En nous demandant de prendre parti contre l’Etat, Netanyahu nuit à Israël
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Opinion

En nous demandant de prendre parti contre l’Etat, Netanyahu nuit à Israël

Indépendamment de son sentiment d'injustice, Netanyahu aurait pu choisir la noblesse de caractère. Il a choisi de plonger Israël dans une terrible épreuve

David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu durant une réunion de faction élargie de son bloc de droite/ultra-orthodoxe à la Knesset, le 20 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu durant une réunion de faction élargie de son bloc de droite/ultra-orthodoxe à la Knesset, le 20 novembre 2019 (Crédit : AP Photo/Oded Balilty)

Parmi les Israéliens et ceux qui s’inquiètent de l’Etat juif, il ne devrait y avoir aucune joie face à l’annonce, jeudi, par le procureur-général de la mise en examen de Benjamin Netanyahu pour corruption, fraude et abus de confiance. Netanyahu est le Premier ministre qui sera resté le plus longtemps à son poste de toute l’histoire d’Israël – un leader astucieux, intelligent, clair, qui a gagné de manière répétée la confiance du public dans les urnes et qui a dirigé Israël à travers les multiples défis menaçants posés par un Moyen-Orient à la fois dangereux et imprévisible.

Mais ces réalités ne doivent en aucun cas amener à sous-estimer la gravité des conclusions qui ont été minutieusement tirées par le procureur-général Avichai Mandelblit — au terme d’une enquête prolongée et après avoir pris en compte les ultimes initiatives prises par les avocats de Netanyahu de dissuader toute poursuite de son client : celles que le Premier ministre devra répondre au tribunal de ses actions dans les dossiers de corruption qui l’impliquent.

Les allégations d’abus criminels de la part du Premier ministre sous couvert de sa fonction sont « graves », a clairement établi Mandelblit dans une apparition de 15 minutes, jeudi soir, au cours de laquelle il a laissé paraître un mélange de compétences, de responsabilité, de certitude au sujet de sa décision – et aussi de tristesse pour les conséquences que vont entraîner cette dernière.

Et dans la mesure où sa conclusion, en toute fermeté, est qu’il y a une « probabilité raisonnable » que Netanyahu soit condamné pour ces délits, « il est de mon obligation juridique de le mettre en examen – ce n’est pas un choix mais une nécessité », a-t-il ajouté.

En même temps, a-t-il souligné, Netanyahu bénéficie de la présomption d’innocence et ce sont les magistrats qui décideront de sa destinée.

Le procureur-général Avichai Mandelblit lors d’une conférence de presse au ministère de la Justice de Jérusalem, annonçant sa décision de mettre en examen le Premier ministre Benjamin Netanyahu pour corruption, fraude et abus de confiance dans les Affaires 1000, 2000 et 4000 (Crédit : Hadas Parush/FLASH90)

C’est la première fois dans toute l’histoire d’Israël qu’un Premier ministre en exercice est mis en examen – mais cela signifie pas pour autant que les choses vont automatiquement se terminer pour Netanyahu. Ce dernier peut réclamer l’immunité face aux poursuites via la Knesset – un processus qui pourrait durer des mois, la politique israélienne étant déjà largement paralysée suite aux élections du mois d’avril et du mois se septembre qui ont mis le pays dans l’impasse. De plus, la Commission de la Knesset qui serait chargée de réfléchir à une requête d’immunité n’a pas été formée et elle pourrait ne pas être opérationnelle pendant encore des semaines, voire des mois.

Et même si cette possibilité d’immunité devait ne pas porter ses fruits ou que Netanyahu devait l’éviter, la loi israélienne n’est pas définitive sur la nécessité pour un Premier ministre de démissionner en cas d’inculpation, ou même en cas de condamnation. Le droit stipule qu’il pourrait être autorisé à rester à ses fonctions jusqu’à épuisement total des procédures en appel – une disposition qui n’a jamais été testée, l’Etat juif ne s’étant jamais auparavant retrouvé dans une situation d’une telle ignominie.

