Des synagogues vendues au prix d’une voiture d’occasion dans l’est de l’Europe
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Des synagogues vendues au prix d’une voiture d’occasion dans l’est de l’Europe

Des structures vétustes, laissées vides après la Shoah, sont vendues à un prix dérisoire mais les propriétaires doivent faire des réparations et assurer une maintenance coûteuse

L'intérieur de la Grande synagogue de Slonim, en 2007. (Crédit : Wikimedia Commons via JTA)
L'intérieur de la Grande synagogue de Slonim, en 2007. (Crédit : Wikimedia Commons via JTA)

JTA — Lors d’une visite effectuée dans la ville de Slonim, en Biélorussie, Ilona Reeves était littéralement tombée amoureuse d’un vieux bâtiment décrépi qui accueillait, dans le passé, l’une des plus grandes et des plus anciennes synagogues du secteur.

Reeves, auteure de 40 ans qui vit dans la capitale de la Biélorussie, à Minsk, est chrétienne, comme pratiquement tous ceux qui habitent dans le pays. La synagogue n’avait plus servi depuis avant la Shoah, lorsque les trois-quarts des résidents de Slonim étaient Juifs. Quasiment tous avaient été assassinés par les nazis.

Reeves avait observé la structure qui était tombée dans le délabrement après des années où elle avait été exploitée, hébergeant des magasins. Elle avait su qu’elle voulait sauver le lieu de culte de l’oubli.

« Alors que je me trouvais là, à l’extérieur de la grande synagogue de Slonim, j’avais ressenti combien j’étais petite, combien nous étions tous petits devant de tels monuments architecturaux et devant les traditions qu’ils incarnent », explique-t-elle.

Avec l’argent obtenu lors de la vente de son appartement de Minsk – un appartement vendu en raison partiellement de son désir d’acquérir la synagogue – elle a donc acheté cette dernière au mois de décembre, au prix d’environ 10 000 dollars, à la municipalité de Slonim après s’être engagée à la réparer. Elle a été la seule à se porter acquéreuse.

La synagogue de Slonim n’est qu’un exemple parmi un certain nombre de structures similaires à avoir été mises sur le marché de la vente immobilière des dernières années. Reeves, de la même manière, est l’une des quelques personnes, peu nombreuses, qui se sont engagées à les restaurer et à maintenir leur état.

« Les bâtiments, et notamment les anciens bâtiments, qui avaient accueilli des synagogues dans le passé apparaissent sur le marché de manière très régulière dans l’est de l’Europe et à des prix qui sont relativement abordables », commente Michael Mail, fondateur de la Fondation pour le patrimoine juif, dont le siège est au Royaume-Uni, et qui aide à restaurer des structures historiques juives dans toute l’Europe.

« Mais il y a souvent un piège, celui que les travaux de restauration sont compliqués et coûteux », ajoute-t-il.

Reeves en a parfaitement conscience. Elle tente dorénavant de collecter deux millions de dollars pour son projet de restauration qui, espère-t-elle, prendra une décennie – même si certains professionnels lui ont parlé de 25 ans.

La ville de Vitebsk, à plus de 200 kilomètres au nord-est de Minsk, a récemment offert et presque gratuitement les ruines de la Grande synagogue Loubavitch – que fréquentait la famille du peintre Marc Chagall – à toute personne souhaitant la remettre en état.

Une femme passe devant les ruines de la Grande synagogue loubavitch à Vitebsk, en Biélorussie. (Autorisation/Municipalité de Vitebsk via JTA)

En 2016, un café appelé le Synagoga Café avait ouvert ses portes dans la vieille synagogue de Trnava, en Slovaquie. Un entrepreneur non-Juif, Si­mon Ste­funko, avait acheté le bâtiment en ruines, quelques années auparavant, avant de le restaurer en respectant les exigences strictes de préservation de la ville – et de le rouvrir sous forme de lieu de rencontre haut-de-gamme au sein de la municipalité.

