’Israël de nos jours et selon moi, c’est le manque de cohésion au sein de la société israélienne », a dit Eizenkot qui a récemment annoncé son entrée en politique en rejoignant le parti de Gantz.

« Oui. Je pense que la résilience nationale et sociale de l’État d’Israël est déterminante dans notre capacité à protéger la sécurité nationale », a ajouté l’ex-chef d’État-major.

Barak a indiqué que ce point de vue était largement partagé parmi les hauts-responsables de la sécurité du pays.

« Je pense que tous les anciens chefs d’État-major encore en vie, presque tous les chefs du Mossad encore en vie et tous les anciens responsables du Shin Bet s’accordent là-dessus. Je veux dire que tous ceux qui sont impliqués dans l’appareil sécuritaire ou qui en ont été responsables à un moment ou à un autre ont parfaitement compris, aujourd’hui, qu’il y a une menace plus grave qui plane sur l’avenir de l’État d’Israël que les menaces de l’Iran, du Hezbollah ou du Hamas », a expliqué Barak.

Un jet F-35 manœuvrant lors d’une cérémonie de remise de diplômes aux pilotes ayant suivi le cours de pilotage de l’IAF, à la base aérienne de Hatzerim dans le désert du Néguev, le 26 décembre 2018. (Crédit : Aharon Krohn/Flash90)

« Cette menace, c’est ce qui arrive entre nous – ce risque de perte de la cohésion nationale, du sentiment de solidarité, ce risque de se retrouver dans une situation où on aura les fanatiques d’un côté et ceux qui auront perdu la foi dans le sionisme de l’autre », a ajouté Barak.

L’entretien a aussi eu des connotations politiques, alors que les cinq anciens chefs d’État-major ont tous exprimé leur opposition à Netanyahu, ces dernières années, et que deux d’entre eux sont en campagne contre l’ex-Premier ministre en amont des élections du mois de novembre.

L’éléphant dans la pièce

Le journaliste a évoqué directement le sujet, disant « parlons donc de l’éléphant dans la pièce : Sept anciens chefs d’État-major sont encore en vie et cinq d’entre eux sont ici [les deux autres sont Shaul Mofaz et Dan Halutz.] Vous avez tous travaillé avec Netanyahu et aucun d’entre vous ne votera pour lui ».

« Je suggère qu’au cours d’une conversation au sujet de Ben Gurion, nous ne parlions pas également de Netanyahu. Cela diminue le sujet de notre entretien », a commenté Barak, Ashkenazi faisant part de son approbation à ces paroles.

« Je voudrais rajouter quelque chose : les dirigeants du Shin Bet et du Mossad – à l’exception d’un seul – ne voteront pas non plus pour lui », a renchéri Yaalon.

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