Lors de sa propre apparition, jeudi dans la soirée, c’est un Netanyahu amer, furieux mais clairement invaincu qui a clamé avec force qu’il ne renoncerait pas à ses fonctions. Il continuera « à diriger l’Etat conformément à la loi », a-t-il dit avec force.

Ce jour que Rivlin avait anticipé

Tout en répétant son respect à l’égard de la hiérarchie judiciaire, le Premier ministre l’a fustigée, encore et encore, dans les termes les plus durs. Il est innocent de tout acte répréhensible, a-t-il martelé. Son crime a été d’avoir ouvert la porte à un « Israël fort, imposant », et de l’avoir défendu en lieu et place d’un Etat « faible, rétréci, lâche » que cherchaient la gauche et ses adhérents.

Et que la police et les procureurs aient pu collaborer avec ses opposants politiques s’apparente à rien de moins qu’à un « coup d’Etat », a-t-il accusé – en lui attribuant des crimes qu’il n’a pas commis, en extorquant des témoignages, en fabriquant des preuves de toutes pièces. Ce n’est pas lui qui aurait dû faire l’objet d’une enquête, a-t-il déclaré, mais bien la police et les procureurs. La formation d’une commission indépendante est indispensable et urgente, a-t-il continué, « pour enquêter sur les enquêteurs ».

Une grande partie de ce qui a été dit par Netanyahu jeudi, il l’avait déjà clamé dans le passé, lors d’apparitions antérieures et alors que le mur judiciaire se rapprochait. Mais avec une position encore plus délicate jeudi, ses propos n’en ont été que plus incendiaires. Il a perdu confiance dans le système juridique, a-t-il asséné, tout comme c’est dorénavant le cas d’un grand nombre d’Israéliens – « et à juste titre ».

Peu d’Israéliens ayant suivi les enquêtes de Netanyahu – et les efforts publics visant à leur ôter tout crédit – seront finalement surpris de ce choix de passer à l’offensive. Personne n’attendait de lui qu’il dise au public avoir changé sa manière de faire et que, tout en protestant de son innocence, il puisse annoncer avoir pris la décision de se retirer temporairement pour se consacrer à sa bataille judiciaire, en anticipant son retour une fois son nom lavé de tous soupçons.

Le Président Reuven Rivlin (à droite) charge le Premier ministre Benjamin Netanyahu de former un nouveau gouvernement, lors d’une conférence de presse à la résidence du Président à Jérusalem, le 25 septembre 2019. (Menahem Kahana/AFP)

Et pourtant, c’est très certainement ce qu’il aurait dû faire. C’est ce qu’aurait préféré et ce qu’avait prévu le président Reuven Rivlin, qui avait vu ce jour arriver et recommandé, lorsqu’il avait présenté son arrangement de partage du pouvoir entre Netanyahu et son rival, Benny Gantz, après les élections d’il y a deux mois, d’ajouter une disposition prenant en compte un éventuel congé à durée indéterminée pour Netanyahu en cas d’inculpation. Une idée qui avait été ostensiblement acceptée par le Premier ministre, mais sans l’engagement contraignant qui aurait pu la rendre viable.

Jouer avec le feu

Mandelblit, ancien secrétaire de cabinet de Netanyahu et qui a été nommé à son poste de procureur-général par ce dernier, est inflexible : pour lui, le Premier ministre aurait bien abusé de ses fonctions et il doit être traduit devant les magistrats. De son côté, le Premier ministre est inflexible sur le fait que Mandelblit a été trompé et que les faits présentés ont été tronqués. Ce sont des choses qui seront décidées par le tribunal. Et parce qu’elles concernent des actes répréhensibles présumés qui auraient été commis alors que Netanyahu assumait ses fonctions, il est impossible de reporter les calculs de la justice.

