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En Iran, la police des mœurs fait la loi depuis plus d’une décennie

La police des mœurs, créée sous Ahmadinejad et formée d'hommes en uniforme vert et de femmes portant le tchador noir, a pour rôle de "répandre la culture de la décence et du hijab"

Une manifestante avec le drapeau iranien et des mains rouges dessinées sur le visage lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations iraniennes à Paris, suite à la mort de la jeune Mahsa Amini, le 9 octobre 2022. (Crédit : Julien de Rosa/AFP)
Une manifestante avec le drapeau iranien et des mains rouges dessinées sur le visage lors d'un rassemblement en soutien aux manifestations iraniennes à Paris, suite à la mort de la jeune Mahsa Amini, le 9 octobre 2022. (Crédit : Julien de Rosa/AFP)

Depuis plus de dix ans, les Iraniennes qui s’aventurent hors de chez elles, même pour une simple course, le font avec la boule au ventre, de peur de croiser la tristement célèbre police des mœurs.

Celles qui enfreignent le strict code vestimentaire de la République islamique d’Iran risquent d’être embarquées dans un des véhicules blancs et verts de cette unité pour y être sermonnées sur la manière de porter le voile, ou même être brutalement battues.

« Ils m’ont attrapée près de la station de métro, parce que j’avais un piercing et… je n’étais pas habillée correctement », en accord avec les règles iraniennes sur la décence en public, raconte à l’AFP Donya Fard, une jeune femme de 26 ans, qui s’en était tirée avec un avertissement.

« C’était effrayant parce que je n’avais pas l’habitude d’une telle situation, je pleurais » dans la camionnette, confie cette militante qui vit maintenant à Chypre.

Beaucoup d’Iraniennes n’ont pas cette chance. L’une d’elles, Mahsa Amini, a été arrêtée par la police des mœurs à Téhéran le 16 septembre avant de décéder trois jours plus tard à l’âge de 22 ans.

Une femme brandit une pancarte représentant une photo de Mahsa Amini, 22 ans, une Iranienne décédée alors qu’elle était détenue par les autorités iraniennes, lors d’une manifestation de solidarité dans la ville de Hasakeh, dans le nord-est de la Syrie, le 25 septembre 2022. (Crédit : Delil SOULEIMAN/AFP)

Sa mort a déclenché une vague de manifestations durant lesquelles des femmes ont brûlé leur voile. Mahsa Amini a succombé après avoir reçu un coup sur la tête, assurent des militants, tandis que les autorités lient son décès à des problèmes de santé, fermement démentis par ses parents.

Le voile est devenu obligatoire en Iran quatre ans après la révolution islamique de 1979.

La police des mœurs, connue sous le nom de Gasht-e Ershad (patrouilles d’orientation), a été créée sous le président ultraconservateur Mahmoud Ahmadinejad, pour « répandre la culture de la décence et du hijab ». Elle est formée d’hommes en uniforme vert et de femmes portant le tchador noir, qui couvre la tête et le haut du corps.

Cette unité a commencé ses premières patrouilles en 2006. Ses membres délivraient alors des avertissements, avant de commencer à fouetter et arrêter des femmes dès l’année suivante.

« Intimider et faire peur »

Le rôle de la police des mœurs a évolué au fil des années, mais il a toujours divisé, même parmi les candidats à la présidentielle.

Illustration : Une moto de Basic, milice paramilitaire iranienne, incendiée lors d’une manifestation après la mort de Mahsa Amini, suite à une détention par la police des mœurs, à Téhéran, le 10 octobre 2022. (Crédit : AP Photo/Middle East Images)

Sous le mandat du président modéré Hassan Rohani, on pouvait croiser des femmes en jeans serrés portant des voiles colorés.

Mais en juillet dernier, son successeur, l’ultraconservateur Ebrahim Raïssi, surnommé « le boucher », a appelé à la mobilisation de « toutes les institutions pour renforcer la loi sur le voile », déclarant que « les ennemis de l’Iran et de l’islam voulaient saper les valeurs culturelles et religieuses de la société en répandant la corruption ».

Malgré cela, de nombreuses femmes ont continué à braver ces règles, laissant glisser leur voile sur leurs épaules ou portant des pantalons serrés, en particulier dans les grandes villes.

Une application pour téléphone mobile appelée Gershad a même été créée en 2016, pour signaler les lieux de présence de la police des moeurs afin que les femmes puissent l’éviter.

Cette unité a l’habitude de s’en prendre à quelques femmes pour « intimider et faire peur » aux autres, analyse Omid Memarian, un journaliste et militant basé aux Etats-Unis.

« La mort de Mahsa Amini survient après des mois passés à forcer les femmes à se voiler en public », ajoute-t-il.

« Terrifiant »

Lors des récentes manifestations, de nombreuses jeunes femmes ont ôté leur voile dans les rues, criant « Femme, vie, liberté », faisant parfois face aux forces de sécurité.

Dans cette photo prise par un individu non employé par l’Associated Press et obtenue par l’AP hors d’Iran, les Iraniens protestent contre la mort de Mahsa Amini après qu’elle a été détenue par la police morale, à Téhéran, le 1er octobre 2022. (AP Photo/Middle East Images, File)

Beaucoup d’Iraniennes craignent de se faire arrêter par la police des mœurs et toutes ont en mémoire des histoires épouvantables racontées par leur famille ou leurs amis.

Seagull Shahbazi, une Iranienne de 32 ans vivant à Chypre, se souvient qu’elle a été arrêtée par la police à l’âge de huit ans et menacée de prison si elle ne portait pas le voile.

« C’était terrifiant parce que j’avais entendu parler de ce qui pouvait arriver aux femmes envoyées en prison, grâce à l’expérience de ma propre mère », souffle-t-elle.

Les femmes punies par la police des mœurs peuvent être envoyées dans des centres de rééducation, battues, fouettées, violées ou même tuées.

Malgré des informations selon lesquelles la police des mœurs a disparu des rues lors des récentes manifestations menées par les femmes, les forces de sécurité semblent avoir resserré l’étau, par le biais de caméras de surveillance et d’informateurs anonymes.

Certaines Iraniennes affirment sur les réseaux sociaux avoir reçu des messages de la police après avoir conduit leur voiture sans voile, une infraction passible d’une amende ou de la saisie du véhicule.

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