Financièrement, la création du Synagoga Café n’a eu aucun sens, explique Stefenko. Les rénovations coûtent des millions de dollars que le café n’avait pas commencé seulement à rembourser lorsqu’il a été fermé l’année dernière, pour cause de pandémie de coronavirus. Mais il a entrepris cette tâche « de manière à ce qu’il reste quelque chose de la communauté juive qui vivait ici », s’exclame-t-il. « Je pense que c’est beau ».

Cette manière de se délester des coûts induits par la restauration des bâtiments est la stratégie la plus récente qui a été mise en œuvre pour gérer le nombre trop important de structures juives en état de délabrement depuis le génocide des Juifs d’Europe.

Avant la Shoah, il y avait 17 000 synagogues en Europe, selon les estimations. Seulement 3 300 de ces lieux de culte sont encore debout aujourd’hui. Parmi elles, 776 – ou 23 % – sont utilisées pour le culte, selon la Fondation pour le patrimoine juif.

La plus grande partie des synagogues qui ont survécu se trouvent dans l’est de l’Europe, où la majorité des bâtiments encore en état ont été nationalisés après la Seconde Guerre mondiale par les autorités communistes qui étaient anti-religieuses, et souvent antisémites.

Le Synagoga Cafe à Trnava, en Slovaquie, le 13 semptembre 2017. (Crédit : Wikimedia Commons/via JTA)

Décimées par la Shoah et par la vague d’émigration qui avait suivi la chute du communisme, les communautés juives, dans des endroits comme Slonim et Vitebsk, avaient pratiquement disparu, laissant leurs anciennes institutions entre les mains des gouvernements.

En Biélorussie, pays soumis à une dictature sans aucune loi prévoyant la restitution des biens qui avaient été saisis aux Juifs, un grand nombre des bâtiments ont été placés sous la protection d’autorités locales qui ne disposent pas des ressources nécessaires pour les restaurer. Changer structurellement des bâtiments bénéficiant de cette protection est difficile et souvent illégal, et exige une autorisation spéciale délivrée par l’Etat ou par la municipalité. Le statut de protégé fait souvent baisser les prix des structures quand elles sont mises en vente, les promoteurs n’ayant aucun moyen de tirer des bénéfices en les achetant.

Mais de nombreux bâtiments ayant accueilli des synagogues historiques, dans l’est de l’Europe, ne sont pas protégés par l’Etat ou par les autorités locales, ce qui implique que s’ils sont vendus à des privés, ils peuvent être modifiés, voire démolis.

L’ancienne Grande synagogue située dans la petite ville d’Ostrino, dans l’ouest de la Biélorussie, est ainsi mise en vente lors d’enchères où la mise minimale sera d’environ 40 dollars. Le nouveau propriétaire devra prendre certains engagements pour la préserver mais il pourra aussi en utiliser certaines parties comme entrepôts ou y installer des unités résidentielles.

Et, en 2019, un bâtiment du 19e siècle situé dans le village de Porazava, près de Slonim, qui était, dans le passé, une synagogue a été vendu au prix de 6 000 dollars pour être utilisé comme entrepôt.

Des situations similaires se produisent également à l’ouest de l’Europe. En 2018, une synagogue vieille de 200 ans, dans la ville de Deventer, aux Pays-Bas, avait été transformée en restaurant. Son entretien était devenu trop cher pour la communauté locale, qui ne compte que quelques Juifs.

La synagogue de Deventer aux Pays-Bas a été récemment achetée par le promoteur turc Ayhan Sahin. (Martie Ressing/Wikimedia Commons via JTA)

Les autorités locales de l’est de l’Europe ont rendu de nombreux biens immobiliers que les régimes communistes avaient confisqués aux communautés chrétienne et juive.

Les chrétiens ont pu récupérer, restaurer ou vendre un grand nombre des structures rendues, parfois avec les fonds du Vatican et de l’église orthodoxe.

La même chose est arrivée avec certains bâtiments rendus aux Juifs, mais avec beaucoup moins de moyens financiers en poche.