Ce qu’Israël doit maintenant affronter, ce sont des semaines, des mois, peut-être des années de divisions internes accrues, avec les partisans de Netanyahu qui s’opposeront à ses détracteurs et des conséquences potentielles qu’on hésite même à définir par écrit

Netanyahu, jeudi soir, a demandé au public de choisir entre sa version des événements et celle de la police et des procureurs de l’Etat – disant, en résumé, aux Israéliens que les institutions chargées de maintenir l’Etat de droit sont indignes de confiance et qu’elles ne doivent pas être prises en compte.

« L’existence même » d’Israël, a-t-il déclaré, nécessite quelque chose dont le pays ne dispose plus : « un Etat de droit crédible ».

Ça se présente mal.

Ce qu’Israël doit maintenant affronter, ce sont des semaines, des mois, peut-être des années de divisions internes accrues, avec les partisans de Netanyahu qui s’opposeront à ses détracteurs et des conséquences potentielles qu’on hésite même à définir par écrit.

Ceux qui accusent de corruption les procureurs, qui attaquent leur intégrité et qui disséminent des théories du complot « jouent avec le feu », comme l’a dit Mandelblit.

Les partisans du Premier ministre Benjamin Netanyahu manifestent aux abords de la résidence du Premier ministre suite à l’annonce de l’inculpation de Netanyahu pour corruption, fraude et abus de confiance, le 21 novembre 2019 (Crédit : Noam Revkin Fenton/FLASH90)

Israël devra également affronter des semaines, des mois, voire des années de batailles judiciaires – sur les limitations sur les actions diplomatiques, politiques et autres qui devront dorénavant s’appliquer à un Premier ministre en exercice mis en examen ; sur le droit de former un notre gouvernement s’il trouve le soutien nécessaire, sur son droit à rester Premier ministre au fur et à mesure de l’avancée du dossier.

Peut-être et seulement peut-être l’image politique pourra-t-elle se clarifier ou s’altérer – peut-être un député, à la Knesset, pourra-t-il rassembler le soutien de 60 collègues et former un gouvernement au cours des trois prochaines semaines. Quelqu’un d’autre pourra peut-être remporter une élection. Certains, dans le Likud de Netanyahu, pourraient défier ce dernier ou l’abandonner. Et là, Netanyahu serait amené à se battre pour son innocence ailleurs qu’à la barre d’Israël.

Un pas de trop

Le Premier ministre et son procureur ont tous les deux ponctué leurs apparitions respectives, jeudi soir, de déclarations de loyauté à l’Etat. Netanyahu a commencé, en effet, par des propos sincères : « J’ai donné ma vie pour ce pays, j’ai combattu pour ce pays, j’ai été blessé pour ce pays… »

Ils ont tous deux insisté sur leur profond sentiment de responsabilité à l’égard du bien-être d’Israël, de sa démocratie et de son peuple. Ils ont tous les deux souligné la priorité accordée à l’Etat de droit.

Et c’est le droit qui, finalement, va avoir son mot à dire dans les affaires de Benjamin Netanyahu — qu’il soit Premier ministre ou citoyen ordinaire, lorsque la justice se mettra en marche. Mais il pourrait épargner cette épreuve à laquelle il fait face à son – à nôtre – pays bien-aimé.

Il peut véritablement croire être le Premier ministre indispensable à l’Etat. Il a pu se montrer, dans le passé, d’une efficacité exceptionnelle. Mais les intérêts nationaux de notre pays, et, de manière plus notable, sa cohésion interne, prend le pas sur tous les intérêts individuels – même si ce sont ceux du Premier ministre resté le plus longtemps à ce poste, d’un Premier ministre convaincu d’être la victime malheureuse de forces obscures et corrompues.

Des agressions féroces à l’encontre des institutions chargées de faire appliquer la justice, son appel lancé au public de se placer à ses côtés, contre l’Etat, est le pas de trop. Il aurait dû choisir une voie plus noble pour le bien d’Israël – tout comme pour le sien.

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