En 2002, la municipalité de Babruisk, dans l’est de la Biélorussie, avait rendu à la communauté locale une ancienne synagogue qui avait été utilisée comme entrepôt militaire, puis comme atelier de tailleur. Le bâtiment, qui était le seul des 42 anciennes synagogues de la ville à être encore debout, avait été restauré et inauguré comme synagogue grâce aux efforts de collecte de fonds d’un rabbin local dynamique, Shaul Hababo.

En Moldavie, le rabbin Shimshon Izakson espère une issue similaire pour l’ancienne yeshiva du rabbin Yehuda Ţirilson et pour l’ancienne synagogue – qui forment un important complexe situé dans le centre-ville de Chisinau, dont l’état de décrépitude est tellement avancé que seuls les murs extérieurs subsistent.

Mais à d’autres occasions, des communautés juives ayant hérité d’anciennes synagogues historiques qui leur avaient été rendues lorsqu’elles étaient bien plus importantes en nombre ne sont pas capables ou ne souhaitent pas les préserver.

Au début du mois, une partie importante du toit de la Grande synagogue de Brody, dans l’ouest de l’Ukraine, un lieu de culte construit au 18e siècle, s’est effondré. Une autre partie du bâtiment, qui appartient au gouvernement et qui figure sur la liste des monuments à préserver, s’était écroulée en 2006. Gravement endommagée pendant la Seconde Guerre mondiale par les soldats allemands qui avaient tenté de la détruire, tout ce qui reste de la synagogue est soutenu par un échafaudage qui accompagne l’ensemble de la structure. Aucun Juif ne vit plus aujourd’hui à Brody, une ville qui avait accueilli, dans le passé, des milliers de résidents issus de la communauté.

La Grande synagogue de Brody sur une carte postale de 1908. (Crédit : Domaine public)

La communauté juive de Satu Mare, dans le nord de la Roumanie, ne compte qu’environ une centaine de membres. Suite à des négociations de restitution qui avaient eu lieu dans les années 1990, elle est aujourd’hui à nouveau propriétaire de 129 cimetières et de quatre synagogues, qui sont en fort état de vétusté – l’argent manquant parmi les Juifs locaux pour les conserver en bon état.

« En vérité, ce bâtiment siphonne nos ressources comme c’est le cas également des centaines de stèles que nous devons préserver et clôturer », avait expliqué en 2017 Paul Decsei, qui est chargé de gérer les biens de la communauté, à la JTA alors qu’il se trouvait dans la principale synagogue de la ville, celle de la rue Decebal, une structure imposante mais sur le point de s’effondrer et dont la construction remonte au 19e siècle. « Mais d’un autre côté, on ne peut pas se détourner de tout cela. C’est notre patrimoine et c’est nous qui en assumons la responsabilité. »

Cela avait été aussi le cas avec la synagogue Chevra Tehilim de Cracovie, en Pologne. En 2016, le bâtiment communautaire, qui présente des décorations culturellement significatives sur ses murs, avait été mis en location par la communauté juive et il avait rouvert ses portes sous la forme d’une boîte de nuit à la mode appelée le Hevre, malgré les protestations d’un certain nombre de membres de la communauté.

Reeves, qui a acheté le bâtiment de Slonim avant même d’avoir vu l’intérieur, dit que c’est sa beauté qui l’a convaincue de la nécessité de l’acheter. Elle prévoit d’installer dans le bâtiment un centre culturel ou communautaire où le judaïsme tiendrait une place importante.

Chrétienne pratiquante ayant grandi à l’ère communiste, la décision prise par Reeves s’est ancrée dans son sentiment religieux.

« J’avais toujours rêvé de construire une église. Même une petite église, une église en bois », confie Reeves, mère d’un fils, à la JTA. « Avec le projet de la synagogue de Slonim, j’ai l’impression d’être déjà à mi-chemin. Ou peut-être, d’ailleurs, ai-je déjà atteint mon objectif ».

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